Société

Tribune Libre : Moroccan Dream

le 7 décembre 2018


« Land of Plenty »… Le clin d’œil ironique de Wim Wenders s’avère plus percutant que la prière du regretté Léonard Cohen. L’image ne vaut-elle pas mille mots? Tout semblait donner des ailes aux rêves sur la terre d’abondance : des ressources naturelles inépuisables, des infrastructures solides, deux immenses façades maritimes, un libéralisme économique qui incitait à la créativité, etc. Autant de facteurs qui assuraient la prospérité et donnaient libre cours aux songes de gloire. En Amérique, le rêve avait la force du dogme, une sorte de credo qui forgeait l’identité même de l’âme américaine. Évincé par la discrimination raciale, Martin Luther King scanda un jour son fameux « I have a dream », quelques décennies plus tard Obama est élu président du pays le plus puissant du monde. En somme, la terre d’abondance, où les rêves pouvaient devenir réalité, offrait autrefois aux gens, américains et non-américains, l’opportunité de partir de rien pour faire fortune. Il suffisait d’avoir du panache, de la volonté et de l’énergie pour aller jusqu’au bout de son rêve.

 Ce scénario à la Bollywood prête aujourd’hui à sourire, et les gens qui avaient foi en cette image idyllique de l’Amérique ont du mal à y croire encore. La question de la mobilité sociale n’est plus qu’utopie et le secret du succès pour la plupart des Américains est désormais du côté de la tapette des papas aisés sur le derrière de leurs progénitures. Il y a, toutefois, lieu de reconnaître que les Américains ont eu, au moins, part à leur période de rêve, et que cet élan onirique a bâti un substrat qui demeure ancré dans l’identité et imaginaire américains, malgré les intempéries de l’immobilité sociale.

Par ailleurs, les étrangers ne semblent pas vouloir se laisser persuader de la péremption des rêves de prospérité sur une terre étrangère. Le périple des honduriens, salvadoriens et guatémaltèques à travers le Mexique vers l’Eldorado américain, en est un vif exemple. Bien que partie du Honduras, du Salvador ou autre pays, la caravane incarne une poursuite acharnée du rêve américain.

Chercher à réaliser son rêve ailleurs que chez soi semble être de mise. Y a-t-il donc lieu de conclure que les africains qui s’installent aujourd’hui au Maroc songent à un éventuel rêve marocain ? Le même son de cloche retentit du côté de la majorité des jeunes marocains qui se languissent du rêve de passer outre-mer, vers la rive et le rêve européens, quitte à y laisser la peau. Comment comptent-ils partir de rien là-bas, compte tenu de la conjoncture actuelle ? On n’en sait trop rien. Entretemps, les embarcations de la mort, elles, partent de rien et bâtissent leur fortune sur les décombres des rêves de ces jeunes.

Pourquoi n’y aurait-il pas lieu de parler d’un rêve marocain, sur terre marocaine ? Serait-ce trop demander ? On a beau chercher dans les pages de notre patrimoine, depuis l’indépendance à nos jours, un leitmotiv, un refrain, voire même une anecdote incitant au rêve, une foi ancrée dans la vie du citoyen, de façon à forger ne serait-ce qu’une infime partie de son identité, de sa culture ou de sa détermination. Pourquoi les familles parties de rien, de génération en génération, sont-elles toujours en train de partir de rien ? Un pauvre qui a le cœur à rêver au Maroc peut, tout au plus, tendre une nappe dans un coin de la rue pour vendre des CD et DVD à 6 dirhams, si toutefois les autorités ferment l’œil sur son petit négoce ambulant.

Dans son rapport à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, célébrée le 17 octobre de chaque année, la Ligue Marocaine pour la Citoyenneté et les Droits de l’homme révèle que 60 % des marocains vivent dans la pauvreté. Il va de soi que l’indice de pauvreté n’est plus axé sur le seul indicateur du revenu, on parle là, donc, d’une pauvreté multidimensionnelle; mais bon… l’alarme peut toujours attendre d’être tirée.
Dans ce sombre état des lieux, de quoi pourraient être faits les rêves des démunis ? Leur arrive-t-il de rêver ? Les pauvres, à mon avis, ont cessé de rêver ; ils n’osent pas rêver, ils n’en ont pas le temps. Il suffit de les voir pour constater leur regard terne, exempt de cet éclat, de cette lueur étincelante de l’expectative. Le besoin vécu comme une fatalité transmise de génération en génération déloge la notion même du rêve de leur quotidien. Les jeunes doivent livrer bataille pour trouver du boulot, et mener une guerre pour le conserver. À la fois réalistes et défaitistes, ils réalisent que la méritocratie et le travail dur ne sont pas toujours suffisants pour faire fortune, que pour se propulser au-dessus même de la barre des rêves, il faut tout simplement être fils de quelqu’un.

Aussi, les pauvres se trouvent-ils entre la « carotte » et le « bâton ». La carotte, c’est le « sait-on jamais ! », le « peut-être ! » qui les motive à se dresser chaque jour sur le sentier de la subsistance. Quant au bâton, n’en parlons pas. L’injustice sociale et la corruption administrative et économique ne cessent de creuser un fossé de plus en plus vaste entre les richissimes minorités et la large masse qui patauge dans la privation et l’exclusion sociale.

Pourtant, doté d’une double façade côtière, d’importantes richesses naturelles, notamment en ressources minérales, agricoles et maritimes, d’une prestigieuse situation géographique l’instituant en tremplin stratégique de l’Afrique vers l’Europe, d’un important potentiel touristique et d’une richesse humaine vitale, notre chère bien-aimée patrie semble posséder des atouts prometteurs pour jeter les bases d’un rêve marocain. Un rêve à notre mesure, bien de chez nous.

Younes Gnaoui

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