Superbe tifo des supporters rajaouis. Crédits photo : Ahmed Boussarhane/LNT

Politique

ULTRAS : Aujourd’hui dans les stades, mais demain?

le 18 décembre 2019


Depuis l’apparition des premiers groupes de supporters se réclamant du phénomène ultra en Italie vers les années soixante du siècle dernier, le mouvement ultra a beaucoup gagné en sympathie.

Pendant 90 minutes, ou plus, le stade devient le théâtre de deux spectacles : l’un sur le gazon vert et sur les gradins l’autre. Capos, tifos, craquages, fumis, à l’appui (il existe tout un jargon spécifique au phénomène), les gradins subissent de plein fouet cette fougue impétueuse et spectaculaire d’une chorégraphie auditive et visuelle brillamment orchestrée en gage du rapport passionnel qui lie les supporters à leur équipe de cœur.

L’on a souvent été conquis par le gigantesque travail derrière les plans artistiques des tifos des supporters du WAC ou du RCA.

Rappelons au passage que les publics rajaoui et widadi se sont vus classés respectivement cinquième et vingt et unième dans le classement définitif des meilleurs supporters du football établi par le journal espagnol Marca en novembre 2018.

Le phénomène s’est malheureusement vite mis lors des dernières années à se galvauder lui-même en se convertissant en une forme de contre-culture qui dégénère des fois en actes vandales fâcheux.

Une contre-culture qui met en évidence, par ailleurs, une impérieuse soif de liberté et de stigmatisation des injustices sociales. Le football, denrée capitaliste des fortunés et opium des infortunés, est aussi depuis quelque temps le prétexte d’une pratique contestataire parafootballistique qui malmène sérieusement le pouvoir.

En 2017 les Ultras Eagles du club rajaoui interpellent directement le gouvernement dans leur hymne « F’bladi dalmouni » et revendiquent une vie de dignité pour les jeunes.

Se lance alors une course aux hymnes et slogans contestataires qui ne tarde pas à acquérir le statut de phénomène alarmant, réel indice d’insatisfaction et de mépris sociaux. Un grégarisme provisoire de 90 minutes où le concentré de société déchaîné sur les gradins se propose de secouer le joug liberticide qui harnache les jeunes.

Un écrit bien ficelé

Derrière cette tempétueuse ardeur, un texte assez bien écrit et appris pour raisonner en chœur dans une fougue épique. Les mots sont scrupuleusement choisis, la darija et le français font bon ménage pour une rime assonante qui cadence la rythmique ovationnée.

L’impact émotionnel est au rendez-vous, la thématique n’a rien à voir avec le club et les axes principaux sont la marginalisation et les injustices subies par les jeunes. « F’bladi dalmouni » est imbu d’une profonde amertume qui en émeut plus d’un, touchant aux thèmes de la drogue, de la souffrance, de la marginalisation, de l’injustice sociale et de l’errance juvénile dans les méandres d’une société dépourvue d’empathie.

Le club n’est cité que vers la fin du chant, où le chœur dans deux pauvres vers implore les proches de l’abandonner à son amour du club, car cet amour est l’unique consolation, l’unique joie du jeune opprimé.

L’hymne des Ultras Hercules de l’Ittihad de Tanger « Hadi Blad l’Hogra » chante, ou plutôt déplore, les mêmes injustices. Aucune trace du club dans le corps du texte et la patrie s’y trouve profilée, comme l’annonce le titre, en tant que terre d’oppression et de répulsion pour le citoyen lambda.

Né dans la rive du détroit, le texte mixe darija et espagnol pour focaliser la souffrance des jeunes depuis l’angle de la fuite, des pateras et du rêve de l’autre rive où git le paradis européen face aux injustices et frustrations quotidiennes du pays de l’Hogra.

Nous et les autres

Cette farouche quête de visibilité passe par la construction d’un discours qui instaure une dialectique haineuse du nous contre les autres. Le « je » ou le « nous » des hymnes représentent le peuple, les jeunes opprimés qui pleurent leurs désarrois ; le « vous » interpelle de façon dialogique et directe les potentiels destinataires, instigateurs des injustices sociales.

Dans cette dialectique, le discours devient lieu social ou les jeunes retrouvent un refuge, une identité, un sentiment d’appartenance et un moyen de rester dans une société qui les rejette et marginalise.

Le spectre de l’émeute ne cesse, cependant, de planer sur les airs des gradins qui abritent ces performances spectaculaires.

La foule, on le sait, a un pouvoir de contagion incontestable qui peut convertir en lion la plus mouillée des poules.

« La foule psychologique, dit Gustave Le Bon, est un être provisoire, formé d’éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède. » Dans la foulée et dans la spirale de haine et de solidarité le « eux » devient vite l’infrastructure du stade qu’on saccage, les voitures et moyens de transport qu’on vandalise en sortant du stade…

Des fois même les frontières entre « eux » et « nous » s’embrouillent et des vies tombent parmi les opprimés, par les propres opprimés.

Ces jeunes, en grande partie inconscients et manipulés, sont une force et une énergie positive qu’il faut canaliser d’urgence.

Il est extrêmement impératif de penser le moyen de les encadrer, de les aider à exprimer leur identité et à se faire une place dans la vie sociale et politique. C’est le rôle des partis qu’ils entreprennent de façon chaotique, car la horde de quinquagénaires qui monopolisent nos partis politiques et se remplissent la panse sous la coupole du parlement n’est pas à la hauteur des expectatives de ces jeunes.

Les ultras, bien que non encadrés, sont en train de devenir un pouvoir suggestif et critique qui surpasse le pouvoir politique. Ça veut dire que la situation est critique, que le Maroc va mal et que la spirale de la violence contestataire pourrait vite outrepasser les gradins d’un stade.


Younes Gnaoui