Société

Yasmina Benchekroun, «bon sang ne saurait mentir»…

le 8 mars 2019


La Nouvelle Tribune : Mme Benchekroun, à l’occasion du 8 mars, jour dédié à la femme, je me voue chaque année à mettre en avant la Femme marocaine à commencer par les femmes dont j’entends présenter et saluer les mérites.
Vous en faites partie, pouvez-vous à ce titre exposer à nos lecteurs votre parcours
personnel ?
Yasmina Benchekroun : Avant toute chose, j’aimerais vous remercier ainsi que La Nouvelle Tribune de m’avoir proposé de participer à ce numéro spécial. J’en suis ravie et honorée.
Avant mes études supérieures, j’ai baigné dans un environnement médical, et j’ai été notamment marquée par le dévouement de mon père, médecin et Professeur d’Hématologie, dans la lutte contre les cancers du sang et les cancers pédiatriques, des cancers aux traitements excessivement couteux à une époque où ils étaient inaccessibles aux plus démunis.
J’étais en admiration pour son engagement d’une vie envers ses malades alors que tout manquait cruellement, l’infrastructure, les médicaments, le staff spécialisé.
La spécialité était à peine naissante. Mais, comme il me le dit si souvent, c’est la passion qui nous fait avancer.
Mon baccalauréat en poche, j’ai suivi un parcours somme toute classique, une formation d’ingénieur puis en école de commerce (en France).
J’avais gardé enfoui en moi ce regret de ne pas être devenue médecin, d’avoir un métier qui donnait un sens à mon quotidien.
Mais mes études, notamment ma dernière année au Brésil, m’ont permis de découvrir l’entrepreneuriat social, qui proposait un modèle en rupture puissant, pour répondre à des enjeux sociaux de taille en alliant mission sociale et modèle économique performant.
J’étais subjuguée et stimulée par les innovations géniales des entrepreneurs sociaux qui, dans l’adversité, et avec tant d’ingéniosité, généraient un impact social monstre.
Après quelques années passées comme consultante à Paris, l’appel du Maroc et le besoin de donner plus de sens à mes actions se sont fait ressentir. J’ai abandonné le conseil et ai commencé à réfléchir à un projet à impact social au Maroc.

 

Alors que vous ne faites partie du corps médical, vous vous consacrez à la réalisation d’une plateforme pour informer les malades du cancer et les rapprocher de leur hôpital, en quoi consiste votre projet ?
L’annonce d’un diagnostic de cancer est une onde de choc pour les malades. La compréhension de la maladie et l’adhésion du patient à son traitement sont cruciales pour le succès de la thérapie. Par ailleurs, des complications liées à la chimiothérapie peuvent survenir et, si elles ne sont pas traitées à temps, entrainer des décès toxiques. L’éloignement des populations des centres de soins, l’analphabétisme, le manque d’éducation thérapeutique et la difficulté d’accès aux médecins aggravent davantage la situation.
Pour répondre à cette problématique, nous avons formulé avec la Professeure Asmaa Quessar, qui dirige le Service d’Hématologie et d’Oncologie Pédiatrique (Hôpital 20 Août, Casablanca) l’objectif de convertir le patient d’un objet de soins en acteur de ses soins, et défini deux axes de travail pour y arriver
– Un module d’éducation thérapeutique du patient et de son entourage : des vidéos simples et ludiques, en arabe dialectal sur sa maladie, son traitement et ses complications potentielles, les mesures à prendre pour réduire le risque d’effets secondaires comme l’hygiène, alimentation, etc.
– Une plateforme de télésurveillance entre le patient et le staff médical pour anticiper les effets secondaires, les déclarer et les prendre en charge le plus tôt possible. En inter-cure, le patient renseigne sur les effets secondaires et leur grade de toxicité sur l’application. L’information est transmise à son équipe de soins. Un coordinateur, pivot entre patient et médecin, prend alors en charge le patient et remonte les complications les plus graves au médecin. A son tour, le médecin prend en charge l’alerte et indique au patient les mesures à suivre.
En parallèle, la plateforme permet également l’envoi de bilans sanguins avant et après la chimiothérapie. Si le bilan sanguin n’est pas correct, la chimiothérapie est différée et le patient évite ainsi un déplacement inutile.

