Société

« Vaincre le virus… Mais quel virus ? » : Méditations soufies à propos d’un virus

le 8 avril 2020


Tribune Libre Par Rachid Hamimaz, professeur de l’enseignement supérieur

« Souviens-toi de Job quand il adressa à son Seigneur cette prière :

« Le mal dont je suis atteint me fait souffrir! »

Mais Toi, Tu es le plus Miséricordieux de tous les Miséricordieux ! »

Coran 21.83

« Raconte-leur aussi l’histoire d’Abraham, qui dit un jour à son père et à son peuple : Qu’adorez-vous ?…

il n’est pour moi qu’un seul Dieu, Celui de l’Univers

… C’est Lui qui me guérit lorsque je tombe malade »

Coran 26.69, 80

« Déposez Vos désespoirs à Ses pieds afin d’échapper à une souffrance irrémédiable » Jalal Din Rûmi

C’est une pandémie, c’est-à-dire une épidémie universelle, qui accable aujourd’hui le genre humain. Malgré l’universalité de cette catastrophe sanitaire (mais aussi de plus en plus économique, politique, et sociale), chaque communauté est en droit de décrypter ce mal, ce signe, cette épreuve individuelle et collective à la lumière de sa propre foi, de ses convictions et de ses interrogations métaphysiques. Cette contribution n’est pas l’analyse scientifique d’un spécialiste, mais le point de vue d’un modeste croyant, une méditation inspirée par le confinement. Je souhaite simplement partager avec mes semblables mon inconfort et mes angoisses du moment, espérant par ce partage briser un instant, même de manière virtuelle, les chaînes du confinement.

La question centrale soulevée dans ce texte est la suivante : « comment devons-nous interpréter la survenue et la propagation de cette pandémie ? ». Cette question générale en sous-tend plusieurs autres : «Devons-nous interpréter ce fléau comme un signe divin destiné à nous faire réfléchir ? ». En ce qui me concerne, la réponse est Oui. « Dieu se manifeste-t-Il dans les affaires des hommes en envoyant Ses signes, positifs ou négatifs ? ». Ma réponse est de nouveau Oui. « Qu’est ce qui, dans notre vie, justifie que Dieu nous envoie des signes, des épreuves des avertissements ? ». Je tenterai de répondre à cette question en appréciant, à sa juste mesure, l’état de la pratique religieuse dans les sociétés arabo-musulmanes et au Maroc en particulier. Toutes ces interrogations en induisent une dernière essentielle à laquelle il s’agira également d’apporter une réponse : « Quel est le chemin qui peut nous ramener à Dieu, à ce qu’Il attend de nous ? ».

Doit-on voir dans cette épidémie un signe divin destiné à nous faire réfléchir sur nous-mêmes ?

De tout temps, les maîtres soufis, réalisés spirituellement, ont interprété les évènements dramatiques affectant les communautés humaines, comme des signes de Dieu, des mises à l’épreuve de l’Homme par son Créateur. C’est que la vision intérieure (al bâçira) de ces saints est d’une grande acuité et l’horizon de leur regard lointain, eux qui consacrent leurs nuits à prier et invoquer Dieu jusqu’à ce que les lumières de la vérité pénètrent leur cœur. Le maître soufi Jalal Din Rûmi disait : « Comme la vision intérieure ne t’a pas été accordée, pense toujours que le trésor peut se trouver en n’importe qui ».

Sidi Ibn ‘Ata’ Allah Ahmad ibn Muhammad, célèbre maître soufi (m. 709/1309), affirmait dans une de ses sapiences : « Si la privation te fait souffrir, c’est parce que tu ne vois pas Dieu en elle ». Nous vivons tous, aujourd’hui un moment de restriction particulièrement intense. Au-delà des causes secondes et de leur nécessaire prise en charge (maladie-confinement-mesures barrière de protection, course pour trouver un traitement), les maîtres soufis ont toujours privilégié les causes premières, la manifestation des signes de Dieu. Ibn Atal Allah déclare dans une autre de ses sagesses : « Parfait ignorant est celui qui veut qu’à l’instant présent advienne autre chose que ce que Dieu y manifeste ».  

