Economie

Entretien avec Mme Claudia Wiedey, Ambassadrice de l’Union européenne au Maroc

par Afifa DASSOULI | le 10 février 2020


« Les négociations sur la révision de l’ALECA se concrétiseront en 2020 »

Au moment où le multilatéralisme est battu en brèche un peu partout de par le monde, le Royaume du Maroc continue de s’affirmer comme l’un des acteurs majeurs de ce principe fondamental des relations internationales.

Tout comme l’Union européenne d’ailleurs qui refuse, par exemple, de faire les frais d’accords bilatéraux qui restreignent le libre commerce ou une concurrence saine et loyale.

Cette concomitance de vues prend toute son importance lorsqu’on aborde le terrain des relations, cinquantenaires entre l’UE et le Maroc, lesquelles, au-delà des aléas conjoncturels, constituent pour chacune des parties, des axes stratégiques de leurs politiques respectives.

C’est ce qui ressort clairement de l’entretien que Mme Claudia Wedley, Ambassadrice de l’Union Européenne à Rabat a bien voulu accorder à La Nouvelle Tribune-www.lnt.ma.

On y comprend, notamment, que l’arrivée aux affaires d’une nouvelle Commission européenne à Bruxelles, confortera ces relations bilatérales et la coopération multiforme qui unit ces deux partenaires.

On y apprend, surtout, que les négociations sur la révision de l’Accord de Libre Échange, interrompues depuis 2015, reprendront en cette année 2020.

Afifa Dassouli

La Nouvelle Tribune :
Mme l’Ambassadrice, pouvez-vous partager avec nos lecteurs, votre perception de l’état actuel des relations entre le Maroc et l’Union européenne ?

Mme Wiedey :

Je suis en poste depuis octobre 2017, et à l’époque, les relations Maroc–UE traversaient une phase relativement difficile !
Toutefois, le dialogue commun n’a jamais été interrompu, même si les liens officiels s’étaient beaucoup réduits.

La nécessité de trouver des solutions par rapport aux jugements de la Cour européenne de Justice intervenus en 2016 et 2017, s’imposait.
Beaucoup de travail et des efforts conjoints ont été investis dans la recherche de solutions qui prenaient en compte les préoccupations des deux partenaires.

Personnellement, je suis convaincue que cette période a énormément renforcé notre partenariat. Comme vous le savez, la phase délicate induite par les jugements de la CEJ a été dépassée par l’introduction d’amendements aux accords sur la pêche et l’agriculture, qui donnent satisfaction aux deux parties, tant les États membres de l’UE, le Parlement européen, que le Royaume du Maroc. Cela nous permet aujourd’hui, de travailler sereinement sur une base commune.

Concrètement, qu’est-ce qui a marqué la relance des relations du Maroc avec l’UE ?

En 27 juin 2019, nous avons tenu le Conseil d’association à Bruxelles, présidée par Mme Mogherini et M. Bourita, Conseil qui ne s’était pas réuni depuis plusieurs années.

Et, fait plutôt exceptionnel et positif, ce Conseil a donné lieu à une déclaration conjointe alors que, généralement, un tel Conseil est suivi de déclarations unilatérales.

Cette déclaration conjointe définissait les pistes de notre partenariat pour les années à venir.
Les espaces identifiés comme prioritaires sont les suivants : les valeurs partagées, l’économie et la cohésion sociale, les connaissances partagées, la concertation politique, la coopération et une coopération renforcée dans le domaine de la sécurité.

La protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique ainsi que la mobilité et la migration représentent des questions transversales d’une importance particulière.

Cette déclaration conjointe encadre donc nos ambitions communes et partagées pour un partenariat plus large et renforcé, sous le titre « le partenariat euro-marocain pour une prospérité partagée ».

Il faut bien comprendre que les deux parties disposent de valeurs communes et que si l’on prend en compte le fait que le multilatéralisme est remis en question dans le reste du monde, l’Union européenne, par nature et par son histoire, est une force pour ce concept, tout comme le Maroc d’ailleurs, qui en est un acteur incontournable, animé de fortes convictions en ce domaine.

