Tribune Libre : Réguler les VTC pour moderniser l’économie marocaine
Par Driss Effina, analyste économique et spécialiste des politiques publiques

Le débat sur les VTC au Maroc est le plus souvent abordé sous un angle conflictuel, opposant innovation technologique et protection des acteurs existants. Cette grille de lecture est trompeuse. Elle transforme une question de politique économique en un affrontement symbolique, alors que l’enjeu réel est bien plus structurel : il s’agit d’intégrer un nouveau modèle productif dans l’économie formelle de manière ordonnée et efficiente. En économie, la question pertinente n’est jamais de savoir s’il faut accepter ou refuser une innovation, mais de déterminer les conditions dans lesquelles elle maximise la création de valeur collective tout en limitant les distorsions.
La mobilité constitue aujourd’hui une composante à part entière de l’économie digitale. Elle mobilise des infrastructures technologiques, des systèmes de paiement, des flux de données et des mécanismes de coordination qui dépassent largement le simple transport de personnes. Dans un pays où la diffusion du smartphone est désormais massive et où les usages numériques progressent rapidement, les plateformes de VTC participent déjà à une transformation structurelle des services. Elles contribuent à normaliser des pratiques telles que le paiement électronique, la traçabilité des transactions ou la notation de la qualité de service, qui sont au cœur de la modernisation de l’économie des services.
Cependant, l’expérience internationale est sans ambiguïté : aucune innovation ne peut générer durablement de croissance dans un environnement réglementaire incertain. L’absence de règles claires ne protège ni les acteurs historiques ni les nouveaux entrants ; elle fragilise l’ensemble de l’écosystème en favorisant l’informalité, l’arbitrage réglementaire et l’instabilité des modèles économiques. À l’échelle mondiale, les plateformes de mobilité représentent aujourd’hui un marché de plusieurs centaines de milliards de dollars et un puissant vecteur d’investissement, notamment dans les pays émergents qui ont su poser un cadre lisible et prévisible.
L’impact économique des VTC dépasse d’ailleurs largement le seul secteur du transport. Chaque activité structurée génère des effets d’entraînement sur l’automobile, l’assurance, les télécommunications, les services financiers et la publicité digitale. Dans une économie marocaine où le secteur des services représente une part croissante de la richesse nationale, cet effet multiplicateur est loin d’être marginal. La formalisation de ces activités permet également d’élargir l’assiette fiscale, d’améliorer la traçabilité des revenus et de renforcer la capacité de l’État à planifier et à financer les politiques publiques urbaines.
Enfin, la question de la mobilité est indissociable de celle de la productivité urbaine. La congestion, les temps de déplacement excessifs et l’inefficience des transports ont un coût économique réel, mesurable en perte de temps, en surcoûts pour les entreprises et en baisse de qualité de vie. Une mobilité mieux organisée, appuyée par la technologie et intégrée dans un cadre réglementaire clair, constitue un levier direct de compétitivité.
Réguler les VTC ne revient donc ni à freiner l’innovation ni à céder à une logique de confrontation. C’est faire le choix d’une économie plus formelle, plus digitale et plus productive. Autrement dit, c’est utiliser la régulation comme un instrument de modernisation économique au service du Maroc de demain.
A propos de l’auteur : Driss Effina est analyste économique et spécialiste des politiques publiques. Ses travaux portent sur la transformation digitale, la régulation des marchés et les dynamiques de modernisation des économies émergentes, avec un intérêt particulier pour les enjeux structurels du développement au Maroc.
