Société

Safia Fassi Fihri : Droits économiques de la Femme, briser le plafond de verre !

le 8 mars 2018


Me Safia Fassi-Fihri est une jeune avocate d’affaires qui a des idées aussi pertinentes que bien arrêtées sur la nécessité de promouvoir les Droits de la Femme marocaine, notamment dans le champ économique.
S’appuyant sur la pratique des quotas, qui a donné ses fruits dans de nombreux pays comme la France, les pays nordiques européens ou encore le Kenya, elle met en avant la nécessité de briser ce plafond de verre qui brime la femme dans ses compétences et l’exercice de responsabilités, managériales notamment, causant au passage de réels manques à gagner en termes de croissance du PIB !

La Nouvelle Tribune :
Me Safia Fassi Fihri, vous êtes avocate d’affaires, « managing partner » du cabinet BFR & Associés », mais aussi militante pour l’égalité des genres dans la sphère économique, pensez-vous que les droits de la femme n’y sont pas encore acquis ?
Mme Safia Fassi Fihri :
Au Maroc, le plafond de verre auquel se heurtent les femmes dans l’avancée de leur carrière ou dans l’accession à de hautes responsabilité qui les empêche de progresser aussi vite que les hommes, résiste.
En effet, à la lumière des chiffres dont on dispose, je pense que le chemin de l’intégration de la femme dans les hautes instances de l’entreprise est encore long.
Le Maroc est un mauvais élève sur ces questions comme en atteste de nombreux classements internationaux (voir encadré). Afin de promouvoir la représentativité des femmes dans les organes de gouvernance certains pays ont adopté un mécanisme de quota à l’instar de la France avec la fameuse loi Copé-Zimmerman ?
Le quota de femmes s’est avéré être un outil très efficace, qui a permis à de nombreuses femmes compétentes et méritantes de casser le plafond de verre dans de nombreux pays comme la Norvège, la France ou encore le Kenya.
Au Maroc, cette solution pourrait permettre de débloquer la cooptation des femmes dans les hautes instances de gouvernance des entreprises.
Je ne pense pas qu’il faille centrer ce débat sur le seul volet des « droits de la femme » car il a été démontré que la présence de femmes dans les hautes fonctions des entreprises est un immense levier de performance.
Vous savez, un rapport de BCG de 2017 démontre qu’au Maroc un taux d’emploi égal entre les femmes et les hommes rapporterait 30 milliards de dollars de PIB supplémentaires.
De plus dans une entreprise, à partir d’une représentation féminine de 20% dans ses organes de décisions, le ROI (Return on Investment), pourrait performer de 30% en plus, améliorant ainsi sa performance financière.

Selon vous, les avancées juridiques, politiques ou autres de la femme sont-elles plus appréciables ?
Il y a eu sous la forte impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, des avancées concrètes et positives au Maroc en ce qui concerne le Droit de la Famille ou l’accession des femmes au parlement avec la mise en place d’un quota. Nous pouvons également retenir la récente Décision Royale historique, qui a consacré la possibilité pour les femmes de devenir adoul, une profession jusque-là réservée aux hommes.
Néanmoins, la Femme marocaine est encore loin d’être considérée dans la société l’égal de l’homme, malgré la consécration constitutionnelle de l’égalité hommes / femmes dans toutes les sphères (civile, politique, économique, sociale et environnementale).
Que cela soit à la maison, dans la rue, dans son travail, dans le milieu politique, ou face à des juges, la femme souffre encore de discriminations, ou de manque de considération voire pire de violences morales et physiques.
Simone de Beauvoir disait : «n’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis, vous devrez rester vigilantes votre vie durant».
Cette citation résume bien le fait qu’il faille toujours maintenir une certaine pression sur le politique et la société pour que la femme continue à obtenir les droits qui sont lui reviennent.

