Economie

HSEVEN, une initiative privée à la Silicon Valley pour les start-ups marocaines et africaines

le 4 décembre 2019


Entretien avec Amine Al-Hazzaz

La Nouvelle Tribune :
M. Al-Hazzaz, vous êtes fondateur de
HSEVEN, pouvez-vous présenter à nos lecteurs l’ambition de votre projet ?

Amine Al-Hazzaz :
En effet, l’idée de monter des projets de start-up dynamiques et innovatrices me trottait dans la tête depuis longtemps.

En fait, quand j’étais conseiller spécial de M. Moulay Hafid Elalamy au ministère de l’industrie, il m’avait honoré en me demandant de représenter le gouvernement du Maroc au Forum Gouvernemental de la Maison Blanche pour l’Entrepreneuriat en marge du Sommet Mondial de l’Entrepreneuriat 2016 qui s’est tenu à la Silicon Valley.

A cette occasion, j’ai pu voir comment les pays émergents mettaient en œuvre leurs politiques entrepreneuriales.

Et, en discutant avec la patronne de « Google for entrepreneurs », Mme Mary Grove, je lui avais proposé de créer un « Google campus » au Maroc, sachant que Google dispose de tels campus sur quatre continents.

Elle m’a répondu qu’elle avait initié des discussions avec plusieurs leaders africains sans succès alors même qu’elle avait un budget de 40 millions de dollars pour ériger un Google campus en Afrique.

Elle m’a mis au défi d’essayer promettant de me suivre. J’ai compris à travers son message, que c’est aux entrepreneurs eux-mêmes de réaliser des projets ambitieux, de se prendre en main et de compter d’abord sur leurs propres forces avant de quérir de l’aide, des appuis, des financements.

En quoi votre propre parcours vous destinait-il à suivre cette voie ?

Le fil conducteur de ma vie est l’entrepreneuriat. Je suis né dans une famille d’entrepreneurs. J’ai fait des études de gestion au Canada et en France, ainsi qu’une thèse de Master au Japon sur « les changements s’opérant dans la culture managériale japonaise ».

Après une carrière à l’international en tant que dirigeant et entrepreneur au Canada, à la Silicon Valley, au Japon, aux Émirats et des responsabilités chez Lafarge ou Orange, j’ai voulu mettre mes modestes compétence et expérience au service de mon pays, le Maroc.

Je suis impliqué dans l’écosystème entrepreneurial depuis dix années. J’ai notamment été co-fondateur au Maroc en 2013, de Endeavor Maroc, une très grande ONG internationale, d’origine américaine, lancée pour la première fois en Argentine en 1997.

Son objet était justement de booster les entreprises et les entrepreneurs, en faisant le choix des meilleurs potentiels, pour créer des entreprises pionnières qui ont une forte capacité de création de valeur ajoutée à partir d’innovations, avec une création massive de nouveaux emplois à la clé.

Enfin, de par mon éducation, j’ai été élevé dans l’amour de notre patrie. Mon père, Dieu ait son âme, était feu Hamid Al-Hazzaz, mythique gardien de but des Lions de l’Atlas.
Il portait une véritable passion pour son pays et cela a imprégné toute mon enfance et mon adolescence.

Et HSEVEN ?

A sept actionnaires, cinq hommes et deux femmes, même si au départ nous souhaitions la parité, nous avons créé HSEVEN, une société anonyme, il y a plus d’un an.

Notre actionnariat est composé de personnes qui se connaissent bien et qui ont éprouvé leurs compétences respectives dans le cadre entrepreneurial durant plusieurs années.
Il s’agit de Aziz Slassi, Youssef Chakor, Hassan Belkhayat, Fatiha Cherradi, Ghita Chraibi et Akram Benbarek.

Nous sommes totalement investis dans HSEVEN, parce qu’il s’agit d’un investissement tout nouveau au Maroc, avec un modèle économique jusque-là inconnu dans notre pays.

L’activité de notre société, consiste à accompagner les entrepreneurs marocains.
Nous ne sommes pas un incubateur uniquement, l’accompagnement consiste en différents stades sont : l’inspiration, la pré-incubation, l’incubation, l’accélération et le changement d’échelle.

Nous avons démarré il y a un peu plus d’un an.
Pour ce faire, nous avons commencé par verrouiller plusieurs partenariats stratégiques.

Il s’agit notamment de celui signé avec la Caisse Centrale de Garantie pour être en capacité de faire profiter des subventions et des prêts d’honneur de la CCG, nos entrepreneurs et start-ups.

