Chronique de M. H. Tawfiki – ADG de CDG Capital : L’incertitude et le Ruban de Möbius

« Nous sommes tous courbés sous la pluie infinie des possibles, qui peuvent être, nous trions sans cesse l’impossible, qui ne peut pas être, pour découvrir le nécessaire, qui ne peut pas ne pas être, toujours étonné, sans cesse émerveillé devant l’évidence présence de la réalité contingente, qui, elle, pourrait ne pas être. » Arlequin

S’il est des termes qui font voyager dans plusieurs univers, l’incertitude est bien de ceux-là. De la physique à la littérature, de la philosophie aux sciences, des mathématiques à la finance, elle prend des sens différents selon qu’elle évoque les risques, les doutes, les flous, les savoirs, les croyances, les échelles. Ci-gît l’incertain !

Par cette polysémie, l’incertitude renvoie à des zones de liberté, d’aventures, d’hypothèses, de recherches, de curiosités. Elle est l’ombre portée des certitudes, leur inconfort aussi, qui questionne sans cesse notre volonté de maîtrise, d’organisation, de pouvoir, d’anticipation. Elle devient, selon les cas, prévention, précaution, prospective, observation, mesure, défi, interrogation fondamentale.

Le vrai génie réside dans l’aptitude à évaluer l’incertain, le hasardeux, les informations conflictuelles.” Winston Churchill

Par conséquent, l’homme interroge, et s’interroge, quant à l’irréductibilité de tous les espaces auscultés, il les traque, il veut les soumettre. Des réponses divines aux explorations scientifiques, l’Histoire en témoigne, l’homme n’a de cesse de découvrir ces espaces, de les décrypter, de les valider ou de les infirmer.

Connaître, c’est anticiper. Anticiper, c’est lisser sa vie, éviter les ruptures et les accidents, la prolonger. Notre société de sciences et de techniques se déclare être celle de l’information, de la connaissance, du savoir, des progrès, des technologies.

A priori, on pourrait y voir une meilleure maîtrise de nos avenirs, de nos environnements et des risques encourus. Et cela est vrai : soigner, prévenir, progresser font partie de notre quotidien. En somme, nous cherchons à ce que la vie soit plus longue, plus douce, que les maux guérissent, que l’éducation progresse, que le monde se connaisse.

En même temps, il est évident que, plus s’étendent le champ des connaissances et les modes d’observation, plus se révèlent les risques réels, potentiels où à venir. Plus nous en savons sur nos environnements, plus ceux-ci peuvent apparaître hostiles et menaçants. Même la mise en évidence de l’innocuité est suspecte… l’inconnu, une fois révélé, produit des menaces nouvelles.

Les peurs changent, elles se déplacent, elles changent de type d’objet, mais elles sont bien là. Les risques « naturels » eux-mêmes deviennent un reproche adressé par la société à des coupables potentiels, qui n’auraient pas su les prévenir. Les risques engendrés par les activités humaines sont considérés comme inadmissibles. La traque de l’incertain est devenue une cause militante et légitime. Le repousser est devenu une préoccupation essentielle.

« Le temps qui nous conduit dans le chemin de la vie est incertain et trompeur ; mais la liberté vient, comme un baume salutaire, guérir nos maux, surtout quand l’espérance d’un meilleur avenir n’a jamais cessé de luire à nos yeux. » Pindare

Nous avons deux mondes a priori antithétiques : celui des connaissances et celui de l’incertain. Ils sont reliés par les peurs, les doutes, les craintes, le sentiment d’impuissance et de menace. Si les incertitudes ne sont, pour certaines questions, plus les mêmes, des espaces inconnus s’ouvrent, qui les renouvellent sans cesse. Par exemple : les nanotechnologies, le changement climatique, les pandémies, les désordres économiques généralisés, la fragilité d’une société de réseaux, les manipulations des sciences cognitives, etc.

De nouvelles incertitudes émergent souvent pour des raisons bien identifiées. Comme par exemple le fait que la commercialisation précède la maîtrise, que la concurrence préempte l’éthique, que la mondialisation relativise les normes et les références, et que les interdépendances s’affirment dans des solidarités contraintes.

