Politique

Trois scénarii pour un perdant…

par Fahd YATA | le 14 décembre 2016


« Après l’heure, c’est plus l’heure », disait la chanson…

Deux mois après l’invite faite par SM Mohammed VI à M. Abdelilah Benkirane de constituer une équipe gouvernementale, on en vient à penser que ces paroles ont été écrites pour le leader du PJD !

En effet, 60 jours et soixante nuits, voire un peu plus, n’ont pas permis à celui qui claironnait haut et fort sa victoire au soir du 7 octobre 2016, de réunir autour de lui une majorité parlementaire à même d’assurer la pérennité d’une coalition gouvernementale.

Devra-t-on considérer, d’ores et déjà, que le populiste et charismatique Abdelilah Benkirane a échoué ou bien saura-t-il, dans les jours très proches à venir, réussir en quelques heures ce qu’il n’a pu accomplir en deux mois ?
Au lendemain de la victoire du PJD aux élections législatives, très rares étaient ceux qui avaient mis en doute, clairement, la capacité du PJD d’agréger autour de lui des forces politiques suffisamment puissantes pour construire une majorité stable et solide.

Il semble même que La Nouvelle Tribune fut la seule à considérer et écrire (les articles sont toujours en ligne sur www.lanouvelletribune.com), que cette victoire relative résonnait plutôt comme une victoire à la Pyrrhus et que la logique arithmétique ne rejoignait pas forcément la logique politique.

Nous écrivions également que la fin de la précédente séquence gouvernementale s’était terminée en « eau de boudin », et qu’on était passé d’une logique de participation, à une logique de confrontation, comme les outrances verbales de la campagne électorale l’avaient bien montré.

La révélation de Dakar

A ce moment-là, c’est-à-dire durant le mois d’octobre dernier, avant et après l’arrivée de M. Aziz Akhannouch à la tête du RNI, la plupart des analystes et des éditorialistes croyait encore que le Parti de la Colombe entrerait rapidement dans une phase de négociations avec le PJD afin de rallier le groupement constitué de ce parti, du PPS et de l’Istiqlal essentiellement.

C’est avec le discours royal de Dakar, à l’occasion de la célébration de la Marche Verte que l’on a commencé à comprendre, « dans les chaumières », que le vent avait tourné… alors que le Souverain n’avait fait qu’énoncer clairement les critères minima pour ériger une majorité gouvernementale solide, crédible et efficace.

Ce que tout le monde comprend désormais, mais que certains refusent quand même d’admettre, c’est que le RNI, qui, certes, n’est pas le plus fort numériquement parlant, n’est pas en position de faiblesse ou d’infériorité parce que ce parti, désormais, ne veut pas aller avec n’importe qui pour faire n’importe quoi.

Et c’est à ce niveau qu’il est en position, légitime, de présenter des conditions à sa participation, laissant la possibilité à Abdelilah Benkirane de passer outre et de constituer une équipe « maigrelette », appuyée par une majorité parlementaire « maigrichonne », susceptible donc de succomber au premier coup de froid parlementaire…

Akhannouch n’est pas demandeur et Benkirane a sans doute bien compris qu’il se trouve désormais devant trois options.

Trois scenarii pour un sortant

La première qui se présente à lui est donc de réunir le PPS, l’Istiqlal et, peut-être, l’USFP, pour constituer un gouvernement islamo-koutla, tout juste capable de satisfaire les ego des leaders de ces formations, mais certainement pas les aspirations populaires.

Un gouvernement de politiciens professionnels, voilà ce qu’il présenterait au Roi et au pays, après deux mois de latence. Une issue qui, très certainement, serait préjudiciable à son parti, à son image, mais aussi peu convaincante pour affronter les défis sociaux et économiques de l’heure.

La seconde option serait de s’aligner sur les conseils royaux et de constituer un gouvernement homogène, soudé, discipliné et compétent.
Et c’est dans cet esprit que se placent M. Akhannouch et le RNI, au grand dam des caciques du PJD. Dans cette éventualité, le PI ne serait pas de l’aventure, au nom de l’homogénéité et du principe de la reconduction de l’équipe précédente.

Benkirane, s’il acceptait ce scénario, éliminerait Chabat alors que son propos précis est de renforcer le socle islamo-conservateur au sein du gouvernement et du parlement en ajoutant « une pincée » de PPS et en puisant dans le vivier des compétences technocrates du RNI.

Suivre les conditions d’Akhannouch serait, incontestablement, utile et positif pour le pays et pour une action gouvernementale sérieuse et productive.
Mais le PJD, qui croit qu’ « une hirondelle fait le printemps », perdrait de facto sa position de leader incontesté de la coalition et se trouverait plutôt en position de « co-gouvernance » avec le RNI. Ce que la Fontaine avait depuis longtemps établi en énonçant qu’ « on a souvent besoin d’un plus petit que soi »…

Cette configuration, en tout cas, serait en réalité conforme à une bonne lecture des résultats des législatives, car, in fine, Benkirane et le PJD n’ont rien obtenu d’autre qu’une victoire si relative qu’elle leur interdit de faire ce qu’ils veulent pour gouverner !!!
Mais pour Benkirane et les siens, cela reviendrait, assurément, à « aller à Canossa » et passer entre les fourches caudines du RNI…

Ce parti qui, comme chacun sait, est quasiment le seul aujourd’hui à remplir l’une des conditions royales énoncées à Dakar, celle de la compétence, laquelle fait fortement défaut aux troupes du PJD, ce qui motiverait la volonté de Benkirane de s’adjoindre M. Aziz Akhannouch et les ressources humaines qui l’accompagnent.

Flingué ou pas, tu perds quand même !

Enfin, dernière option qui s’offre au chef du gouvernement pressenti, celle de renoncer et de rendre à SM le Roi le mandat qui lui a été confié le 10 octobre dernier. Mais, se faire « hara kiri » n’est peut-être pas encore entré dans les mœurs de l’islamisme politique marocain…

Si Abdelilah Benkirane venait à reconnaître son échec, alors s’ouvrirait une nouvelle page dans la pratique politique et institutionnelle marocaine.
Mais, comme dit l’autre, « faut pas rêver », Benkirane est un politicien, pas un Homme d’Etat !
A moins que, à moins que, à moins que cette vacance de soixante jours ne soit jugée comme suffisamment éloquente pour attester de l’incapacité de M. Abdelilah Benkirane.

Une évidence déjà clairement établie, nous semble-t-il…