Société

Asma Lamrabet : Déconstruire les visions erronées sur l’Islam

le 8 mars 2018


Lorsqu’on veut évoquer les droits de la Femme et le Droit, il faut d’abord s’intéresser au socle religieux sur lequel reposent ces droits.

Avec le Dr. Asma Lamrabet, qui préside le Centre d’Études féminines en Islam, une institution rattachée à la Rabita Mohammedia des Oulémas du Maroc, c’est tout le travail de déconstruction des préjugés et des idées fausses qui caractérisent le Fiqh, et partant l’appréhension des droits et de la place de la Femme dans la société marocaine, qui est abordé dans l’entretien qui suit.
Et qui nous montre avec intelligence et clarté l’écart énorme qui existe parfois entre certaines interprétations erronées du Fiqh et le Message du Saint Coran concernant la Femme en Islam.

La Nouvelle Tribune : Docteur Lamrabet, vous êtes médecin biologiste de formation et vous présidez aux destinées du Centre d’Études et de Recherches sur les Questions Féminines en Islam. Pouvez-vous décrire à nos lecteurs votre parcours, dans le cadre de ce Spécial sur « Le Droit et les Droits des femmes au Maroc » ?

Dr Asma Lamrabet : Je suis d’abord et avant tout médecin biologiste et j’exerce à l’hôpital public. Je le souligne parce que c’est aussi un travail social que j’assume et que je ne veux pas quitter malgré mes autres activités. En effet, quand on fait quelque chose avec passion, il est très difficile de s’en passer malgré toutes autres sollicitations, aussi importantes soient elles.
Les faits marquants de mon enfance sont, d’une part, le fait je suis issue d’une famille politique de gauche et que mon père a connu l’exil sous le règne de feu Hassan. D’autre part, depuis très loin dans mon enfance, j’ai toujours adoré lire et écrire.
C’est ce qui m’a forgée indéniablement. D’autant qu’ayant perdu ma mère à l’âge de huit ans, c’est mon père qui m’a élevée, certes, dans une culture de gauche, mais en même temps très traditionnaliste, à l’image sans doute de la majorité des pères maghrébins et musulmans de sa génération.
Cette dualité entre progressisme assumé et traditionalisme sourcilleux, notamment dans l’éducation des filles, m’a toujours poussée dans une quête intellectuelle, identitaire, spirituelle, qui s’est accentuée à la fin de mes longues études de médecine à Rabat et après mon mariage, lorsque j’ai été amenée à suivre mon mari, diplomate de carrière, dans différents postes à l’étranger.

Comment vous êtes-vous intéressée aux contradictions religieuses dont sont victimes les femmes arabo-musulmanes ?

Ma condition de femme marocaine, arabe, musulmane, amazighe (par mon père), m’a très tôt fortement interpellée.
Dans cette démarche d’introspection identitaire, faite bien évidemment d’évidentes contradictions, je me suis plongée dans l’étude des textes, d’origine et non traduits, pour parfaire mes connaissances et ma culture arabo-islamique
Et, c’est l’origine et la source de l’infériorité et la dévalorisation des femmes dans la culture musulmane qui ont constitué le fondement de ma quête intellectuelle et cognitive.

La question qui s’imposait à moi était de savoir si cette qualité d’infériorité était intrinsèque au Message religieux ou s’il existait des éléments rajoutés qui ont pu altérer ce Message ?

J’ai rapidement compris qu’il était possible d’aborder tous les sujets, mais dès qu’on arrivait à la culture religieuse, l’interdit prenait le pas sur le dialogue.
Or, l’esprit critique ne saurait être partiel ou partial et surtout lorsqu’il s’agit de religion.
Et si la religion a évolué c’est grâce à l’esprit critique mais aussi grâce à l’Ijtihad et cela, l’Histoire le montre parfaitement.

Quels sont les travaux que vous avez donc entrepris ?

J’ai commencé par faire une étude critique, tant du texte du Coran que des interprétations de ce dernier.
Je suis arrivée très vite à la conclusion, que je proclame que globalement, c’est que nous n’avons pas de problèmes avec le texte coranique. Et qu’en conséquence, ce sont les interprétations qui ont joué un rôle déterminant durant toute l’histoire de la pensée musulmane.
D’ailleurs, celles-ci n’ont jamais été considérées comme sacrées par les juristes, les exégètes et autres fouqahas. C’est à partir de la décadence de la civilisation islamique, c’est-à-dire vers les 13è et 14è siècles, que ces interprétations ont commencé à être sacralisées et taxées d’interdiction de toute critique de ce qu’avaient dit les anciens.
Il y a eu certes une tentative de « renaissance » ou Nahda vers la fin 19ème siècle et début 20ème siècle, mais qui a été vidée de son sens par l’islam politique et sa vision rigoriste de l’islam apparue vers les années soixante-dix. La vision réformiste de la Nahda donnait la priorité à l’esprit du Saint Coran et à ses finalités et c’est à cela que l’on doit revenir aujourd’hui.

