Société

L’amour au temps du World Wide Web

le 12 février 2020


Dans son travail de télégraphiste, Florentino Ariza, le protagoniste de L’amour au temps du choléra, avait du mal à se passer de son lyrisme. Tant il pensait à sa Fermina qu’il n’arrivait jamais à écrire un mot sans en faire la destinataire virtuelle. Il y avait tellement d’amour en lui qu’il finit par l’offrir aux amoureux en proposant d’écrire pour eux des lettres d’amour gratuitement.

Florentino Ariza aurait sans doute perdu le nord au temps du coronavirus ; et face aux dédales des smart gadgets, un Gabriel García Márquez aurait eu du mal à concevoir la subtile idée de créer un personnage de la trempe de Florentino.

A-t-on encore la tête -et le temps- à écrire des lettres d’amour ? Il y a déjà plus de quarante ans, et bien avant l’avènement de la toile magique, Barthes remarquait déjà que le discours amoureux était d’une « extrême solitude » parce que peu soutenu, bafoué et ignoré. Les changements dictés par la modernité ont poussé encore plus loin les affres de cette solitude en touchant aussi à nos mœurs et pratiques amoureuses. L’univers subalterne virtuel qui s’est incrusté dans la vie quotidienne permet certes de « texter » l’autre à longueur de journée ; l’on y passe, hélas, une grande partie de son temps plutôt à « désécrire » qu’à écrire. Investie d’une praticité pragmatique, éventuellement ludique et oiseuse, la messagerie numérique instantanée a pu ringardiser toutes les formes de correspondance, et elle n’en est encore qu’à ces débuts.  Il va sans dire, toutefois, qu’elle se limite à rappeler l’amour à son partenaire, mettre au point un rancard, envoyer des anecdotes, souhaiter le bonjour, le bonsoir ou la bonne nuit. Un simple rappel, une banale notification ornée d’emojis, de lol, tkt, bsr, kiffe et un tas d’incongruences qui minent les bases de l’écriture et de la correspondance.  L’écran tactile a instauré une drôle d’addiction à une messagerie qui se réfère à elle-même, d’une utilité momentanée et sans histoire ni avenir. Dénuée d’un vécu émotionnel et scriptural transcendant, la volatilité de cette messagerie restera toujours aux antipodes des vieilles lettres d’amour que l’on aura toujours du plaisir à sortir des vieux tiroirs, même après plusieurs années, pour les lire avec une délectation singulière et replonger dans les limbes du mémorable. Une lettre d’amour est un legs que les amoureux se laissent à eux même, un patrimoine qui peut même passer à la postérité : on se délectera encore et encore des lettres et des poèmes d’amour qui continuent à faire vibrer le lectorat. Tant ils décrivent des lieux communs, tant ils donnent forme à nos idées et nos sentiments, pensés et exprimés par autrui de la plus belle des manières.

L’amour numérique ou la culture du match

Dans sa quête de l’autre moitié, la descendance des androgynes semble avoir aujourd’hui plusieurs cordes à son arc ; le pauvre Cupidon, quant à lui, ne sait que faire de son arc et des fléchettes qui moisissent dans son carquois.

L’avancée des nouvelles technologies a chamboulé à grande échelle notre vie et nos échanges amoureux. De la quête amoureuse au vagabondage sexuel, le world Wide Web offre aujourd’hui un dédale infini de ruelles virtuelles pour l’exercice de la drague numérique. L’amour est à l’heure de l’industrie et du marketing : les sites de rencontre ont révolutionné le principe de la quête amoureuse en lui donnant un nouvel essor via les applications qui proposent un large éventail de choix relationnels qui est à même de donner le vertige au Don Juan le plus invétéré. Profils complets à l’appui, photos et renseignements sur les tendances, les gouts et les hobbies en plus d’un puissant outil de géolocalisations, les sites de rencontres font choux gras de cette soif de rencontre de l’autre sexe. À l’heure de l’intelligence artificielle, l’amour, parait-il, se propose d’être moins « bête » : les algorithmes des applications de rencontre font les soi-disant calculs exacts pour faire coïncider les tendances et trouver le match idéal.

Aussi ce large éventail de choix n’est-il en fin de compte que pure illusion. Le grand paradoxe qui entache cette nouvelle rhétorique de l’amour est que nous campons une ère où la communication et le contact de l’autre se disent être plus faciles alors que dans le fond la surabondance de probabilités de rencontre n’a réussi qu’à enraciner et répandre davantage la condition de solitude. Les nouvelles technologies accourcissent, certes, les distances, et l’accès à l’autre est tellement facile et multiple que tomber sur l’oiseau rare est devenu une tâche exponentiellement ardue, puisque de plus en plus sélective.

En outre, dans beaucoup de cas les réseaux sociaux sont aussi le lac de narcisse où les usagers de la toile magique s’entichent de leur personne. On tâche de faire le marketing d’un masque qu’on adopte, on monte le meilleur profil d’une certaine image de soi : une psychotique et effrénée chasse aux likes et matchs se met en place rien que pour aduler et assouvir les caprices de l’ego. Des fois ça touche aussi au ludique, car même ceux qui sont déjà en couple daignent céder à la tentation d’une oisive partie de flirt virtuel, cachés derrière de fausses identités. Ce qui est censé être de prime abord une ouverture sur l’autre devient inconsciemment un moyen de se cloitrer dans l’hermétisme de l’amour propre. La quête de l’autre moitié devient ainsi plus ardue et complexe parce qu’en fin de compte elle cache une quête narcissique de l’ego qui se sert de l’autre comme moyen, mais qui l’annule en tant qu’objet de passion.

À l’ère des révolutions étonnantes de l’industrie informatique, l’amour est en train de subir les premières déformations et malformations de la pollution numérique. Hormis les rares cas de match vraiment réussis, le virtuel restera virtuel. Le numérique et l’intelligence artificielle ne pourront jamais se substituer à l’étincelle foudroyante du coup de foudre, au jeu bienheureux du hasard et du destin. Ouvrons nos cœurs de nouveau aux fléchettes de Cupidon, à la grâce de la lettre d’amour et à l’infinie beauté du vers épris de l’être aimé et de la sibylline parole soufflée par l’incandescente passion amoureuse. Donnons libre cours à nos plumes sur le vaste espace vierge de la page qui s’étend devant les caprices des muses de la passion. Donnons-nous la chance de pouvoir piocher un jour dans nos vieux tiroirs, à la recherche de ces lettres et poèmes qui nous rappelleront que nous sommes en amour, que nous avons aimé une fois… ou plusieurs…

Younes Gnaoui