Le Maitre soufi contemporain Sidi Hamza Qadiri Boudchich (m.2017) a fait l’expérience de la réalisation spirituelle comme en témoigne son propos : « Rien n’est en dehors de Dieu. Il enveloppe toute chose. On contemple cela après la réalisation. Cette réalisation est quelque chose de donné. Dans ce domaine, les sciences extérieures ne servent à rien. Un savant a l’habitude de tout mesurer, de tout évaluer, de tout peser. Celui qui se situe au-delà de cette approche ne se pose plus ces problèmes ». Cette exhortation à rechercher les causes profondes est également illustrée par le propos suivant : « La compréhension ne s’acquiert pas dans les livres. Il serait trop facile de se baisser et de ramasser tous les livres traitants du soufisme pour l’acquérir. La vraie science vous viendra de l’intérieur, de votre cœur. Seul le cœur comprend. Il comprend que rien n’est en dehors de Dieu ». 

Le Coran, parole immuable de Dieu, est explicite :

« Nul malheur, Nulle calamité ne peut atteindre l’homme sans la permission du Seigneur. Dieu guide le cœur de quiconque croit en Lui, car Il est parfaitement Informé de toute chose » (64.11).

Mais comment décrypter les signes de Dieu ? Le Saint Coran évoque à maintes reprises les doués d’intelligence, les tenants qui méditent, qui comprennent par leur cœur les manifestations de la volonté divine. Les signes divins, ce sont d’abord, et avant tout, des épreuves destinées à jauger, à sous-peser la foi du croyant : « Or, Nous vous éprouverons sûrement par un minimum de crainte et de faim, et par un amoindrissement de biens, et de personnes, et de fruits. Annonce la bonne nouvelle aux endurants ! » (2.155).

Réfléchissons un instant ! la période que nous vivons actuellement n’est-elle pas empreinte d’angoisse voire d’affolement ? la ruée vers les supermarchés et les épiceries ne témoigne-t-elle pas d’une peur (d’une crainte) de la faim ? (celle du ventre), mais aussi de la fin tout court ? La crainte de la diminution (l’amoindrissement) des revenus ne s’insinue-t-elle pas au fond de nos cœurs et des cœurs de nos capitaines d’industrie ?… Pour un soufi, ne pas voir dans cette épreuve le signe de la manifestation divine est la preuve de la myopie de la vision intérieure, une myopie sévère.

Mais qu’est ce qui est difficile, l’épreuve et la désolation ou bien la séparation ? Rûmi répondait à son épouse : «… Ô mon, épouse,  tu te plains à cause de l’affliction, de la pauvreté, de la détresse et de la tribulation. Sans doute, ce renoncement à la sensualité cause une souffrance amère : mais cela vaut mieux que l’amertume d’être loin de Dieu ». 

Dieu révèle dans le Livre sacré :

 « Et que de Signes dans les cieux et la terre près desquels ils passent tout en s’en détournant ! » (12.105). De très nombreuses sourates du Coran évoquent des signes envoyés aux hommes par leur Seigneur, des signes que bien des peuples ont traité de mensonge et rejeté. La sourate suivante est explicite : « Nous continuerons à leur montrer Nos Signes aussi bien dans l’univers qu’en eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils reconnaissent que le Coran est la Vérité. Ne suffit-il donc pas que ton Seigneur soit Témoin de toute chose » (41, 53).

Dieu se manifeste-t-Il dans les affaires des hommes après avoir envoyé Ses signes ?

