Société

Santé : Circoncision, des ratages à répétition …

le 17 juillet 2015


Recommandée par la religion musulmane, la circoncision est souvent célébrée, dans la tradition marocaine, dans la joie et la bonne humeur. Mais il arrive que cet acte médical «banal» se transforme en malheur. Suite au cas du petit Mohammed Hachem Ramdani (cf LNT n° 942 du 09/07/2015), nos investigations nous ont menés vers de nombreuses autres situations similaires. S’agit-il réellement de cas isolés, ou bien les incidents sont-ils si nombreux que l’on devrait s’en inquiéter ? S’agit-il de simples risques liés à la chirurgie ou d’erreurs médicales ? Et pourquoi n’en parle-t-on pas ?

C’est plutôt surprenant, alors que certaines familles acceptent d’en parler, saisissent la justice, et vont à la rencontre des médias, d’autres ne veulent surtout pas divulguer ce genre d’information. Culturellement, cela ne passe pas ! «J’ai porté plainte, mais j’aurais aimé que ni ma famille, ni mes amis ne sachent quoi que ce soit sur cet incident. Notre société ne tolère pas certaines choses», lance Saida, maman d’Ayoub. Ce dernier a connu de graves complications à la suite d’une circoncision, alors qu’il était à peine âgé de deux ans. «Je suis psychologiquement très affectée. Mon fils aura toujours une étiquette. Comment va-t-il grandir avec ça et que fera-t-il à l’âge adulte ? Il y a à peine quelques jours, ma collègue m’a fait une remarque blessante, en me demandant comment allaient mes filles, alors qu’elle sait que j’ai un garçon et une fille», confie Saida. Aujourd’hui, le petit a trois ans et demi et la justice n’a pas encore tranché dans son affaire.

Dramatique

Le cas du petit Yahia est différent, mais tout aussi dramatique. Né avec une malformation, ses parents, conseillés par le pédiatre, lui ont fait faire une opération réparatrice. Mais, au lieu de corriger la malformation, la chirurgie a amplifié son anomalie. «On a remarqué que notre bébé urinait de travers, malgré le tuyau placé par le chirurgien-pédiatre. Lorsqu’on l’a amené en urgence à la clinique où il a été opéré, le médecin lui a retiré, après hésitation, le tuyau et les fils de suture», témoigne Mustapha, papa de l’enfant. «48 heures après, mon fils faisait une forte hémorragie. Son chirurgien n’a même pas pris la peine de se déplacer pour le sauver. C’est un autre médecin qui, après avoir refusé au début, est intervenu pour sauver le petit». Là encore, l’affaire est portée devant la justice, mais le jugement tarde à venir, faute d’expertise médicale. «Le tribunal nous a demandé de faire une expertise, mais aucun médecin n’a voulu en faire. C’est au tribunal de désigner un expert», explique le père. Ce papa de trois enfants a vu sa vie basculer du jour au lendemain. «Ma femme, qui considère que je suis responsable du malheur de mon fils, a sombré dans une dépression nerveuse sévère ; elle veut divorcer, après un vie commune de plus de dix ans.».

Les deux enfants devraient être opérés, en septembre, pour la seconde fois pour le premier, et la troisième pour le second, pour tenter de réparer les dégâts. En attendant, les parents vivent des situations difficiles. Ils appréhendent l’avenir, car ils ne savent pas ce que le futur réserve à leurs enfants, ni comment affronter leur mal-être lorsqu’ils seront grands. «Une section du gland est irréversible», nous confie le Dr Bouâchrine. Cela implique des complications sur les plans sexuel, moral, et social. «Nos enfants remarquent la différence qu’ils ont avec d’autres enfants, et commencent déjà à poser des questions», disent les parents. Nul besoin de faire un dessin : un garçon, et plus tard un homme, a besoin d’avoir une vie sexuelle, et avant ça de posséder un organe normal, comme celui des « copains ». Faute de quoi c’est toute sa vie qui en est affectée.

Pas de contrôle

Ce qui est aussi étonnant, c’est que des parents relativement avisés s’adressent aux pédiatres pour pratiquer une circoncision… et le comble, c’est que certains médecins acceptent. Pire, l’intervention est pratiquée au cabinet du pédiatre, non aseptisé, contrairement à un bloc opératoire, sans présence d’un anesthésiste, ou d’un réanimateur. Pour ces médecins, la circoncision est «un geste simple», mais quand il y a des complications, ils disent que c’est une intervention qui comporte des risques liés à la chirurgie. «Ce qui suppose qu’il y a un grave problème de contrôle. A partir de là, on comprend qu’il faut réglementer la circoncision : seul un chirurgien-pédiatre devrait être habilité à pratiquer un tel geste», dixit M.Foukahi Abderrahim, président de l’association Droit du patient d’abord (DPA). Pour lui, la circoncision est un acte qu’il faut prendre au sérieux, et l’Ordre des médecins doit jouer son rôle de régulateur, de contrôle et de veille sur l’application de la déontologie. De plus, M. Foukahi, estime qu’il faut une loi coercitive sur la responsabilité médicale, comme c’est le cas en France depuis 2002. «Or, aujourd’hui, les affaires des erreurs médicales sont traitées dans le cadre du Code pénal», explique le président de la DPA. «On ne demande pas de peines privatives, mais on voudrait que quand il y a erreur, le préjudice (moral, physique et matériel) soit réparé», explique M. Foukahi, qui estime que l’erreur est humaine et que les médecins peuvent en commettre. Pour sa part, Dr Ayman Boubouh, chirurgien à Rabat, déclare qu’il traite souvent des complications de la circoncision, que ce soit un saignement post-opératoire, ou une réfection, ou autre…