Madame l’Ambassadrice, la question de la sécurité dans une zone régionale et géographique plutôt mouvementée, est-elle un élément fort du partenariat Maroc-UE ?

Nous partageons beaucoup de choses dans différents domaines. L’économie, le commerce et la coopération sont des éléments classiques, voire historiques, de notre relation depuis sa création il y a 50 ans.
L’Union européenne comme le Maroc et le monde qui les entoure, ont changé.

Nous sommes confrontés à de nouveaux défis tels que le changement climatique ou la digitalisation rapide et mondiale, mais aussi à l’instabilité politique dans notre voisinage partagé et aux risques de sécurité. Il s’agit d’intérêts et d’enjeux partagés.

Le Maroc étant le premier bénéficiaire des aides communautaires dans le pourtour méditerranéen, quel bilan faites-vous de la coopération économique bilatérale?

Le budget de la coopération Maroc –UE pour la période 2014-2020 est de 1,5 milliard d’euros.
Au titre des instruments de la politique de voisinage de l’Union européenne, c’est, en effet, un montant des plus conséquents, à la hauteur de la relation et des besoins. Car cette aide est fonction des besoins, la volonté de s’engager, les réformes à conduire ou en cours, mais également la capacité d’absorption de ces aides.

Sur ce chapitre, le Maroc est très avancé et très fort.
Nous avons été et sommes encore engagés dans des secteurs comme les services de base, l’éducation, la santé, les infrastructures, mais également la recherche et les échanges scientifiques, l’amélioration de l’environnement de l’investissement, l’économie verte, la gouvernance démocratique, la réforme du secteur de la Justice, l’égalité des genres, l’état de Droit, la mobilité et la migration, etc.

Sur la base du budget global, la délégation dispose d’une enveloppe d’environ 200 millions d’euros par an pour la coopération avec le Maroc.

Nous déterminons avec le gouvernement marocain quelles sont les priorités, les pistes les plus importantes, les mesures urgentes, mais en application des stratégies nationales définies par le Royaume.

Les discussions sur les domaines de la coopération bilatérale se déroulent toujours dans le contexte et sur la base des stratégies et de la vision du Maroc.

Nous suivons donc de près le débat actuel sur le nouveau modèle de développement.
Il est évident que lorsque ce modèle sera mis en application, il servira notre orientation commune et aura un impact sur la nature et les priorités de notre collaboration future.

Quels sont les principaux axes actuels de cette coopération ?

A la fin de 2019, en fonction des priorités déterminées par le Maroc, nous avons signé trois grands accords.

Le premier sur la jeunesse, le second sur la territorialisation et la régionalisation et le troisième sur la mobilité et la migration.

Et, pour l’implémentation de ces accords et de notre coopération en général, nous disposons d’instruments parmi lesquels figure l’appui budgétaire.

Cette coopération s’exprime notamment dans l’appui aux réformes, conçues et poursuivies par le Maroc, comme c’est le cas avec celle de la Justice qui vient de franchir un premier grand pas avec la séparation des pouvoirs.

L’autre manifestation de cette collaboration, au-delà des appuis budgétaires, se traduit par de l’assistance technique ou des jumelages, comme cela a été fait par exemple avec la Cour des Comptes qui avait demandé un partenariat avec ses homologues européennes, le Ministère de l’Éducation ou encore la magistrature marocaine.

Le rôle de la délégation est de faciliter et d’aider à identifier dans tous les États membres, les partenaires appropriés en termes d’expertise correspondant aux demandes marocaines.

En dehors de l’appui budgétaires et l’assistance technique, le partenariat avec l’UE s’exprime également par des accords bilatéraux, mais ont-ils une dimension autre que commerciale ?