Vos écrits portent-ils tous sur ces démonstrations du «contraire» ?

Oui, effectivement, j’ai publié à ce jour huit livres. Le premier répondait à une interrogation simple, « Musulmane tout simplement ». Le second était consacré à Aïcha, qui fut une femme exemplaire. Aujourd’hui, on interdit, au nom d’une lecture erronée de l’islam, aux femmes d’accéder aux plus grand rangs politiques. Alors que Aïcha fut la première femme politique en Islam, la première femme mufti, elle est incontestablement une icône et un modèle de leadership théologique et politique au féminin en Islam. C’est le contraire de ce modèle féminin là que l’on transmet aujourd’hui dans le discours islamique à travers des visions et interprétations figées.
Aïcha avait d’ailleurs rejeté catégoriquement tous les hadiths misogynes qui ont encore cours actuellement, n’hésitant pas à s’opposer à de nombreux savants dont Abu Hurayra par exemple.
Tout comme Khadija qui est également un modèle contradictoire avec ce que certains veulent imposer comme vision de la Femme musulmane. En effet, elle était plus âgée que le Prophète, c’est elle qui l’a demandé en mariage et c’est elle qui l’a pris en charge durant toute sa vie. Réalisons que nous parlons d’événements d’il y a plus de 14 siècles !

Comment avez-vous orienté vos recherches ? S’agissait-il d’une approche globale, celle de l’Islam dans le monde ou bien avez-vous porté vos études sur le Maroc ?

Je commence toujours par travailler sur ce qui est général et commun à toutes les femmes musulmanes au monde. Car, il y a une matrice commune du statut juridique des femmes musulmanes avec bien entendu des différences relatives à chaque contexte et que l’on peut rencontrer dans divers pays, Indonésie, Arabie Saoudite, Maroc, etc.
Il y a donc un socle commun discriminatoire envers les femmes et que l’on retrouve principalement au sein du Fiqh (jurisprudence islamique). Aussi, la critique de fond s’adresse-t-elle à toutes les écoles juridiques. Cependant, je parle d’abord à partir de mon contexte, le Maroc où l’évolution en matière de droits des femmes est très intéressante.

Fondamentalement, quel est selon vous le socle commun des inégalités imposées aux femmes musulmanes ?

En effet, il est utile de relever que le socle commun, porte sur la problématique de l’inégalité des droits, sur le témoignage, l’héritage, mais aussi la question de la polygamie, la tutelle juridique, le divorce notamment compris comme un droit exclusif des hommes à la répudiation des femmes.
Aujourd’hui, et à l’échelle du discours musulman majoritaire, il est très difficile de faire évoluer ces questions parce que les fouqahas disent qu’il s’agit de lois sacrées émanant des Textes scripturaires (Coran et Tradition du Prophète) alors qu’en réalité il s’agit d’interprétations des anciens juristes musulmans des premiers siècles de l’islam qui furent sacralisées avec le temps et notamment lors de la décadence de la civilisation islamique.
Cependant, avec la réforme du Code de la Famille en 2004, on n’a pu démontrer le contraire, autrement dit que l’on peut retrouver au sein du Texte du Coran des solutions pour notre contexte et dépasser les anciennes interprétations discriminatoires .

Quels arguments concrets utilisez-vous ?

Je prends, par exemple, le statut personnel qui stipulait, avant la révision de la Moudouwana, que la femme devait obéissance à son époux considéré comme le chef de la famille. Cette affirmation vient d’une interprétation erronée d’un verset coranique « al Qiwama », concept qui évoque, non pas l’autorité ou la supériorité des hommes sur les femmes comme le présuppose la lecture traditionaliste, mais la prise en charge matérielle par l’époux du foyer conjugal et de l’épouse.
Ce concept est en fait banal pour le contexte de l’époque dans lequel la majorité des hommes prenait en charge leur famille d’un point de vue matériel.

Et de ce fait, le Saint Coran n’a jamais dit que les hommes étaient supérieurs aux femmes, jamais ! Cependant, il est effarant de voir comment ce concept a finit par symboliser ce que certains ont dénommé l’ADN du patriarcat religieux.
En effet, l’interprétation de ce concept comme étant l’autorité et la supériorité des hommes a été utilisée comme l’argumentaire explicatif pour toutes les autres interprétations machistes qui en ont découlé comme l’héritage, le témoignage ou la polygamie.

