Société

Entretien : Les ressources humaines sont l’épine dorsale d’une école de qualité

le 10 janvier 2017


L’école marocaine est en chute libre. Au moment où les parents demandent des améliorations, les choses vont en s’empirant. Les réformes se succèdent, les gouvernements changent, mais la situation ne s’arrange pas. La rentrée scolaire 2016 en est un exemple frappant. Surpeuplement, manque d’effectifs, programmes désuets… autant de maux qui minent notre école, censée être le lieu de l’éducation et du savoir par excellence. Le taux d’analphabétisme au Maroc est l’un des plus important dans la région, se situant autour de 32%, selon les statistiques de 2014. Selon le dernier rapport des Nations Unies, le Maroc figure parmi les 21 pays où l’enseignement est le plus mauvais. Quelque 499 écoles publiques ont fermé leurs portes et cela va en augmentant. Lors de la rentrée scolaire, plusieurs milliers d’enseignants manquaient à l’appel.

Mme Khadija Elyamlahi, députée USFP, présidente de l’Association « Carrefour de la famille marocaine », et membre de « la Coalition marocaine pour l’enseignement pour tous », revient avec nous sur les principaux dysfonctionnements du système de l’Education et de l’enseignement au Maroc.

La Nouvelle tribune : Le remue-ménage qui avait suivi les travaux de la dixième session du Conseil supérieur de l’éducation de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) de novembre dernier semble s’estomper. Est-ce à dire que les déclarations du Conseil ont calmé les esprits ou est-ce une habitude marocaine, qui fait que tout le monde se chauffe, tout le monde parle et après la vie reprend son cours normal, sans trancher ?

Khadija Elyamlahi : Absolument pas. La société civile continue son travail. «La coalition marocaine pour l’enseignement pour tous » avait bataillé et continue de le faire pour la défense du droit à l’Education. Dans ce sens, nous avons présenté une série de rapport à la Commission onusienne des droits de l’Enfant et la Commission en charge des droits socio-économiques et culturels. Sur le plan national, nous avons présenté un plaidoyer à tous les acteurs concernés, dont les Conseils Supérieurs consultatifs de l’Education et des Droits de l’Homme, et sur le plan international, puisque nous comptons saisir les organisations onusiennes. Notre système souffre de nombreux dysfonctionnements, il a besoin d’une refonte globale, il faut tout revoir de fond en comble. Pas plus tard que la semaine dernière un front a été créé : plusieurs partis politiques, syndicats, associations de femmes, associations de droits humains, ainsi que notre coalition se sont fédérés pour porter la voie des familles… L’objectif étant de défendre l’école publique, la gratuité et la qualité de l’enseignement, car il n’en est pas question de tolérer la mercantilisation de l’école.

Après le tollé suscité par l’avis favorable du CSEFRS, quant à une éventuelle fin de la gratuité de l’enseignement, le Conseil s’est rétracté, avançant qu’il n’est pas question de toucher à la gratuité…

M. Azziman avait justement dit que l’Etat garantit la gratuité dans l’enseignement primaire et collège, mais qu’au lycée et à l’université les familles devront payer des frais «symboliques». Il faut savoir qu’il n’y a pas de gratuité absolue. Nous payons déjà des frais. L’enseignement est un service public qui doit être garanti par l’Etat.

Le Conseil doit, en plus, comme le stipule la loi, présenter son rapport annuel au Parlement, pour le discuter. Chose qui n’a pas été faite aussi bien pour 2015 que 2016. De plus, au vu de la situation critique de l’école marocaine et sachant que le système souffre de dysfonctionnements structurels et profonds, la vision stratégique du Gouvernement, aurait dû faire l’objet d’un débat non seulement au Parlement, mais d’un débat national plus approfondi.

Vous évoquiez des dysfonctionnements profonds et structurels, de quoi s’agit-il au juste ?

Le principal problème de l’école marocaine est la qualité, qui est liée à un autre problème également crucial : les ressources humaines. On ne peut pas prétendre à un enseignement de qualité, en misant uniquement sur la gratuité, mais on doit compter des hommes et des femmes qualifiés. La colonne vertébrale du système, ce sont les enseignants. On parle d’égalité de chance, d’équité, etc. Or, sur le terrain les politiques publiques contrastent avec ce discours. En attestent les deux derniers décrets qui séparent la formation de l’emploi et la baisse de la bourse (de 2450 Dhs à 1200 Dhs).

Ces cadres ont reçu une formation spécifique pour accéder à un poste d’enseignement dans l’école publique, alors pourquoi exiger un concours ? La formation a un coût, cela veut dire que ceux qui n’auront pas été admis au concours ne pourront pas travailler. On se retrouve avec des chômeurs et des écoles avec des effectifs réduits et des classes surpeuplées, atteignant 60 à 70 élèves par classe. Tout cela veut dire qu’il n’y a pas de véritable volonté politique d’améliorer le secteur. Et confirme la détermination de l’Etat de fuir ses responsabilités de garantir le droit à l’Education.

