Des manifestants soudanais devant le QG de l'armé à Khartoum le 15 avril 2019 © AFP AHMED MUSTAFA

International

Soudan: Les militaires pressés de toutes parts d’instaurer un gouvernement civil

le 15 avril 2019


Les organisateurs de la contestation au Soudan ont dénoncé lundi une tentative de dispersion du sit-in qui rassemble des milliers de manifestants depuis dix jours devant le siège de l’armée, maintenant la pression sur les militaires au pouvoir pour instaurer un gouvernement civil.

L’Association des professionnels soudanais (SPA) n’a pas précisé l’identité des personnes ayant essayé de disperser la foule, mais des témoins ont indiqué que plusieurs véhicules de l’armée avaient encerclé le lieu où se tient le sit-in à Khartoum.

La SPA, fer de lance de la contestation qui secoue le pays depuis le 19 décembre, a appelé les manifestants à se rassembler dans le secteur « pour protéger » la « révolution » et exhorté à nouveau le Conseil militaire de transition à « transférer immédiatement le pouvoir à un gouvernement civil ».

La destitution jeudi par l’armée du président Omar el-Béchir, après 30 ans à la tête du pays, et les promesses du Conseil militaire qui a pris le pouvoir n’ont pas dissuadé les manifestants de partir.

Selon des témoins, l’armée a déployé dimanche une banderole sur l’un des murs de son QG, incitant les manifestants « à ne pas s’approcher ».

« Vous avez été nos invités sous notre protection. Mais à présent, la loi d’urgence nous gouverne tous. » Le 22 février, M. Béchir avait instauré l’état d’urgence, interdisant les rassemblements non autorisés et punissant sévèrement les violations. Des dizaines de personnes ont été tuées entre le 19 décembre et la destitution de M. Bechir.

– Rencontre avec « Himeidti » –

Les appels de la communauté internationale à une passation rapide du pouvoir aux civils se sont multipliés.

Succédant au général Ibn Ouf, resté seulement 24 heures à la tête du Conseil militaire, le général Abdel Fattah al-Buhrane a promis d’instaurer un « gouvernement entièrement civil », sans toutefois donner de calendrier.

Dimanche soir, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Norvège ont appelé les militaires à entamer rapidement un dialogue « crédible » avec l’opposition, les organisateurs de la contestation et des représentants de la société civile.

Dans un communiqué conjoint, leurs ambassades ont mis en garde contre l’utilisation de la violence pour disperser les manifestations.

Lundi, l’ambassadeur britannique au Soudan, Irfan Siddiq, a écrit dans un tweet après avoir rencontré le chef-adjoint du Conseil militaire, Mohamad Hamdan Daglo, surnommé « Himeidti »: « Notre principale demande, pas de violence, pas de tentative de disperser le sit-in par la force ».

Chef des opérations de la Force (paramilitaire) de soutien rapide, « Himeidti » est une figure controversée accusé de violations des droits humains au Darfour (ouest).

Mais certains manifestants, qui estiment qu’il est désormais « du côté du peuple », ont déployé une banderole à son effigie pour le remercier de son soutien.

– « Liberté, justice et démocratie » –

Dimanche, le Conseil militaire a rencontré différents partis politiques et les a appelés à se mettre « d’accord sur une personnalité indépendante qui deviendrait Premier ministre et sur un gouvernement civil ».

« Nous voulons mettre en place un Etat civil basé sur la liberté, la justice et la démocratie », a affirmé un membre du Conseil, le général Yasser al-Ata.

Les représentants de la contestation demandent aussi la restructuration du NISS, dont le chef, le redouté Salah Gosh, avait démissionné quelques heures plus tôt.

Plus tard dans la soirée, le porte-parole du Conseil n’avait pas directement répondu aux revendications de la délégation mais avait annoncé la nomination d’un nouveau chef du renseignement.

Lundi, le Conseil a également nommé un nouveau chef d’état-major, le général Hachim Abdelmotalib.

Samedi, le général Buhrane avait promis « d’éliminer les racines » du régime d’Omar el-Béchir, au pouvoir durant trois décennies. Le Conseil militaire compte toutefois parmi ses dix membres des piliers de ce régime et des personnalités controversées comme « Himeidti » qui fut un chef de guerre au Darfour, selon des chercheurs.

Le nouvel homme fort du Soudan s’est également engagé à libérer les manifestants arrêtés ces dernières semaines, mais aussi à lever le couvre-feu nocturne imposé par son prédécesseur ainsi qu’à traduire en justice les personnes impliquées dans la mort de protestataires.

– Justice –

Amnesty International a appelé les militaires à remettre le président déchu, actuellement détenu par les militaires mais dans un lieu inconnu, à la Cour pénale internationale (CPI).

Cette cour basée à La Haye a émis des mandats d’arrêt contre M. Béchir, âgé de 75 ans, pour « crimes de guerre », crimes « contre l’humanité » et génocide dans la région occidentale du Darfour.

Depuis 2003, 300.000 personnes sont mortes dans le conflit au Darfour, où les violences ont toutefois baissé d’intensité ces dernières années.

Le conseil militaire a affirmé qu’il refuserait d’extrader M. Béchir ou tout autre citoyen soudanais.

Les représentants de la contestation réclament que M. Béchir et les responsables du puissant service de renseignement (NISS) impliqués dans la répression de la contestation soient jugés.

Ils veulent aussi la confiscation des biens du parti du président déchu (le Parti du congrès national, NCP).

L’acteur américain George Clooney, qui milite de longue date contre les crimes de guerre au Darfour, a appelé lundi la communauté internationale à une « action forte » dans une tribune publiée par le Washington Post, ajoutant que le levier d’action « le plus puissant serait de partir à la recherche des actifs blanchis par Béchir et ses proches au sein du système financier international ».

LNT avec Afp