Ces nouvelles incertitudes soulèvent forcément de nouvelles questions. Souvent élaborées à partir du regard scientifique, auquel était traditionnellement attribuée et déléguée la charge de résoudre les problèmes, elles apparaissent aujourd’hui comme autant de constructions réservées aux spécialistes, confisquant aux autres la capacité démocratique d’intervenir.

Déléguer l’incertain, cela suppose que soit confié un mandat à d’autres, sachants et prévoyants. Cela suppose la précaution, la prospective et des compétences coalisées, auxquelles confier son destin. L’aboutissement des savoirs réduisant les incertitudes signe-t-il la fin du croire ? Quel espace de doute et d’interrogations déstabilisants, entre des croyances rassurantes et des savoirs non installés !

La défiance, la crise de confiance est d’autant plus forte que des questions non encore résolues restent en suspens. Cela accrédite l’idée qu’en l’absence de réponse, la science devient une forme de croyance.

« Ce qu’il y a de philosophique dans le problème de la croyance est la question de savoir ce qu’on appelle -croire- et non pas ce que l’on peut ou doit croire. » Jacques Bouveresse

Derrière le croire, s’élabore et se cache un mythe de compensation. Ainsi l’incertitude serait porteuse de la subjectivité et de la richesse des hommes. On peut donc consommer le hard (la science) tout en faisant appel au soft, ie : la poésie, l’imaginaire, la création, l’art, le sacré, l’intuition, etc.

Allons-y, faisons appel au chef-d’œuvre de Cervantes pour dire l’essentiel : La joute, qui unit et oppose le Sancho Ronchon à Don Quichotte, pose la question grandiose : Quelle sagesse pour ce monde incertain ?

Nous faisons face, collectivement, avec l’avènement de Miss Pandémie, à l’expérience de la frustration, de la perte, du manque. Pendant cette crise qui perdure, nous avons, tous, à un moment, flirté avec le ressentiment, avec la peur, la jalousie, l’envie, la colère, la haine. Mais notre ressentiment risque de ne pas simplement être un flirt, il peut devenir, si ce n’est pas déjà le cas, un enlisement, une rumination, une intoxication.

Cependant, n’oublions pas que « Vivre, c’est changer constamment en lumière et en flamme tout ce que nous sommes » dixit Nietzsche.

Aussi, vous propose-je, un mythe de compensation du moment. Il s’agit d’une ballade, basée sur une trinité, que je trouve croustillante et riche de sens : La Mère, la Mer et l’Amer.

Avec un art stylistique mélangeant l’équation mathématique et l’équation littéraire, la grande philosophe-psychanalyste, Cynthia Fleury, appelle cette douce homophonie, le Ruban de Mobius à trois bandes. Voici, en guise de matière à méditer, son récit.

La Mère est un idéal de protection, une volonté de protection, qui malgré tout, est en nous. La Mère est un nid et un horizon. Il y a, ensuite, la nécessité que nous devons, pour construire un individu, pour construire notre sujet, nous séparer. La question de la séparation est ainsi clairement posée.

Par la suite arrive le principe d’augmentation, le principe du monde qui vient constituer le Sujet, l’Ouvert. Comme dirait Victor Hugo, l’homme Océan. A un moment donné, nous allons, non pas vivre le grand large comme un exil et comme un sentiment douloureux, mais précisément comme quelque chose qui vient nous déployer. La Mer nous enjoint de larguer les amarres, larguer l’Amer, larguer le ressentiment.

Mais l’Amer est définitivement un moment, un dégout subtil, juste hâtif, mais nécessaire. Par conséquent, à un moment donné, on devra trouver une capacité du goût de l’Amer, et prendre le chemin de l’amertume réconciliée. C’est le territoire de notre vie. Ci-gît l’Amer !

« Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l’écume …

  …ce bleu profond de l’eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l’assainissement de l’univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait ; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l’immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s’appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’Océan.»  Victor Hugo

Hamid Tawfiki

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