Dans le cadre d’un réseau international basé en Malaisie appelé Mussawah, j’ai participé à la rédaction d’un ouvrage collectif sous le titre « Men in charge ? » qui est une étude théologique critique portant sur toutes les interprétations que j’évoquais plus haut.
Nous avons ainsi complètement déconstruit ce concept alors que certains, en utilisant la Nafaqa, l’opposent au concept de Taâ afin d’affirmer que le second était devenu le corollaire du premier, alors même que cette équation n’existe pas dans le Coran.

Il est clair que si le Texte sacré émet un constat sur le fait que les femmes sont à la charge des hommes, c’était il y a quatorze siècles, à une époque où les femmes ne travaillaient pas.

Le rôle de l’homme était de protéger la femme, non pas de la dominer ou de lui être supérieur.
Aujourd’hui, avec toutes les métamorphoses sociales que nous connaissons, qu’on ne vienne pas nous dire que ces interprétations sont toujours d’actualité.
Il est à noter que le concept de l’époux chef de la famille est retrouvé dans toutes les autres cultures et civilisations et émane aussi du Code napoléonien. Il n’est donc pas, loin s’en faut, la production de la seule pensée islamique.

Revenons à notre pays, quelles sont les innovations retenues en faveur de l’évolution du droit des femmes ?

En effet, le Maroc a pu déconstruire ce concept en allant chercher dans le Saint Coran lui-même.
Et dans la réforme de la Moudouwana, on a privilégié la citation qui fait des hommes et des femmes «des alliés» (aw’liya), ce qui a permis d’instaurer la coresponsabilité au sein de la famille, laquelle constitue l’ossature du nouveau Code du Statut personnel.

Le même processus est observable concernant le divorce. Jusqu’à présent, dans la majorité des pays musulmans, le divorce est un droit exclusif de l’homme.
Or, il s’agit d’un droit égalitaire et on le retrouve dans plusieurs versets, ce qui fait qu’aujourd’hui, au Maroc, le divorce est un droit exercé de façon égalitaire par les deux époux devant le juge.

La polygamie aussi a pu être restreinte. D’ailleurs certains théologiens, notamment les réformistes de la Nahda, comme l’imam Mohammed Abdouh en Egypte et l’érudit Allal El Fassi au Maroc ont même demandé, dans les années 50 du siècle dernier son abrogation pure et simple au motif qu’elle était injuste pour les femmes.

En effet, pour le Coran, en introduisant la restriction de quatre femmes, la Révélation cherchait à réguler cette situation conditionnée avant tout par la nécessité du traitement juste envers les quatre épouses.
Cette chose étant impossible, cela veut dire qu’en réalité, c’est la monogamie qui fonde l’Islam.
Malheureusement, ce que Mohamed Abdou en Égypte ou Allal El Fassi au Maroc, ont revendiqué n’a pu être fait qu’en 2004 au Maroc et encore, partiellement.

 

Mme Lamrabet, les réformes dont vous parlez ne sont pas parfaites, voire complètes, n’est-ce pas ? 

Les réformes sont très importantes, mais à mon humble avis, le point faible des réformes instituées au Maroc, c’est qu’elles ne sont pas accompagnées de réformes visant à changer les mentalités et qui doivent être introduites par l’Éducation dès le primaire, tout en les maintenant dans le secondaire et l’universitaire.
Si dans un livre scolaire, on voit un dessin dans lequel un garçon lit le Coran et une fille qui fait la vaisselle, ce sont des stéréotypes qui marquent les mentalités pour la vie !
La question des mentalités patriarcales transcende toutes les idéologies, car c’est structurel à la culture et le référentiel religieux continue à s’imposer et à alimenter cette culture de l’inégalité.
Par exemple, dans la Moudouwana, figure toujours la tutelle juridique de l’enfant accordée au père et non à la mère lors du divorce. Donc, force est de constater que si les textes ont été réformés, les mentalités sont restées les mêmes.

 

Les réformes s’imposent grâce à la volonté et l’impulsion royales. Mais les mentalités sont longues à évoluer ?

C’est vrai, d’autant qu’il y a beaucoup de polarisation politico-idéologique au Maroc. Certains, qui acceptent les réformes, refusent de s’y associer parce qu’elles sont le fait de leurs adversaires politiques.
Et la question des femmes, pour les uns et pour les autres, n’est jamais prioritaire, malheureusement.
Toutefois, les femmes dans le monde arabo-musulman, nous disent toutes la chance du Maroc d’avoir un Roi qui se préoccupe de manière si juste et positive du droit des femmes dans son pays.
Les différentes décisions royales en faveur de l’évolution des droits des femmes sont dans leur symbolique très importantes.

Sa Majesté le Roi est conscient, plus que quiconque, des réticences qui peuvent s’exprimer pour contrer les avancées des femmes, mais il est Commandeur des Croyants et à ce titre, il peut pousser les institutions religieuses à réfléchir et à s’engager dans «l’ijttihad». Il y a toute une réforme du théologique derrière ce travail. SM le Roi, avec sa haute volonté politique, donne des signes aux théologiens d’aller revoir leur copie.