Pour vous, les ressources humaines sont-elles le parent pauvre de cette nouvelle stratégie ?

L’enseignement est un secteur stratégique, sur lequel se construit le présent et l’avenir du pays, donc il n’est pas permis de s’aventurer. Il n’y a pas d’école sans enseignants qualifiés, motivés et passionnés par le travail qu’ils font. Le besoin est énorme, aujourd’hui il nous manque 19 000 cadres. Il est insensé que l’Etat ait formé 10 000 cadres éducatifs et qu’au final on leur demande de passer le concours pour être recrutés dans les écoles publiques. Pire, les AREF ont fait appel à 11 000 cadres de manière contractuelle. Cela veut dire que l’on veut encourager la précarité de l’emploi, instaurer une discrimination entre les enseignants qui doivent bénéficier du même statut et des mêmes droits. Résultat, on va se retrouver avec des enseignants démotivés… Comment peut-on alors parler de qualité ? En Finlande, l’enseignant touche le même salaire que le ministre. Ce genre de décrets représente une attaque de l’école publique, qui émane des recommandations des institutions financières internationales (FMI, Banques mondiale). Cela montre également que l’Etat s’oriente vers une politique néo-libérale dans les services sociaux comme la santé et l’éducation. Son seul but est d’atteindre les équilibres macro-économiques au détriment des droits fondamentaux.

En principe, ces cadres devaient-ils aller au secteur privé ?

Absolument, cette initiative devait permettre au secteur public de garder ses ressources, suite à une recommandation onusienne de la Commission des Droits de l’Enfant. Les écoles privées avaient un délai jusqu’à fin 2016-2017 pour ne plus faire appel aux cadres de l’enseignement public. Il y a deux conventions, de 2007 et 2013, mais aucune n’a été respectée. Les écoles privées préfèrent s’adresser aux enseignants du secteur public car cela leur revient moins cher. Ils n’ont pas de contrat avec ces professeurs, donc ils ne paient aucune indemnité, à part les heures réellement enseignées. C’est dire que le privé n’obéit à aucune régulation et aucun contrôle.

Pensez-vous que l’Etat puisse faire appel à ces 10 000 cadres pour atténuer le manque d’effectifs ? L’Etat dit qu’il a un manque au niveau des postes budgétaires…

Les postes budgétaires doivent être revus à la hausse. Ces trois dernières années le budget de l’Education a diminué. Le projet de loi de Finances 2017 prévoit 44,6 milliards de Dhs. On constate ainsi une baisse de 2,42% dans le projet de loi de Finances de 2017 par rapport à l’année précédente, contre une baisse de 1,22% en 2016 par rapport à 2015.

Voilà une autre contradiction. Cela veut dire que l’on ne veut pas réformer. L’article 31 de la Constitution stipule que l’Etat doit, ainsi que les institutions publiques et les collectivités locales, mettre en place des mécanismes pour garantir l’égalité d’accès à une éducation moderne de qualité et en adéquation avec les conventions internationales ratifiées par le Maroc. Les collectivités locales doivent assumer leur rôle. La situation critique de l’école publique implique une mobilisation nationale, comme pour une urgence ou une catastrophe naturelle. On ne doit pas se contenter du budget habituel. Pourquoi ne pas faire appel au Fonds Hassan II, par exemple ? De plus, il y a beaucoup de caisses avec des fonds gelés, qui pourraient servir à l’Education. Autre chose, il faut combattre la politique de rente et veiller à une justice fiscale.

A vous écouter, on s’aperçoit que la situation est beaucoup plus sombre qu’on ne le pense… Est-ce que l’école peut encore être sauvée ?

Les décideurs politiques doivent prendre conscience que l’Education est un investissement dans le capital humain, à même de garantir la stabilité sociale et politique. Or, tout laisse à croire que l’on s’oriente vers le contraire. Les défis sont majeurs. Au-delà de la gratuité, des structures et des ressources humaines, il faut revoir tous les programmes et contenus désuets, la méthodologie, il faut suivre l’évolution du temps. L’école marocaine doit relever le défi de la révolution numérique. Le préscolaire est aussi important, c’est là où tout se joue. Or, pour l’heure, il demeure maillon faible de l’éducation. Pourtant, c’est la base de toute réforme.

Le choix de l’Etat a donné lieu à une éducation à deux vitesses et plus d’exclusion et de précarité pour les élèves de l’école publique, selon le rapporteur onusien de l’Education. La vraie réforme doit être au centre du projet sociétal et des politiques publiques, qui ciblent l’égalité et la justice sociale.

Propos recueillis par Leila Ouazry