A travers la présente réflexion, je voudrais interpeler les croyants et, parmi eux, toutes les personnes de bonne volonté. Comment un croyant doit-il comprendre cette épreuve de Dieu ? J’ai la conviction profonde que ce signe manifeste n’est en aucun cas un châtiment. Il est simplement un avertissement, un rappel à l’ordre, un signe visant à nous « secouer » et nous remettre en question, sur notre vision de l’Islam, sur notre mise en pratique quotidienne de ses principes. S’il s’était agi d’un châtiment, l’épreuve aurait pris la forme d’un virus de « destruction massive », qui, plus efficace que les armes humaines du même nom, aurait décimé l’humanité dans des proportions eschatologiques. Ce n’est, évidemment et heureusement, pas le cas, Dieu merci.

Le Saint Coran, là aussi, nous fournit les exemples de peuples qui ont vécu avant nous, et bien avant la révélation au Prophète (psl) :

« Nous n’avons jamais détruit une cité sans l’avoir auparavant suffisamment avertie » (26.208) ou : « Que de cités Nous avons anéanties en punition de leurs péchés, et dont il ne reste plus que de vagues vestiges : là, un puits comblé, et là, un château puissamment édifié, aujourd’hui totalement abandonné ! » (22, 45).

La question qui mérite d’être posée est la suivante : « Quelle est cette injustice répandue dans les pays arabo-musulmans, qui justifierait que Dieu nous envoie Ses signes, Ses avertissements » ?. Le Coran, encore, nous rappelle : « La corruption est apparue sur terre et sur mer du fait des agissements des hommes. Dieu leur fera expier une partie de leurs péchés, afin qu’ils reviennent peut-être de leurs erreurs» (30, 41). Dieu annonce dans une autre sourate : « Nous les avons disséminés à travers le monde en plusieurs communautés parmi lesquelles il y avait des gens vertueux et d’autres qui l’étaient moins. Et Nous les avons éprouvés tantôt en les gratifiant de faveurs, tantôt en les soumettant à des malheurs, afin de les faire revenir de leurs erreurs  » (7, 168).

La méditation sur les signes que Dieu nous envoie doit nous amener à « revenir », à retourner à l’essentiel (l’esprit) du message coranique, celui pour lequel notre Prophète (psl) a tellement souffert, pour nous le transmettre, authentique et préservé de toute altération.

Qu’est ce qui, dans notre vie sociale, justifie que Dieu nous envoie des signes, des épreuves, des avertissements ?

Pour répondre à la question précédente, penchons-nous sur la mise en pratique des messages coraniques, dans les sociétés arabo-musulmanes contemporaines. Ce qui frappe l’observateur qui traverse les pays arabo-musulmans est le gouffre abyssal entre le message (les principes) et la pratique (les comportements). Nous employons le nom de Dieu à tout-va, jurant par ci, promettant et assurant par-là. « Ouallah » est devenu un tic oratoire sans la moindre importance, une formule qui aurait pour vertu magique d’authentifier, par le sceau de Dieu, toute exagération, toute contre-vérité, tout mensonge éhonté. « In cha Allah » est prononcé à chaque fin de phrase des milliers de fois par jour et souvent pour une action vouée à l’échec, à l’irréalisation, à l’inaccomplissement.

J’ai connu un Maroc où ces formules avaient encore un sens.

La parole donnée n’a plus aucune valeur, le mensonge est devenu le mot de passe qui mène à l’escroquerie, la fraude et la corruption généralisée. Une étude menée ces dernières années par l’université de Nottingham, et dont les résultats sont parus dans le prestigieux magazine britannique Nature, révèle que notre pays, le Maroc, serait, avec la Tanzanie, l’un des pays du monde où l’on est le plus malhonnête. Tricherie, mensonge, corruption, évasion fiscale et fraude politique sont largement répandus (voir l’Économiste du 11/03/2016). Les conclusions de ce travail ont été confirmées par une autre étude menée par des chercheurs suisses et américains dans 40 pays et dont les résultats ont été publiés le 20 juin 2019 dans la revue Science. Triste record !