Il nous fallait aussi avoir un partenariat avec des grandes firmes de « venture capital » pour suivre pour le financement des projets. Azur Partners est est aujourd’hui partenaire de notre premier programme « Disrupt Africa ».

Disrupt ou rupture, est un de nos programmes, il est doté d’un ticket d’investissement de 150 000 euros.
A ce sujet, les investisseurs marocains n’acceptent pas d’accorder autant de fonds à une entreprise en phase de démarrage ou prédémarrage.

Donc, la compétition pour les financements se fait à l’international, entre Paris, Dubaï, Montréal.
Si nous ne disposons pas de capital, pour être attractif, les porteurs de projets de notre cible passeront leurs vacances au Maroc et iront créer ailleurs. Une entreprise à très haute valeur ajoutée ne peut démarrer avec de petits budgets.

Revenons aux programmes lancés par HSEVEN, quels sont-ils ?

Nous avons deux programmes.
Le programme « Rise-Up » qui s’adresse aux porteurs d’idées ou de projets qui sont à leur tout début. Nous les accompagnons sur six mois pour passer de l’idée au prototype, au produit et au lancement de leur activité.

Et pour cela, nous nous appuyons sur les deux produits de la CCG qui sont « Innov Idea » et « Innov Start » qui permettent d’accorder 200 000 dirhams de subvention à des personnes qui n’ont que l’idée et par la suite 500 000 dirhams quand ils sont en démarrage d’activité à condition qu’ils soient deux co-fondateurs.

En effet, statistiquement, au regard du taux de réussite au niveau mondial, ce sont des équipes de deux à cinq cofondateurs qui gagnent.

Il y a très peu de chances de survie pour des entreprises uninominales.
Nous sommes quelque peu un apporteur d’affaires à la CCG, mais notre vocation première est l’accompagnement.

Nous faisons appel à candidatures, nous sélectionnons les meilleurs et par la suite, le vrai travail commence.

Dans le cadre de Rise-Up, nous sélectionnerons une vingtaine de projets qui vont démarrer en janvier 2020, mais le programme est fait pour accompagner jusqu’à cent candidats par an.

Et votre second programme ?

C’est « Disrupt Africa », il consiste comme son nom l’indique à créer une rupture technologique.
C’est un programme qui s’adresse aux jeunes Africains.

Nous croyons que si l’Afrique veut atteindre son plein potentiel, elle a besoin d’utiliser la technologie à 1000% et on a besoin de personnes qui vont venir avec des start-ups, des produits capables, au bas mot, de toucher cent millions de citoyens africains.

Il nous faut des technologies aptes à changer le cours des choses, la vie des gens en Afrique.
Rise-Up et Disrupt Africa sont dans une continuité.
Au Maroc, l’écosystème est embryonnaire, il faut travailler sur les différentes phases pour alimenter le Disrupt Africa.

Ce concept concerne des start-ups existantes qui ont une technologie susceptible d’avoir un impact systémique et qui ont besoin d’un accompagnement sur le terrain africain.

Quelle est la cible de HSEVEN ?

C’est la diaspora marocaine et africaine dans le monde.
Des gens qui ont fait des études poussées dans des disciplines pointues et qui ont de l’IP, c’est-à-dire de la propriété intellectuelle.

Ainsi, une Marocaine qui a effectué un parcours au CNRS par exemple, a sans doute un brevet ou deux, mais qu’elle n’a pu fructifier.

Avec Disrupt Africa, elle pourra le faire en concrétisant son produit par une start-up et créer cinq cents ou mille emplois chez nous.

Tous les chercheurs, meilleurs financiers, gestionnaires, scientifiques marocains ne sont pas convertis en entrepreneurs à très fort impact.

C’est la raison d’être de HSEVEN.
Par exemple, une personne de moins de cinquante ans, qui dispose de brevets dans la biotechnologie au Canada, est intéressée par Disrupt Africa, afin de toucher tout le continent africain.

D’autres Marocains qui figurent dans le top de la cyber sécurité dans le monde ignoraient qu’au Maroc, il existait des opportunités réelles pour leurs produits, et nous ont interpelés pour les accompagner.

Des idées ou start-ups en agritech, cybersécurité, govtech, et toutes les technologies appliquées au monde de la gestion de la chose publique, sont notre terrain de chasse.

Vous savez, nous avons dans nos smartphones une technologie de 2019 tandis que l’État travaille avec des systèmes qui datent des années 80 ou 90.