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli


L’Islam ne fait pas de la femme la moitié de l’homme !

La décision royale d’ouvrir le métier de Adouls aux femmes est encore un nouveau pas en avant dans l’épanouissement des femmes et leur participation à leur propre évolution. Quant à la question que le témoignage de la femme qui ne compte qu’une demi voix par rapport à l’homme, cela n’est que le résultat du fiqh. Les textes, au contraire, nous apprennent qu’il n’y a aucun interdit sur cette question. Même le plus rigoriste, comme Ibn Taymiyya, sur le verset utilisé par les partisans de la femme comme étant la « moitié d’un homme », en cas de témoignage estime qu’il s’agit d’un texte concernant la créance et cela ne veut aucunement dire que le témoignage d’un homme équivaut à celui de deux femmes. C’est une fausse interprétation. D’autant que même pour la rédaction d’une créance, Ibn Taymiyya précise bien que si la femme est compétente, elle seule suffit. De plus, la majorité des exégètes estiment que le verset en question n’a pas de vocation législative. C’est un verset dont le but est de guider « irchad » et qui a valeur d’orientation. Il ne faut pas aussi oublier tous les autres versets qui évoquent la « Chahada » et ou le témoignage est égalitaire. Prenons le verset sur l’adultère (li’ane) au sein du couple, qui précise l’égalité dans le témoignage dans l’accusation d’adultère et où le témoignage du mari est égal à celui de l’épouse. De même pour le constat d’adultère, le Coran exige un minimum de quatre témoins, mais ne précise pas qu’il doit s’agir uniquement d’hommes ou s’il faut trois hommes et une femme ou tout autre proportion. La Chahada dans le Coran transcende toute notion de genre. Et comment empêcher les femmes de dresser des actes adulaires alors qu’on leur permet depuis 1961 d’être juges ? Rappelons, en outre, qu’au Maroc aujourd’hui, toutes les professions sont égalitaires, pourquoi pas celle des Adouls ?

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L’organisation du champ religieux au Maroc

Mme Lamrabet préside le Centre d’Études féminines en Islam qui relève de la Rabita Mohammadia des Oulémas du Maroc, une institution créée par Dahir et chapeautée par Amir Al Mouminine, SM le Roi. Association auparavant, elle a bénéficié d’un Dahir royal en février 2006. Précisons que le champ religieux, sous l’autorité du Roi, Amir Al Mouminine, est occupé par trois institutions que sont :

– Le ministère des Habous et des affaires religieuses, dédié au travail administratif essentiellement et qui chapeaute, depuis 2011, le Conseil Supérieur des Oulémas, seule instance habilitée par la Constitution, à émettre des fatwas.
– Dar Hadith Al Hassania, qui est dirigée par M. Khamlichi, qui a une vocation universitaire.
-La Rabita Mohammadia des Oulémas du Maroc qui a une vocation académique.

Chacune de ces institutions a un lien direct avec le Commandeur des Croyants, le Souverain. La Rabita est placée sous la direction de Sidi Ahmed El Abbadi, un homme de grande culture et de compétences. Le Centre d’études féminines en Islam relève de la Rabita et a été créé pour ouvrir le champ des études théologiques à des personnes, notamment des chercheurs en maintes disciplines, car la religion est notre réceptacle sociétal commun. Et c’est ainsi que Mme Lamrabet, présidente de ce centre et ses équipes entreprennent une déconstruction complète de la perception biaisée de la Femme et de sa place dans l’Islam. Il faut noter, non sans fierté, que le Maroc est le seul pays de l’arc arabo-islamique à posséder un tel centre adossé à une institution religieuse officielle. Et personne ne l’empêche de faire des lectures féministes et féminines. Parmi les travaux du Centre d’études et de recherches sur les questions féminines en Islam, il y a eu de nombreux colloques et workshops dont notamment le colloque international organisé, sous le thème « les femmes et les monothéismes » et celui sur le leadership féminin religieux. Et, en avril prochain, sera organisée une manifestation académique sous forme de workshop de deux jours sur les femmes leaders en religion. Le travail académique du centre sert de support à nombre d’associations féministes qui en étudient les résultats publiés par ledit centre. ONU-Femmes, le HCP et le Centre dirigé par Mme Lamrabet ont réalisé une enquête nationale sur le concept de « Quiwama » et son impact sur la notion d’égalité hommes femmes au sein de la famille. C’est la première fois qu’une enquête de ce genre est réalisée sous l’égide d’une institution religieuse et se rapportant à la « prise en charge matérielle ». Les résultats officiels seront donnés fin Mars 2018.

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