On peut certes discuter la méthodologie de telles études. On pourrait inverser les termes du problème en arguant qu’en prenant d’autres critères, on constaterait que les sociétés qui nous donnent aujourd’hui des leçons sont nocives et peuvent être incriminées à bien des égards. Mais cela ne nous dispense en rien d’un regard sur nous-même. Nos propres expériences quotidiennes valent les constats de Nature ou de Science. Comme l’exprime si bien ce proverbe populaire marocain : «chaque berger connaît ses chèvres».

Pourtant les mosquées grouillent de fidèles et débordent sur les trottoirs. Durant Ramadan, à l’occasion des tarawih, toutes les mosquées sont pleines. Comment expliquer un tel décalage entre la théorie et la pratique, ce dédoublement maladif de la personnalité ?

L’excellence des comportements est pourtant le but de toute pratique. « Certes vous avez dans le Messager de Dieu un modèle excellent pour qui met son espoir en Dieu et dans le jour ultime et qui invoque Dieu abondamment » nous dit le Coran (33,21). Une sagesse soufie dit : « celui qui te dépasse en comportements et en valeurs te dépasse en Islam ».

Nous voyons régulièrement dans les médias les images de personnes qui, au nom de l’Islam déclenchent des ceintures d’explosifs, et emportent avec eux des dizaines d’innocents. Tel combattant en Syrie est fait prisonnier et son geôlier hurle fièrement devant les caméras du monde entier : « Allah Akbar !» avant de l’égorger comme s’il passait la lame sacrificielle sur la gorge d’un mouton de l’Aïd. Dans un autre pays on dynamite une mosquée chiite, tuant des dizaines de croyants. Le lendemain c’est le tour d’une mosquée sunnite, où prient des croyants, qui explose : 60 morts. Comment accepter que « Allah Akbar », deux mots simples, qui glorifient Dieu, et qui concentrent l’expression de notre foi en Lui, soient devenus en Occident, une formule qui inspire la terreur et la répulsion, une formule associée non pas à la grandeur de Dieu, mais au rabaissement de notre religion ?

Dans nos sociétés, les relations sociales se sont peu à peu étiolées. Les enfants ne respectent plus leurs parents, qui ne se respectent plus entre eux, menant parfois à des drames familiaux. Les cercles familiaux sont devenus des champs de ruine et des champs de bataille. Bien souvent, nos enfants ne sont plus pour nous des sources de fierté, de satisfaction et d’espoir, mais le sujet de notre peur du lendemain, de nos inquiétudes voire de notre désespoir.

Suffit-il pour nous dédouaner d’incriminer cet Occident sûr de lui et dominateur, et si prompt à nous flétrir injustement ? ne faut-il pas une nouvelle fois regarder en nous-même ?

On nous dit que c’est la génération du 21ème siècle, que c’est à cause de la mondialisation, qu’il faut savoir dialoguer … Le cœur du problème est que les enfants imitent et reproduisent le modèle parental, or quel modèle leur donnons-nous si nos propres comportements, à la ville comme à la campagne, sont incorrects et immoraux, mus par le matérialisme et l’appât du gain ?

Comme nous le rappelle un Saint soufi, notre demeure, nous n’en sommes pas propriétaires. Nous ne sommes que les locataires du monde, et nous devons nous plier au règlement de la propriété. Or, ce monde nous l’avons surexploité, gâché, dévasté,  et corrompu. Au moment de restituer les clés, il faudra procéder, à un inventaire, à un état des lieux. Comment nous justifierons-nous auprès du Propriétaire quand il dira : « Tous ont commis des exactions sur Terre et y ont semé́ la corruption sans mesure » (89.11, 12).

Dieu, selon le Coran, a créé toute chose avec « mesure« . L’homme a rompu l’équilibre du monde, et il devra en rendre compte.

