Société

Sonia Terrab, «j’apprends encore à connaitre mon pays, et plus je le connais, plus il me touche»

le 8 mars 2019


Sonia Terrab a commencé sa vie professionnelle par l’écriture, une passion d’enfance, journalistique d’abord, romancée ensuite, avant de partir à l’étranger pour échapper à l’atmosphère d’une ville, Casablanca, qui l’oppressait. Mais étudier, puis vivre à Paris, n’ont pas effacé son désir de retrouver et découvrir son pays, le Maroc et, surtout, sa jeunesse qui aspirait et aspire encore à réaliser ses rêves de liberté, d’épanouissement, d’expression de ses attentes et espoirs.
Et c’est la caméra, l’audiovisuel, le documentaire sur la jeunesse urbaine négligée et souvent incomprise qui ont donné un nouveau sens à sa vie et la connaissance des réalités qui constituent désormais son quotidien pleinement assumé.

La Nouvelle Tribune : Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?
Sonia Terrab : J’ai toujours su ce que je voulais faire. J’ai appris à lire très tôt, avant tout le monde à l’école et je me rappelle très bien que je voulais écrire, devenir romancière. J’adorais lire. Je ne faisais que ça. Au point où l’on me confisquait mes livres pour faire mes devoirs.
Je suis née à Meknès, et comme je suis la seule fille et la plus jeune, j’ai été pas mal gâtée. Je pense que j’ai même eu plus de liberté que mes frères. J’étais non seulement la dernière, la seule fille, mais aussi avec une grande différence d’âge entre mes frères et moi. On ne m’a jamais empêché de faire quoi que ce soit, j’ai eu de la chance à ce niveau-là.
Au lycée, j’avais 17 en français et 3 en maths. On me faisait passer année après année en disant de toute façon, elle sait ce qu’elle veut faire, donc ça ne sert absolument à rien de la forcer.
Mais je savais qu’écrire des romans n’allait pas forcément me faire vivre, j’ai donc commencé par être journaliste pour gagner ma vie. Mais auparavant, il fallait quand même faire des études, assurer un minimum. J’ai donc étudié les sciences politiques, à l’Université Al Alkhawayn et à Science Po Paris.
J’ai eu mon premier job en tant que journaliste à Femmes du Maroc et ensuite Telquel. C’était il y a 10 ans déjà, la belle époque, le printemps de la presse au Maroc, un frémissement, un sursaut de liberté d’expression, une parenthèse.
Pour moi, c’était le début de l’âge adulte, la vraie rencontre avec mon pays, sa réalité. Comme un choc. Ça n’a pas duré longtemps. J’ai tenu un an et ensuite je suis repartie à Paris pour faire un master, mais surtout pour m’échapper. Et pouvoir écrire en paix le roman que j’avais en tête.

 

Qu’attendiez-vous du métier de journaliste ?
J’étais idéaliste, romantique. Pour moi, être journaliste, c’était avant tout écrire, dénoncer, participer au changement, avoir un impact. Mais je me suis rendue compte très vite que déjà, en écrivant en français, je ne prêchais que des convaincus, je me débattais dans une bulle.
Si on veut vraiment changer les choses au Maroc, parler au plus grand nombre, on doit écrire en arabe. Je me suis sentie décalée. Et je recevais aussi le Maroc en pleine figure. J’avais grandi protégée jusque-là, le choc avec Casa a été terrible.

 

Vous estimiez que l’intégration ne s’est pas faite ?
Oui, c’est facile à imaginer. J’ai grandi à Meknès, j’ai fait mes études à Ifrane, ensuite Paris. Casa, je ne connaissais pas. Et d’un coup, j’y vivais, j’avais mon appart, ma voiture, mon salaire, et je bossais là où j’ai toujours rêvé de bosser, à Telquel. Et j’avais quoi ? 23 ans ? Ce n’est pas toujours simple de réaliser son rêve très tôt. La désillusion est grande. J’ai été agressée par Casa, la violence, le chaos, le fait de ne pas pouvoir marcher dans la rue.
En plus, j’écrivais dans la douleur, je pleurais quasiment tous les jours. Je me suis dit, faut que je me parte, je me tire de là.
C’est aussi à ce moment-là que l’idée de mon premier roman a germé : Shamablanca. Shama, l’héroïne est de retour à Casa après avoir fait des études à l’étranger. C’est ce que les Américains appellent le choc culturel renversé.
C’est-à-dire que tu reviens à ton pays pour ne plus savoir qui tu es. Tu ne t’y retrouves pas, tu te dis «qu’est-ce que je fais là ? Qui suis-je ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ?»