Manque d’éthique

Un autre détail, et non des moindres, nous a interpellés. Le nom d’un chirurgien et d’une clinique spécialisée dans la prise en charge des enfants revenaient à plusieurs reprises. Même si nous nous sommes contentés de ne citer que trois cas, il faut savoir que le nombre d’accidents à la suite d’une circoncision est loin d’être négligeable. Selon plusieurs témoins, le Conseil de l’Ordre régional de Casablanca reçoit de plus en plus de plainte dans ce sens. Nous avons essayé d’avoir l’avis de l’instance ordinale, mais notre requête est restée lettre-morte. Nous avons également souhaité poser des questions au chirurgien en question, mais il n’a jamais répondu à nos appels.

A titre d’exemple, au Canada, le même scénario se répétait à l’hôpital Saint Justin de Montréal, et les équipes médicales devaient régulièrement effectuer des reprises sur des circoncisions mal faites. Mais ils ont surtout constaté que plus de 90% des circoncisions ratées étaient effectuée par un seul et même médecin. Ils ont alors porté plainte contre lui à l’Ordre régional des médecins, ce qui lui a valu des sanctions sévères.

Enfin, les parents des trois petits (Med Hachem, Yahia et Ayoub) ont déposé une plainte collective au département de la Santé et au Conseil de l’Ordre régional des médecins de Casablanca. Pour l’heure, aucune suite n’a été donnée à leur requête.

Leila Ouazry

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4 questions au Dr Bouachrine, chirurgien-pédiatre à Casablanca

La circoncision est-ce un acte banal, ou est-ce une intervention qui comporte des risques ?

C’est dans la simplicité, qu’il y a la complexité. C’est parce que l’on pense que c’est un acte facile, que tout le monde veut le faire. Il y a des catastrophes. Il y a beaucoup de reprises, suite à des circoncisions mal faites. Les complications sont assez nombreuses. Cela va de l’esthétique aux hémorragies, en passant par les sections de gland, les fistules, extraction d’une trop grande surface de peau, les infections… cela peut engager même le pronostic vital.

D’ailleurs, il y a eu des cas qui ont été médiatisés, mais ce n’est pas très représentatif du nombre des reprises que l’on rencontre, notamment en période d’été.

Est-ce que l’on dispose de statistiques concernant le nombre de complications par an, et le type de complications qui reviennent le plus souvent ?

Non, on ne dispose pas de chiffres dans ce sens, mais on sait qu’il y a des zones, comme dans le sud, où il n y a pas beaucoup de spécialistes, et où la circoncision n’est pas très médicalisée… c’est là que l’on note le plus gros des complications.

Vous parliez de reprises. Est-ce qu’une seconde, voire une troisième intervention peut corriger les choses ? Sinon, qu’est-ce que cela peut avoir comme impact sur l’enfant ?

Pas dans tous les cas. Il y a certaines complications qui sont hélas irréversibles. Une section du gland est irréparable. Il y a eu récemment une tentative dans ce sens, mais c’était un échec. Cela suppose des répercussions, non seulement d’ordre médical, mais aussi social, sexuel et psychique. C’est dire qu’une circoncision peut engendrer un drame.

Est-ce qu’il y a un message à passer pour que les parents soient acteurs de cet acte et ne fassent pas courir de risque à leurs enfants ?

La circoncision est un acte chirurgical, il faut que cela se passe dans un cadre médicalisé, un bloc opératoire, en présence d’un anesthésiste-réanimateur. Il faut un bilan préalable. Cela dépend des indications, mais globalement, une anesthésie générale est recommandée. C’est un acte traumatisant, qui peut marquer l’enfant. Or on sait que pour de nombreux enfants, cela se fait sans anesthésie. Enfin, la circoncision doit être effectuée par un spécialiste, comme c’est le cas de la vésicule biliaire, l’appendicite, etc. Pourquoi ne s’aventure-t-on pas à pratiquer ce genre d’interventions, mais quand il s’agit de circoncision, on y va ? Nous, en tant que praticiens, essayons de sensibiliser, mais cela est insuffisant. Les médias ont un rôle à jouer, au même titre que les autorités sanitaires qui doivent encadrer cette pratique. En Tunisie, ils viennent d’interdire la circoncision locale (à domicile).

Propos recueillis par
Leila Ouazry