Les études permettent de faire des constats, mais comment agir ?
Il faut une volonté politique forte pour doter le Maroc de l’arsenal juridique adéquat afin de promouvoir la femme dans les organes de gouvernance des entreprises.
Le quota est un outil efficace et qui fonctionne. En tant qu’outil contraignant, il faudrait néanmoins le cantonner, aux entreprises dont les pratiques de gouvernance doivent être irréprochables à savoir les sociétés cotées, les banques, les assurances ainsi que les établissements et entreprises publiques.
Parallèlement, il faudrait pouvoir identifier les nombreuses femmes compétentes et motivées de notre pays afin de rejeter définitivement l’argument trop souvent entendu selon lequel elles sont introuvables ! De nombreux pays comme la France ou les Pays-Bas ont mis en place des bases de données nationales de femmes ayant les compétences appropriées.
Un grand travail de fond dans ce domaine est en train d’être fait par un collectif d’associations, qui sera annoncé dans les prochaines semaines. Cela permettra de clore le débat de savoir s’il existe des femmes ayant l’expertise suffisante pour pourvoir ce type de fonctions.
Toutefois, il faut savoir que nos efforts resteront insuffisants tant que l’actuel Conseil Constitutionnel casse ou rejette tout loi ou règlement loi soumis à son contrôle prévoyant un quota (à l’instar du règlement intérieur du CESE ou encore de la loi organise relative à la mise en place de la Cour Constitutionnelle).
Heureusement, le quota de femmes mis en place au sein de la Chambre des Représentants est expressément prévu par la Constitution ce qui lui a permis d’échapper à la sanction du Conseil Constitutionnel.
Pourtant, on ne peut que regretter aujourd’hui, que le plus haut poste gouvernemental occupé par des femmes soit celui de secrétaire d’État (à l’exception de Bassima Hakkaoui).
Par ailleurs, peu nombreuses sont les femmes qui arrivent à obtenir un siège de député sur les listes locales, par faute d’obtenir l’investiture de leurs partis.
Il faut un travail de fond dans les partis politiques afin de mettre en valeur et en amont leurs talents féminins.
Quand on veut on peut … encore faut-il le vouloir !

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli


L’inégalité en chiffres au Maroc 
Malgré la constitutionnalisation de l’égalité entre les hommes et les femmes par l’article 19 de la Constitution marocaine de 2011, ainsi que l’intervention de l’Etat en tant que garant de la concrétisation effective de la parité, les femmes marocaines peinent à trouver leur place dans les hautes fonctions exécutives des entreprises.
En effet, les femmes administrateurs au sein des conseils des entreprises publiques est de 5%, et atteint 7% pour les grandes entreprises privées. A ce titre, le Maroc avec à peine 5,7% de femmes dans les organes de gouvernance des sociétés cotées, a été classé en 2016 par la Banque Africaine de Développement, en onzième position sur 12 pays africains. Et aussi,  136e sur 144 pays par le Global Gender Gap Index 2017 du World Economic Forum, dont le thème portait justement  sur la participation économique des femmes.
Selon le rapport Mc Kinsey « Women Matter in Africa” (aout 2016), Au Maroc seulement 2% de femmes sont PDG (contre 5% en Afrique), 13% de femmes sont membres d’une équipe de direction (contre 23% en Afrique), et 8% des femmes sont au conseil d’administration de grandes entreprises (contre 14% en Afrique).
Le Maroc est donc à la traine sur ces sujets, non seulement par rapport aux pays occidentaux, mais également par rapport aux pays africains.
D’ailleurs, la preuve que ces chiffres sont alarmants, le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) a publié un rapport en 2014 une étude sur la « Promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la vie économique sociale, culturelle et politique – les discriminations à l’égard des femmes dans la vie économique : réalités et recommandations », dont les constats confirment la faible représentativité des femmes dans les organes de gouvernance des entreprises privées et publiques.  Les principaux  sont :
– un taux d’activité des femmes trois fois plus bas que celui des hommes ;
– la femme marocaine est sensiblement plus exposée au chômage ;
– les femmes ne participent au « leadership » et aux décisions que faiblement (moins de 1% des femmes occupent un poste de responsabilité au sein des entreprises privées opérant dans le domaine du commerce, de l’industrie et des services) ;
– les salaires des femmes sont inférieurs de 25% en moyenne à ceux des hommes ;
– un enracinement socio-culturel de stéréotypes sexistes alimentés notamment par les médias ;
– des pratiques de ressources humaines des entreprises ne permettant pas toujours aux femmes de concilier leur emploi et leurs responsabilités familiales ;
– un réseau relationnel professionnel des femmes restreint.
Heureusement, il s’agit d’un débat d’actualité car le Ministère Délégué auprès du Chef de Gouvernement Chargé des Affaires Générales et de la Gouvernance, en partenariat avec ONU Femmes, a chargé Safia Fassi Fihri, Avocate associée du cabinet BFR & Associés, d’effectuer une analyse des textes juridiques et réglementaires relatifs aux instances de gouvernance des grandes entreprises publiques et privées et de formuler des recommandations stratégiques pour renforcer et promouvoir l’accès des femmes aux instances de gouvernance des entreprises privées et publiques. Les résultats de cette étude devraient être rendus publics au cours des prochaines semaines.
S.F.F
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