Qu’avons-nous fait de l’Islam ? une coquille vide, un virus (encore un), qui fait peur aux autres communautés, qui font tout pour l’éradiquer, et nous confiner. A quoi sert-il de cogner sa tête contre le sol cinq fois par jour si nous n’évoluons pas, si nous ne réalisons aucun progrès ? Une gymnastique quotidienne qui n’a plus de sens…

L’amélioration des comportements est pourtant le but ultime d’une religion révélée : il s’agit de se transformer, de « renaître » (« naître une seconde fois ») comme l’a enseigné Jésus (psl), de « mourir avant de mourir » ainsi que nous a invité à le faire notre Prophète (psl), ou, tout au moins, être un petit peu meilleur chaque jour. Le maître Rumî disait : «Ô toi qui possèdes la sincérité, si tu désires cette Réalité dévoilée, choisis la mort et déchire le voile ; Non pas une mort telle que tu entreras dans la tombe, mais une mort consistant en une transmutation, pour que tu puisses entrer dans la Lumière ».

Comme certains le font pour d’autres denrées, nous avons frelaté notre religion, en la dépouillant de son substrat essentiel. C’est ce que j’appelle l’Islam frelaté, celui que, malheureusement, nous vivons, faute d’avoir su, pour beaucoup d’entre nous, préserver notre rectitude.

Le Coran est la parole de Dieu. Et Dieu est jaloux de Sa parole. L’épreuve que nous vivons tous est un signe destiné à nous pousser à la méditation, à la méditation. Réfléchissons à la fermeture des mosquées dans notre pays, à la suspension du pèlerinage et de la ‘Omra. Il y a là des signes pour les doués d’intelligence, l’intelligence du cœur. N’est-ce pas comme si Dieu (mais Il est plus savant !) nous disait : « votre prière Je n’en veux pas, votre pèlerinage, Je n’en veux pas. Cet religion Je n’en veux pas ». Jamais, je crois, dans l’histoire des pays musulmans la prière collective censée relier les hommes à leur Créateur n’a été interrompue de la sorte. Jamais le pèlerinage qui représente le couronnement de la vie spirituelle du croyant n’a été stoppé aussi brutalement.

Face à la propagation du virus, nous ne pouvons plus nous toucher, nous embrasser. Nous devons, nous dit-on, respecter une « distanciation sociale ». Nous nous sommes soudainement éloignés les uns des autres, du moins physiquement. Chacun d’entre nous devient craintif, méfiant vis-à-vis de son frère, de son ami, de ses enfants voire de son conjoint. Une image coranique nous projette dans un futur eschatologique effrayant, le jour du Jugement dernier :

« Ce jour l’être humain fuira son frère, et sa mère, et son père, et sa compagne et sa filiation…» (80, 34,35,36).

Comment s’en sortir et revenir à ce que Dieu attend de nous ?

Aujourd’hui, on nous somme de nous retirer dans nos maisons comme si Dieu (mais Il est plus savant !) nous invitait à nous éloigner du monde, à faire une pause, à revenir à notre intimité, à notre intériorité, à observer la veille et le silence, à l’écart des hommes, à développer en nous une retraite cellulaire (khalwa) et à réfléchir aux signes qu’Il nous envoie. Ce « confinement » méditatif est positif à bien des égards comme le formule un soufi célèbre : « La retraite libère le cœur des autres, oriente l’aspiration (himma) vers le Créateur et renforce la ferme résolution ». Par ailleurs comme l’énonce une tradition bien connue : « Méditer une heure durant est meilleur que soixante-dix ans d’actes d’adoration ».

Il ne s’agit pas de voir dans cette épreuve un châtiment, mais plutôt un don généreux, une miséricorde divine car Sa miséricorde devance et surpasse Sa colère. N’est-Il pas le Miséricordieux, le Très Miséricordieux, le Tout-Rayonnant d’Amour, le Très-Rayonnant d’Amour ?

Avant le commun des mortels, les saints ont toujours compris ce message. Le soufi Ibn Ata Allah, dont la vision intérieure est éclairée, dit : « Quand Il t’inspire de l’éloignement pour les créatures sache qu’Il veut t’ouvrir la porte de Son intimité confiante » et il ajoute, invitant les croyants à voir, dans la privation, l’étendue de la générosité divine : « Toutes les fois qu’Il t’ouvre la porte de la compréhension à l’occasion d’une privation, il t’apparaît que cette privation est en réalité un don ».

