Société

Espace public et recrudescence de l’aveuglophobie

le 20 février 2019


Malgré l’éclat de sa pensée, de sa philosophie et d’une littérature à portée universelle, la société de la Grèce ancienne condamnait les personnes handicapées à l’ostracisme, voire même à la mort. Telle conduite ségrégative s’articulait sur le principe de base de la survie du plus fort et de l’impérative utilité à la prospérité de la cité. Faute de pouvoir prendre de la culture hellénique son brio intellectuel, nous avons adopté sa peur et son rejet des handicapés, sans raison valable.

Le calvaire des personnes à besoins particuliers ne se limite plus chez nous à revendiquer le droit au travail et à un engagement sociétal expressément inclusif. De nouvelles formes d’exclusion à l’encontre de cette frange sociale se frayent aujourd’hui chemin dans les espaces publics.

Chez nous, il semble qu’il est aujourd’hui possible pour un citoyen quelconque d’empêcher un autre citoyen d’accéder à un lieu public, autorisé par l’État pour recevoir et servir les membres de la société. Le restaurant Le Tonkin passe officiellement pour pionnier de cette pratique en interdisant l’accès à ses lieux à des personnes à besoins spécifiques. L’étrange motif de cette interdiction : la cécité du client. Il ne manque plus, désormais, qu’à garnir les devantures des magasins de panneaux en braille indiquant « Interdit aux aveugles ». En quoi la présence d’un non-voyant pourrait-elle porter préjudice à l’enceinte d’un lieu public ou privé ? La personne handicapée serait vue selon cette curieuse logique comme une sorte de pollution humaine qui pourrait nuire au bien-être d’une tranche de clientèle déterminée. Campant un faux souci pour l’intérêt du client non-voyant, le gérant du restaurant, d’après « lesEco.ma », arbore l’argument fallacieux de la self-défense : le client, vu son invalidité, aurait été dans l’incapacité de se défendre en cas de danger. Des propos qui prêtent à rire. Le restaurant Le Tonkin, spécialisé dans les sushis japonais et la cuisine asiatique, est apparemment aussi une arène de lutte ; vous êtes tenus donc, chers citoyens, d’être physiquement aptes, forts et de préférence titulaires d’une ceinture noire en arts martiaux pour aller manger des sushis et parer aux possibles attaques. Ledit gérant, toujours selon « lesEco.ma », ne mâchait pas ses mots : “On ne sert pas les musulmans ici, dit-il, encore moins quand ils sont handicapés”. Par curiosité, j’ai consulté les commentaires des clients à propos du restaurant en question sur Tripadvisor. Entre ces commentaires, dans l’ensemble négatifs, figure celui d’un touriste du Royaume-Uni qui date du 26 novembre 2018, et qui se plaint de s’être vu interdire l’accès au restaurant parce qu’il portait des béquilles. Le restaurant n’aurait accédé à sa requête qu’après maintes tractations. Il y’a donc lieu de conclure que c’est une infraction courante depuis un certain moment déjà, toujours non pénalisée par les parties concernées. Une attitude incivile, de part et d’autre absurde et irresponsable, qui fragilise, certes, la célèbre notion de « client roi », qui porte une flagrante atteinte à l’éthique de la citoyenneté et aux droits du consommateur, et qui, de surcroit, ternit l’image du tourisme marocain.

Le non-voyant victime de cette agression discriminatoire rare dans son genre est un artiste qui jouit d’une certaine notoriété au sein de la société. Sa renommée a contribué à transmettre sa voix au grand public qui a vite réagi à l’incident sur les sites des réseaux sociaux. Ni sa célébrité ni sa qualité d’être humain, de citoyen ou de non-voyant, n’ont pu intercéder en sa faveur auprès du personnel d’un lieu public où il souhaitait se faire servir comme tout un chacun. Qu’en est-il de celui qui n’a pas de voix, qui ne jouit pas de la renommée de l’artiste Ngadi et qui ne peut, par conséquent, qu’avaler l’humiliation dans le silence et ingurgiter sa colère dans l’isolement du cocon ignoré de chaque jour ?

Les efforts déployés par l’État pour garantir les droits de cette tranche sociale des citoyens laissent beaucoup à espérer, et ce en dépit de l’article 34 de la Constitution marocaine qui stipule que « les pouvoirs publics élaborent et mettent en œuvre des politiques destinées aux personnes et aux catégories à besoins spécifiques. » L’article ajoute qu’à cet effet, les pouvoirs publics veillent notamment à « réhabiliter et intégrer dans la vie sociale et civile les handicapés physiques sensorimoteurs et mentaux et faciliter leur jouissance des droits et libertés reconnus à tous. »

L’incident montre du doigt le phénomène croissant des conduites discriminatoires qui devraient être sévèrement sanctionnées. De son côté, le président de l’Association Amal Marocaine des Handicapés (AAMH), affirme détenir plein de dossiers concernant des membres s’étant vu interdire l’accès à des restaurants et hôtels au cœur de leur propre pays.

Par ailleurs, il va de soi que les enseignements de la Constitution ne définissent pas seulement les obligations des pouvoirs publics, mais également les responsabilités des citoyens. Où en sommes-nous du devoir de connaître et d’obéir les prescriptions de la Constitution, non pas par peur de tomber sous la foudre de cette Constitution, mais plutôt par notre devoir de civilité et par notre dévouement aux principes et responsabilités de la citoyenneté ? L’écoute et l’accueil des personnes à besoins spécifiques sont en soi un gage de citoyenneté qui s’inscrit volontairement dans la philosophie de leur intégration dans la société. N’est-il pas assez pour ces personnes de trimballer constamment le sentiment de différence et l’incapacité de profiter de quelques joies de la vie comme le commun des hommes ?

Younes Gnaoui