Sur le trottoir, l’école malgré tout

Par LNT

Une mère qui tend la main, une fillette penchée sur son cahier : à même le bitume, une scène de plus en plus familière dans les villes marocaines rappelle que la pauvreté urbaine progresse. Elle montre aussi que, même dans la rue, l’école reste un espoir.

La scène dure le temps d’un regard. Sur un trottoir passant, une femme est assise par terre, la main tendue vers les passants. À côté d’elle, sa fille, cartable posé contre le mur, fait ses devoirs. Le cahier tient en équilibre sur ses genoux, le crayon court sur la page. Autour d’elles, la ville continue de défiler, entre klaxons, vitrines et pas pressés.

Cette image dit beaucoup de la précarité urbaine. Elle en montre la dureté : une mère contrainte de mendier, une enfant qui grandit sur le pavé. Elle montre aussi une forme de résistance. Même dans la rue, l’apprentissage continue, comme si le cahier était le seul espace que la pauvreté n’avait pas encore occupé.

Une pauvreté qui gagne les villes

Longtemps considérée comme un phénomène surtout rural, la pauvreté s’installe de plus en plus en ville. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), le nombre de pauvres en milieu urbain est passé de 109 000 en 2019 à 512 000 en 2022, soit près de cinq fois plus en trois ans. La pandémie de Covid-19, l’inflation et la sécheresse ont fait basculer des milliers de ménages déjà fragiles.

Pendant la même période, le taux de pauvreté absolue est remonté de 1,7 % à 3,9 % au niveau national. Environ 4,75 millions de personnes sont considérées comme vulnérables à la pauvreté, dont près de la moitié vivent en ville. Les inégalités se sont aussi creusées : l’indice de Gini a atteint 40,5 % en 2022, et les 20 % de ménages les plus aisés réalisent près de la moitié de la consommation totale.

Derrière ces chiffres se trouvent souvent des familles monoparentales, des travailleurs informels, des migrants venus des campagnes et des personnes âgées sans pension. Beaucoup se retrouvent à la marge, entre petits boulots, aide familiale et, en dernier recours, la rue.

Des enfants sur le fil

Pour les enfants de ces familles, l’école est à la fois une chance et un combat quotidien. Pendant l’année scolaire 2024-2025, 276 179 élèves ont quitté le système éducatif, selon une analyse de l’UNICEF. Le collège concentre plus de la moitié de ces départs. Près de 58 000 enfants décrochent dès le primaire chaque année.

La précarité pèse lourd dans ces parcours brisés. Faute de logement stable, d’un endroit calme pour étudier ou simplement de moyens, de nombreux enfants finissent par lâcher prise. D’autres sont mis au travail ou exposés à la mendicité, une pratique que la loi réprime lorsqu’elle implique des mineurs, mais qui reste visible aux carrefours et devant les mosquées.

C’est pour cela que la fillette du trottoir dérange autant qu’elle émeut. Elle n’a pas renoncé. Son cahier ouvert rappelle que le droit à l’éducation ne s’arrête pas au seuil d’une maison, et que la société a la responsabilité de ne pas la laisser décrocher.

Les filets sociaux à l’épreuve

Ces dernières années, le Maroc a lancé un vaste chantier de protection sociale : généralisation de l’assurance maladie, Registre social unifié et aides sociales directes aux ménages modestes. Ces dispositifs ont permis de soutenir des millions de familles. Mais une partie des plus vulnérables passe encore entre les mailles du filet. Certains n’ont pas de papiers en règle ni d’adresse fixe, d’autres ne savent pas faire les démarches.

Associations et travailleurs sociaux plaident pour un accompagnement de proximité, au plus près de la rue : centres d’accueil de jour, soutien scolaire gratuit, médiation avec les écoles et aide à l’insertion professionnelle des mères. Pour eux, la lutte contre la mendicité ne peut pas se résumer à la répression. Elle passe d’abord par des alternatives concrètes.

En attendant, sur ce trottoir comme sur tant d’autres, une enfant continue d’écrire ses lignes, une à une, en croyant que l’école l’emmènera un jour loin de la rue.

Crédit photo : Ahmed Boussarhane/LNT.

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