Concernant l’accord sur l’Agriculture, il est essentiellement de nature commerciale.
Parallèlement aux accords commerciaux et en particulier en ce qui concerne le secteur privé, nous coopérons avec des institutions telles que la BEI ou la BERD pour faciliter l’octroi de crédits, (en utilisant des subventions pour lever des crédits).

L’objectif est d’encourager et d’accompagner par exemple les jeunes investisseurs, les start-up ou les femmes entrepreneures, avec un programme comme
« Women in business »

L’accord de pêche est différent. Le Maroc reçoit une contrepartie de plus de 208 millions d’euro sur 4 ans, dont une partie importante, soit près de 40%, est réservée à l’appui sectoriel pour développer davantage le secteur de la pêche dans les régions adjacentes aux zones de pêche, la formation ou la recherche scientifique.

La gestion durable des stocks est un objectif important. De plus, les navires européens sont obligés d’employer des marins locaux et de débarquer une partie de leurs captures localement.

L’accord de libre échange du Maroc avec l’UE est encore en discussion, pouvez-nous en rappeler les grandes lignes ?

En effet, les discussions sur l’Accord de Libre-Échange avec le Maroc, ALECA, n’ont pas eu lieu depuis 2015 et doivent être relancées. Il y a une entente de principe sur la nécessité de sa révision.

D’ailleurs, des discussions techniques sont programmées. Elles constituent un préalable à la révision de l’ALECA qui pourrait intervenir durant l’année 2020.

Quant à la question du déficit commercial du Maroc vis-à-vis de l’Union européenne, il faut savoir qu’il s’agit d’un réel problème qui doit être abordé avec intelligence.

L’évolution est globalement positive, les exportations marocaines vers l’UE couvrent 72% des importations européennes vers le Royaume contre 60% il y a quelques années.

En comparaison, ce taux est de 28% pour les États-Unis, 24% pour la Turquie ou 5% pour les échanges commerciaux avec la Chine

L’ALECA avec l’Union européenne sera-t-il révisé dans le sens du nouveau modèle de développement projeté au Maroc ?

Certes, les grandes lignes de ce nouveau modèle de développement sont déjà connues notamment parce qu’elles ont été préalablement définies dans des discours royaux.

Et je crois que l’Union européenne apportera son expertise, ses compétences et son aide dans les concrétisations de ce nouveau modèle de développement qui, outre les priorités définies dans le champ économique, aura une dimension sociale et sociétale très importante afin de répondre aux problèmes structurels et aux enjeux d’inégalité sociale.

L’Union européenne est déjà fortement engagée dans des secteurs tels que l’éducation, la formation professionnelle ou la protection sociale et nous apprécions l’excellente coopération que nous avons avec nos partenaires marocains.

Pensez-vous que l’arrivée d’une nouvelle Commission européenne serait susceptible de modifier ou changer la nature, l’ampleur ou la qualité des relations entre l’UE et le Maroc ?

Non, certainement pas. L’importance des relations UE-Maroc ne sera pas remise en cause.
La vision des priorités et des objectifs, tels que formulée par la nouvelle présidente de la Commission européenne, Mme Van der Leyen, est très claire : « le pacte vert » a à cœur un développement durable, un domaine où le Maroc fait déjà figure de pionnier.

Cela pourrait être une des pistes susceptibles d’être renforcées.

Les autres priorités de la Commission européenne, comme la digitalisation, la mobilité et la migration sont également des domaines qui intéressent fortement le Maroc qui s’y implique déjà.

Les accords et les montants de l’aide ne seront pas affectés par l’arrivée d’une nouvelle équipe à la tête de la Commission européenne Mme Van der Leyen a effectué sa première sortie extra communautaire à Addis Abéba pour se rendre au siège de l’Union africaine, ce qui constitue un signal fort de l’intérêt porté envers ce continent.

Quant au Maroc, il est pour nous, depuis fort longtemps, un partenaire incontournable, qui permet de faire le lien entre l’Europe et l’Afrique.


Entretien réalisé par Afifa Dassouli