 

Un peu comme vous ?
Oui, mais moi à l’époque, j’étais déjà repartie, j’avais fait le choix de ne pas céder à cette pression. J’avais tellement de colère en moi à cette époque, contre les jeunes femmes de mon milieu soumises aux apparences, dans la reproduction du même schéma.
Ces « 2% », ces élites qui reviennent au Maroc bardés de diplômes, avec tous les outils pour améliorer les choses, ou au moins les affronter, et qui s’enferment dans le confort, le souci des apparences…
Je dis toujours que dans conformisme il y a confort. Ça me mettait hors de moi, tout ce coton, ces barrières entre les Marocains.
Mon livre est sorti en 2011, aux éditions Séguier à Paris, et à l’époque, il a pas mal «buzzé», avec une grosse couverture de presse, parce qu’il est sorti en même temps que le Printemps arabe. Même si je ne l’avais pas fait exprès, il a symbolisé quelque part une voix de la jeunesse, un souffle nouveau.

 

Votre parcours semble être une thérapie. Pouvez-vous nous en dire plus ?
La thérapie, elle a continué sur les 10 années qui vont suivre parce qu’ensuite, j’ai enchainé avec un second roman, cette fois-ci aussi dans la lignée de ce que je vivais, à savoir l’éveil arabe.
Pour la première fois de ma vie, avec les révolutions en Tunisie, Egypte, etc., j’étais fière d’être Arabe.
Au Maroc, on a eu le 20 février et très tôt, je me suis rapprochée du mouvement, je voulais écrire un roman qui racontait un peu tout ça. Et donc à Paris, j’assistais aux assemblées générales du 20 février, j’allais aux manifs, je passais du temps avec les militants, à Paris et à Casa. J’ai ensuite publié «La révolution n’a pas eu lieu».
Ce livre, comme le premier, met en scène deux personnages issus de la bourgeoisie qui veulent se révolter et qui n’y arrivent pas.
Et l’idée, c’est que finalement, comme le dit Fernando Pessoa : «D’abord sois libre et après demande la liberté».
Au Maroc, personne n’est libre individuellement pour demander la liberté collectivement, on ne vit pas pour soi, mais pour les autres. Ce n’est pas facile de s’affranchir de tout ça.
Ce roman, je l’ai écrit dans une vraie souffrance, ça a été plus dur pour moi que le premier. Finalement, je me suis dit que je n’étais peut-être pas faite pour écrire, que ça ne m’épanouissait pas autant que je le pensais.
J’ai donc décidé de revenir au Maroc, poussée par un nouveau projet, une idée, un désir de documentaire que j’avais, sur “comment dire je t’aime à Casablanca”, quels mots d’amour on utilise et ce que cela dit sur nous en tant que société.
Je suis donc rentrée une seconde fois, mieux préparée cette fois ci, plus mûre, sereine. Je voulais changer de cap, travailler dans l’audiovisuel, apprendre.
J’ai galéré au début, n’ayant aucune expérience dans le domaine, mais finalement, Moulay Ahmed Belghiti, de Vidéorama, m’a donné ma chance. Il a cette générosité en lui pour accueillir les gens. Il connaissait Shamablanca, a bien voulu miser sur moi et m’a proposé du travail chez Vidéorama.

 

Qu’aviez-vous à apporter ? Avait-il des exigences techniques, professionnelles ?
Il m’a engagée pour mes capacités d’écriture, sachant que je voulais être scénariste, écrire des téléfilms, des séries, des concepts et en même temps, me familiariser avec tout ce qui est technique, me préparer à la réalisation.
Et c’est ce qui s’est passé pendant un an. J’ai appris beaucoup de choses, j’ai compris le fonctionnement du milieu.
Après Vidéorama, j’ai contacté Amine Benjelloun, le DG d’Ali n’Production, qui avait déjà entendu parler de mon idée de «comment dire je t’aime à Casablanca», parce qu’il faut dire que j’en parlais à tout le monde (rire).
Et Ali n’Production avait un appel d’offres de 2M pour réaliser une série sur l’amour au Maroc, l’amour vu par dix réalisateurs, tous les grands noms de la réalisation marocaine comme Leila Marrakchi, Narjisse Nejjar, Faouzi Bensaidi, etc.
C’était fin 2015 et on a décroché l’appel d’offres. Je n’avais pas de nom, mais j’ai bien bossé, je me suis bagarrée et grâce à 2M, et notamment à Reda Benjelloun qui fait tant pour le documentaire au Maroc et qui n’hésite pas à parier sur les nouveaux talents comme moi, j’ai pu faire ce film. Une chance énorme.