Imaginez donc les opportunités qu’il y a à moderniser les systèmes et circuits administratifs !
Les participants à nos programmes sont chez eux, ici à HSEVEN pour un meilleur accès à l’expertise, aux réseaux et aux marchés.

Par exemple, pour l’entrepreneure biotechnologiste de Montréal, on va la mettre en face d’un juriste, qui va travailler avec elle sur l’aspect juridique de la biotechnologie appliquée, du clonage en Afrique, au Maroc, etc.

Nous lui proposerons également un expert de l‘innovation dans son secteur qui travaille dans un centre de Recherche et Développement à Rabat, au Caire ou à Milan et qui s’intéressera à son sujet pour l’Afrique.

Comment vous rémunérez-vous ? Prenez-vous une part au capital des start-ups ?

Notre première valeur est humaine, ni mercantile, ni financière.
Pour le programme Disrupt Africa, nous avons une subvention du fonds des Pays-Bas Dutch Good Growth Fund géré par TripleJump.

En fait, nous sommes rémunérés pour l’accompagnement et la création de valeur que nous apportons aux start-ups.

Nous sommes payés en honoraires pour les accompagner par les institutions gouvernementales tels que la CCG, ou des institutions internationales, des fonds de Venture-Capital ou par les start-ups.

Qui sont les experts qui travaillent pour HSEVEN ?

Nous avons identifié plus de trois cent cinquante personnes dans le monde, d’origine marocaine ou autre, qui sont disposées à donner de leur temps, de leur expertise, spontanément et gratuitement alors qu’en tant que consultants, ils facturent entre 100 000 et 150 000 dirhams la journée !

Si, la première condition exigée de toute entreprise, c’est le talent.
Le deuxième accès, c’est l’expertise et identifier les personnes susceptibles de l’apporter.
Le troisième, c’est tout ce qui est collaboration, co-création avec les grands groupes.
Des réseaux, ici et ailleurs, existent pour permettre cette collaboration.

Notre compétence, c’est aussi de savoir utiliser les réseaux pour accéder aux marchés et au financement.
Notre vision est africaine globalement parlant parce que le marché marocain est trop petit à lui seul.

Nous sommes en contact des Africaines et des Africains brillantissimes partout dans le monde et qui nous disent qu’après dix ou quinze ans dans des capitales mondiales, c’est très difficile de revenir en Afrique. Mais le Maroc représente un bon juste milieu pour eux avant de faire le saut vers leur pays d’origine.

L’accompagnement des start-ups ne relève-t-il pas de l’État dans de nombreux pays, y compris développés ?

Certes, d’ailleurs nous ne pouvons pas remplacer l’État. A notre échelle, et parce que nous sommes passionnés, nous entreprenons en faveur des start-ups mais nous sommes prêts à participer avec toute institution publique, pour dupliquer notre expérience et cloner nos process et méthodes en faveur d’une accélération nationale.

Car, il faut savoir que le premier catalyseur de l’innovation et de l’entreprenariat aux États-Unis, c’est l’État américain.
C’est le principal catalyseur de création de Deep Tech qui crée l’innovation de rupture et non les grands noms de la technologie…

Apple n’a pas créé les principales technologies dans le smartphone que vous avez en main, mais il les a intégrées ensemble.
Tout ce qu’il contient, une fois décortiqué, provient des département R&D d’universités américaines financés par des budgets publics.

Au Maroc, lorsque Tanger Med a été créé, à la faveur d’un investissement de huit milliards d’euros, nous avons ressenti l’impact systémique de cette réalisation sur la région, le Maroc, voire l’Afrique.
Il faut que l’État marocain tente de dupliquer cet exemple dans le monde de l’innovation immatérielle.

Pour finir, pouvez-vous nous donner votre conception d’une start-up ?

Une start-up n’est pas une petite entreprise dans les nouvelles technologies ! Google, qui n’est certes pas une petite entreprise, est une start-up !

Une start-up est avant tout une entreprise tournée vers l’innovation et qui continue de le faire en permanence.

Sa seconde caractéristique, c’est que son taux de croissance se situe entre 10 et 20% annuellement et qu’elle change de taille de manière continue dans le temps.

L’autre point d’importance relève de l’impact catalytique de ces entreprises dans les sociétés dans lesquelles elles opèrent.

Il faut savoir qu’au Maroc, le potentiel de développement des start-ups est très important, mais quasiment pas exploité…

Entretien réalisé par Afifa Dassouli