Comment en êtes-vous arrivée à cet engagement ? Avez-vous un soutien auprès des médecins oncologues, de quels hôpitaux ? À quelle étape de sa réalisation en êtes-vous ?
A mon retour au Maroc, j’avais commencé à travailler sur un projet de télémédecine pour rompre l’isolement des populations dans les régions reculées avec peu d’accès aux soins. Dans ce cadre, je m’étais entretenue avec plusieurs acteurs du secteur et notamment la Professeure Quessar, une femme exceptionnelle que j’admire et qui m’inspire tant.
Pendant cet entretien, la professeure Quessar m’y a exposé la problématique de ses patients atteints de cancer en cours de traitement, des patients dans un état précaire, fragilisés par la chimiothérapie et dont les effets secondaires peuvent causer des décès toxiques s’ils ne sont pas pris en charge à temps.
Mais, m’a-t-elle dit, la télésurveillance peut leur venir en aide. Travailler avec la Professeure Quessar m’est apparu comme une évidence et une chance.
J’ai alors également consulté le chef de service du Centre Mohammed VI de traitement des cancers (CHU Ibn Roch), le Professeur Abdellatif Benider ainsi que la Professeure Nadia Benchakroun. Ils ont également confirmé l’intérêt du projet.
Je suis bien consciente que de collaborer avec des personnes d’une telle stature, aux qualités professionnelles et humaines aussi exceptionnelles est une chance inouïe. Elles me donnent, chaque jour, envie de m’engager.
Avec ces deux centres, nous avons postulé à un appel à projet de l’Institut de Recherche sur le Cancer (IRC, à Fès) et obtenu une subvention pour financer un pilote dans chaque service. Plus de 300 patients ont été inclus dans ces deux pilotes.
Le pilote du Service d’Hématologie est encore en cours et il est porté par Lamia Bouslikhane, une pharmacienne engagée auprès des patients et qui se consacre à améliorer leur quotidien.
Les développements des plateformes et du contenu pédagogique ont avancé, mais bien entendu le chemin à parcourir pour atteindre nos objectifs d’impact est encore long, (poursuivre le développement des plateformes et du contenu en fonction de ce qui est le plus adapté à la population ciblée, s’assurer de la confidentialité des données, assurer l’adhésion des parties prenantes au programme et à l’outil…).
Parallèlement, je suis accompagnée depuis un an par Bidaya, un incubateur d’entreprises sociales et environnementales au Maroc.
Bidaya se mobilise pour offrir un accompagnement et des conseils de grande qualité aux startups sociales et environnementales qu’elle incube.
Les équipes de Bidaya m’ont soutenu sur autant de sujets que le modèle économique et la stratégie commerciale, l’accompagnement au financement, la communication, etc. Ils proposent également des formations par des experts en fonction du besoin des entrepreneurs, (propriété intellectuelle, mesure d’impact, outils financiers, techniques de vente, etc.).
C’est également une structure qui permet de rencontrer d’autres entrepreneurs sociaux géniaux et innovants, des partenaires, des fournisseurs ou même des associés. La dynamique et l’esprit qui y règnent sont extrêmement positifs. C’est une énergie collective dans laquelle je puise beaucoup de forces et d’énergie.
J’ai également suivi une formation au Wagon, une école internationale de programmation informatique, après avoir rencontré Hanae Bezad, sa directrice, une jeune entrepreneure pleine d’énergie, porteuse d’une vraie vision pour la «tech» en Afrique, et ardente promotrice de l’entrepreneuriat féminin.
Le programme que j’ai suivi au Wagon permet de former des développeurs «web fullstack» en 9 semaines. J’ai ainsi pu prototyper la plateforme éducative en version web avec un minimum de fonctionnalités et à moindre coût.

 

Comment financez-vous ce noble projet ?
Pour son développement, le projet s’est appuyé sur la subvention de l’IRC, d’apport personnel et tout récemment un prêt à taux zéro accordé par le programme Bidaya Funds, (programme d’accompagnement vers le financement de l’incubateur Bidaya).
C’est un début, mais les financements sont encore insuffisants pour développer l’intégralité des produits et accélérer le développement du projet, notamment pour les applications informatiques et le contenu pédagogique très vaste, particulièrement gourmands en capital.
Par ailleurs, pour pérenniser le projet et son impact, des revenus durables sont nécessaires et doivent s’appuyer sur la commercialisation des plateformes d’éducation thérapeutique et de télésurveillance.
Les principales cibles sont les centres de soins, assurances, laboratoires, grands employeurs, avec un rationnel adapté à chaque type de client. Alors qu’elles semblent intéressées, certaines cibles approchées peinent néanmoins à faire le pas.
Clairement, la réussite du projet en dépend.

 

Pouvez-vous nous dressez un bilan de la situation des malades concernés ?
Les personnes concernées par le projet sont des patients atteints de cancers, (tumeurs solides, hémopathies malignes, cancers pédiatriques)
De fait, c’est une population précarisée. La lourdeur des traitements, les changements que la maladie provoque au niveau physique, psychologique, émotionnel, familial, social ou professionnel sont autant d’épreuves éprouvantes auxquelles le patient doit brutalement faire face.
Le cancer touche indistinctement toutes les couches sociales et appauvrit les patients touchés. Mais nombre d’entre eux sont déjà socialement fragiles, ce qui aggrave leur situation : patients indigents, niveau d’analphabétisme élevé et manque d’accès à l’information, habitat précaire et éloignement des patients de leur centre de soins…
La Fondation Lalla Salma a complètement changé la donne dans la lutte contre le cancer au Maroc. A son arrivée, le pays a fait un bond sans précédent dans la prise en charge du traitement contre le cancer. Les réalisations sont extraordinaires, (infrastructures de soins, équipements, médicaments, maisons de vie…)
Quant aux soins de supports, ils sont encore peu développés et souvent non intégrés à la prise en charge.
Pour combler les manques, de nombreuses associations jouent un rôle primordial dans le soutien des patients, notamment Agir et l’Avenir, les plus anciennes, Noujoum, AMAL mais également des plus récentes comme Dar Zhor ou Ensemble contre le Lymphome… Leurs actions restent néanmoins localisées.

 

Sur le plan personnel, pouvez-vous partager avec nous vote satisfaction en la matière ?
Il ne faut pas se faire d’illusions, en développant un projet, d’autant plus un projet poursuivant un double objectif social et de rentabilité financière, on ne trouve pas un modèle économique viable au premier essai…on rencontre de nombreuses difficultés, on fait beaucoup d’erreurs et on apprend de ses erreurs, on passe par des moments de doute pendant lesquels on pense arrêter… mais le potentiel d’impact et l’épanouissement qu’on en tire sont un moteur puissant qui vous maintient déterminé.
D’autres facteurs y contribuent également, notamment le fait d’être si bien entourée :
– Les professeurs en hématologie et en oncologie avec lesquels j’ai la chance de collaborer sont exceptionnels, dévoués à leurs patients et inspirants, des exemples à suivre qui vous embarquent naturellement dans leur combat ;
– l’incubateur Bidaya, qui m’accompagne dans le développement du projet et m’apporte un soutien indéfectible ;
– et, bien sûr, le soutien sans limites de mes parents et ma famille à qui je dois tout.