 

Un documentaire donc sur l’amour à Casablanca ?
«Shakespeare à Casablanca, Shakespeare Lbidawoui» met en scène une troupe de théâtre composée de jeunes de tous les horizons, qui ont traduit «Songe d’une nuit d’été» de Shakespeare en Darija.
Ils sont ensuite sortis dans la rue, ils y ont joué des extraits, puis ont demandé aux gens «comment tu dis je t’aime, quel mot utilises-tu ? quelle langue ?».
Tout le film se passe en extérieur, c’est un film joyeux, vibrant, positif, à l’opposé de mes romans qui étaient désabusés, pleins de rage, sur la jeunesse dorée et Casa la noire.
Cette fois ci, c’est la jeunesse défavorisée que je mettais en scène, et c’est d’elle d’où vient la lumière, l’espoir. Cela été une révélation pour moi.

 

Et là, vous êtes en train de vous ancrer dans le vrai Maroc ?
Exactement, ce documentaire a été pour moi la vraie thérapie dont vous parliez tout à l’heure. Cela m’a permis de voir Casablanca autrement, ses rues, ses gens.
Regarder Casablanca à travers une caméra, c’est la meilleure manière de la sublimer, d’y trouver de la beauté. C’est un émerveillement incessant. Cela m’a pris un an pour faire ce film, tout 2016.

 

Et les gens coopéraient, répondaient ?
Tout le monde me disait «mais tu es folle, jamais on ne va te laisser, tu ne vas pas pouvoir tourner facilement dans la rue», etc. Mais il n’y a eu aucun problème. J’ai tourné tout l’été, en extérieur uniquement, et c’était incroyable.
Zéro problème, que du bonheur, du partage !

 

Le succès a été au rendez-vous ?
Le documentaire a d’abord été diffusé sur 2M, où il a fait 2 millions de téléspectateurs. Ensuite, il a un peu voyagé, dans des festivals, il est même passé à l’Institut du Monde arabe à Paris l’année dernière. Comme c’était le premier film de la série sur l’Amour, il a eu beaucoup de visibilité. Et ça a transformé ma vie.

 

Quelles étaient les conclusions ?
Positives. Bouleversantes. Cela m’a réconcilié avec le Maroc, avec la jeunesse, avec ma langue, avec Casablanca. 2016, a été une forme de renaissance pour moi, sans doute la plus belle année de ma vie.
Depuis, je n’envisage plus de quitter Casablanca. Je suis passée de la haine à l’amour avec cette ville, elle a grandi en moi et m’a fait grandir. Je me nourris tous les jours de son ébullition, ses paradoxes, sa lumière.

 

Et maintenant ?
En ce moment, je réalise l’un des six documentaires dans une nouvelle série toujours pour 2M avec Ali n’Productions, cette fois-ci sur la jeunesse marocaine.
Je me focalise sur l’héritage de la jeunesse des années 70 en parallèle avec la jeunesse d’aujourd’hui, à Hay Mohamadi, quartier historique et emblématique de la culture des années 70, qui a produit Nass al Ghiwane, Lemchaheb etc.

 

Aujourd’hui, ce quartier n’est plus que l’ombre de lui-même. Que s’est-il passé ?
En me concentrant sur la jeunesse de Hay Mohamadi, c’est de toute la jeunesse urbaine dont j’espère parler, faire parler. Car Hay Mohamadi est représentatif d’un phénomène qui concerne le Maroc en entier, des millions de jeunes, surtout des hommes, perdus, marginalisés, sans avenir, qui ne pensent qu’à se droguer pour oublier ou immigrer pour fuir. Je suis en plein dedans et être à leur contact est une expérience à part.
Je relativise plein de choses, j’apprends encore à connaitre mon pays, et plus je le connais, plus il me touche.