Comme nous l’enjoint le Miséricordieux (« ….. Puissent-ils revenir ! »), puissions-nous comprendre et revenir à l’essentiel, à cette intimité confiante dont parle Sidi Ibn Ata Allah, le travail sur soi, sans lequel il n’y a aucune progression, aucune transformation. C’est ce que les soufis ont toujours fait, exhorter les hommes à corriger leurs propres imperfections plutôt qu’à relever les défauts d’autrui et à se laisser entrainer dans la critique et le jugement. Comme le formulait le shaykh Sidi Hamza: « Le défaut et la laideur ne sont pas dans les choses et les êtres, mais dans l’impureté de notre regard sur elles…».  

Dans la pratique soufie, le travail sur soi, le retour à son intériorité est une forme de lutte quotidienne, contre les maladies (les virus) de l’âme, ces voiles épais qui s’interposent entre le cœur, organe de perception des lumières divines et la Vérité. C’est cette vivifiante introspection que le Prophète (psl) a appelé le « grand jihad ». Ces virus s’appellent passion, concupiscence, orgueil, jalousie, avarice, corruption, fraude, mensonge, amour du pouvoir, etc. Ils sont autant d’entraves qui empêchent l’homme d’accéder à la vraie connaissance et à son épanouissement dans la reconnaissance de l’Unité divine (tawhîd). C’est par l’invocation continue du nom de Dieu, la lecture des versets du Coran et les prières sur le Prophète (psl) que la transformation salutaire (la guérison) est possible. De tout temps, des hommes et des femmes de bonne volonté ont expérimenté le remède, ont guéri leur société moribonde.

Il ne faut pas ignorer certains évènements de bon augure dans notre pays, comme, en cette période de détresse, l’élan de solidarité et de générosité qui commence à se manifester dans la société civile à l’égard des plus démunis. Puisse ce frémissement se transformer en vague de solidarité et en « tsunami », en changement profond des mentalités !

Qu’Allah nous gratifie du même empressement dans la recherche de cette thérapie de l’âme que celui que nous déployons aujourd’hui, avec espoir, pour trouver un traitement contre le Covid 19 !

C’est à cette condition que nous pourrons basculer de l’Islam frelaté à l’Islam authentique, l’Islam soufi, celui des valeurs essentielles et de la rectitude, cet Islam qui, à travers l’histoire, a attiré et émerveillé de nombreux non musulmans. C’est à cette condition que nous pourrons réhabiliter dans les communautés humaines notre beau crédo « Allah Akbar », et que nous pourrons crier (et d’autres communautés avec nous) : « Allah Akbar, nous avons vaincu le virus » (celui qui nous terrorise et nous confine aujourd’hui), mais aussi et surtout l’autre virus, ô combien plus dévastateur, celui de notre dévoiement, au sens propre du terme, c’est-à-dire celui de notre glissement vers une foi sans saveur, sans goût comme disent les saints soufis. Méditons ces vers du maitre Mevlana Jal Din Rûmi :

« Un signe de Mon châtiment est qu’il (le croyant) a à son crédit des actions pieuses de jeune et de prière

« Et d’offices rituels et d’aumône, et cetera, mais il ne possède pas un seul atome de saveur spirituelle

Il accomplit de belles actions et actes dévotion, mais  il n’a pas un seul atome spirituel »

« Ses dévotions sont bonnes selon la forme, mais l’esprit n’en est pas bon : les noix sont nombreuses, mais dépourvues de cerneaux ».

 La saveur spirituelle est nécessaire pour que les dévotions produisent des fruits : un noyau est nécessaire pour que la baie donne naissance à un arbre .

Comment une baie sans noyau deviendrait-elle un arbuste ? La forme dépourvue d’âme n’est qu’un fantasme »