Souveraineté économique et routes maritimes : les enjeux cruciaux du Maroc au cœur des Dialogues Stratégiques

Par LNT
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La sécurisation des approvisionnements industriels, le développement des infrastructures portuaires et le repositionnement des routes commerciales internationales constituent des enjeux croissants pour le Maroc. Ces questions étaient au coeur, mercredi 28 octobre à Rabat, de la présentation du 20e volume des Dialogues Stratégiques, publication conjointe du Policy Center for the New South (PCNS) et du Centre de Géopolitique de HEC Paris. Les échanges ont notamment porté sur les vulnérabilités de l’industrie marocaine, les perspectives de l’Initiative Atlantique et le rôle des ports nationaux dans un environnement géopolitique en mutation.

Organisée au siège du PCNS, sur le campus de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Rabat, cette rencontre a réuni Pascal Chaigneau, directeur du Centre de Géopolitique de HEC Paris, et Abdelhak Bassou, Senior Fellow au PCNS, sous la modération d’Oussama Tayebi, spécialiste senior en relations internationales au sein du centre.

Fruit d’un partenariat engagé en 2016, ce nouveau volume des Dialogues Stratégiques s’articule autour de deux thématiques : les souverainetés critiques, à travers la sécurisation des infrastructures et des ressources stratégiques, et la Méditerranée, envisagée comme un espace de coopération et de rivalités internationales.

Le soufre, une vulnérabilité pour l’industrie marocaine

Parmi les enjeux directement liés au Maroc, Pascal Chaigneau s’est particulièrement intéressé aux conséquences des tensions internationales sur les approvisionnements industriels.

Il a notamment évoqué la situation du soufre, un intrant indispensable à la production d’acide phosphorique et, par conséquent, à une partie de l’industrie des engrais phosphatés.

Selon les chiffres avancés par l’intervenant, le Maroc importe environ 9 millions de tonnes de soufre par an. Les perturbations des marchés internationaux auraient entraîné une forte augmentation des prix, passés d’environ 230 dollars la tonne à des pics compris entre 900 et 1.200 dollars, avant de revenir autour de 790 dollars.

Sur la base d’un renchérissement de 600 dollars par tonne, Pascal Chaigneau a estimé le surcoût potentiel des importations marocaines à 5,4 milliards de dollars.

Cette estimation illustre, selon lui, la vulnérabilité que peut représenter la dépendance à un intrant difficilement substituable, même pour une industrie disposant d’importantes ressources naturelles nationales.

L’exemple du soufre met ainsi en évidence les limites d’une souveraineté industrielle reposant uniquement sur la disponibilité des matières premières, sans maîtrise de l’ensemble des chaînes d’approvisionnement nécessaires à leur transformation.

L’Initiative Atlantique dans un contexte de recomposition maritime

Les discussions ont également porté sur les conséquences des tensions géopolitiques pour les routes commerciales reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Abdelhak Bassou a rappelé la position géographique du Maroc, à la jonction des espaces méditerranéen et atlantique, ainsi que l’importance stratégique du détroit de Gibraltar pour les échanges internationaux.

Il a notamment souligné que les perturbations affectant certaines routes maritimes, particulièrement autour de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb, renforcent l’intérêt des itinéraires passant par le cap de Bonne-Espérance et le golfe de Guinée.

Dans ce contexte, il a mis en avant l’Initiative Royale Atlantique, qui vise à développer la coopération entre les pays africains riverains de l’océan Atlantique.

Pour Abdelhak Bassou, cette démarche prend une dimension supplémentaire avec l’évolution des flux maritimes et les perspectives de développement des infrastructures de transport et d’énergie sur la façade atlantique africaine.

Il a également évoqué le projet de gazoduc Afrique Atlantique, reliant le Nigeria au Maroc, comme l’un des éléments susceptibles de contribuer à une meilleure intégration régionale.

Pascal Chaigneau a, pour sa part, estimé que les évolutions sécuritaires dans la région renforcent l’intérêt stratégique du tracé côtier de ce projet, tout en soulignant les enjeux liés à son financement et à sa réalisation.

Nador West Med et la complémentarité des infrastructures portuaires

La question des infrastructures portuaires marocaines a également été abordée lors des échanges avec le public, notamment à travers les perspectives de mise en service du complexe Nador West Med.

Interrogé sur l’intérêt stratégique de cette infrastructure, Abdelhak Bassou a replacé son développement dans une vision plus large du réseau portuaire national, comprenant notamment Tanger Med et le projet de Dakhla Atlantique.

Selon lui, ces différentes infrastructures participent à un repositionnement du Maroc sur les principaux axes maritimes reliant la Méditerranée, l’Atlantique, l’Europe et l’Afrique.

Il a notamment évoqué les complémentarités possibles entre Nador West Med et Tanger Med, tout en insistant sur la portée géographique et stratégique du développement portuaire sur la façade méditerranéenne du Royaume.

La transformation industrielle, un enjeu pour l’Afrique

Au-delà des infrastructures, les échanges ont porté sur la capacité des économies africaines à tirer davantage de valeur de leurs ressources stratégiques.

Pascal Chaigneau a souligné que l’exploitation des minerais critiques ne suffit pas, à elle seule, à garantir une montée en gamme industrielle. Selon lui, les pays africains doivent développer leurs capacités de raffinage, de transformation et de fabrication afin de mieux s’intégrer aux chaînes de valeur internationales.

Il a notamment évoqué les possibilités de partenariats industriels avec les acteurs européens, dans un contexte de concurrence accrue autour des matières premières nécessaires à l’électrification des transports et aux nouvelles technologies.

Pour le Maroc, ces réflexions rejoignent les enjeux de diversification industrielle, de sécurisation des approvisionnements et de développement de nouvelles activités à plus forte valeur ajoutée.

Les échanges ont ainsi mis en évidence plusieurs défis pour le Royaume : réduire certaines dépendances industrielles, renforcer la résilience de ses infrastructures et consolider son positionnement dans les échanges entre l’Europe et l’Afrique. Autant de questions qui prennent une importance croissante dans un environnement international marqué par la multiplication des tensions géopolitiques et la réorganisation des chaînes de valeur.

Selim Benabdelkhalek

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