Économie et Finance

Comment réussir la transformation digitale de l’économie marocaine

par Zouhair Yata | le 31 juillet 2017


Mise à jour le 1er août 2017 – Mardi 1er août dernier, la Chambre des représentants a adopté à l’unanimité le projet de loi n°61-16 sur la création de l’Agence de développement numérique marocaine (ADN). Le mandat et les prérogatives de cette Agence du Digital couvrent une grande partie des pistes d’action et de réflexion présentés dans l’article ci-dessous. Son action sera donc déterminante pour la consolidation et la transformation digitale de l’économie marocaine.

Le terme est sur toutes les lèvres depuis quelques années au Maroc, la transformation digitale est le nouveau « motto » des entreprises, multinationales ou PME.

Nouvelle organisation du travail, nouvelle politique de recrutement, digitalisation des process, nouveaux usages des cibles, nouveaux canaux de communication, autant de paradigmes imposés par la nouvelle économie numérique auxquels les acteurs privés ont décidé de s’attaquer par nécessité ou par adaptation.

Les institutions publiques, l’Administration, l’Etat, ses collectivités territoriales, ses ministères, sont en revanche encore très en retard par rapport au rythme auquel avance la technologie, mais surtout les usages des citoyens. Si la pénétration d’Internet au Maroc et le nombre d’usagers mobile font des Marocains des internautes réguliers, force est de constater que le Maroc est en train de passer à côté du potentiel du numérique.

Si l’objectif est de créer de la valeur et de contribuer de manière pérenne à la croissance, il faut faire de l’économie numérique un des piliers de la stratégie de développement du pays. D’autant qu’une transformation digitale réussie aurait d’abord pour conséquence d’améliorer l’attractivité du pays et sa différenciation dans une économie mondialisée.

Mais, comment transposer le modèle de transformation digitale de l’entreprise à un pays tout entier ?

La réponse réside d’abord dans les success stories à l’international, de la mythique Silicon Valley à Kista en Suède en passant par la French Tech, sans oublier les experts asiatiques coréens ou japonais.

Des écosystèmes encouragés et protégés

Ce que tous ces ensembles ont en commun, c’est la culture de l’innovation dans un écosystème favorable. Le Maroc regorge de talents, dans la programmation, l’informatique, la robotique, l’électronique et dispose, en plus, d’avantages comparatifs forts par rapport à son contexte géographique et sa proximité avec l’Europe ou les Etats-Unis.

Le cas du Technopark de Casablanca est un exemple de pôle d’innovation qui, avec un accompagnement plus marqué, pourrait constituer un pôle d’excellence avec de la recherche (R&D), des structures entrepreneuriales et des ressources humaines qualifiées et autonomes. Ce type de structures a un effet d’agrégateur d’énergies et de compétences qui sont à la base d’un écosystème.

Le marché marocain est par ailleurs suffisamment mûr pour permettre l’incubation d’idées qui seraient ensuite déployées en Afrique ou dans le monde arabe, deux ensembles que seul le Maroc peut se targuer d’atteindre naturellement.

Des incubateurs, des fonds dédiés, des partages d’expérience, et surtout une politique étatique d’incitations, par la fiscalité, pour l’emploi, pour l’accès au financement, à la formation. Ce sont ces ingrédients qui ont permis de créer des écosystèmes porteurs d’innovation et de croissance à travers le monde et le Maroc n’exploite pas assez son potentiel existant.

Le plan numérique national est un carcan trop rigide pour prendre en compte l’évolution extrêmement rapide du spectre numérique. C’est une politique de moyens qui doit le remplacer pour créer des conditions favorables à la création de valeur. Par exemple, les infrastructures doivent être développées par les opérateurs téléphoniques avec un soutien financier public pour garantir leur pérennité et pour éviter que les objectifs commerciaux ou les rapports concurrentiels, prévalent sur la stratégie nationale de développement du numérique.

En somme, l’Etat doit s’impliquer dans une stratégie qui permet le développement du secteur digital, des systèmes d’information au e-commerce, en passant par la domotique ou la monétique. En créant un cadre légal incitatif au développement de l’économie numérique, le Maroc peut gagner des points de croissance précieux pour les années à venir.

Un espoir pour la jeunesse

Mais, surtout, l’enjeu de cette transformation digitale du pays est l’avenir qu’il est en mesure d’offrir à la jeunesse marocaine. En effet, l’ébullition permanente des réseaux sociaux au Maroc témoigne de l’appétence naturelle, générationnelle, qu’a la jeunesse marocaine avec le numérique.

Or, dans un contexte où un pratiquement candidat au Baccalauréat sur deux échoue à l’examen, les débouchés universitaires et professionnels sont quasi-inexistants. C’est l’Etat qui encore une fois peut impulser durablement un changement de cap. Au niveau de la formation professionnelle d’abord, en intégrant une nouvelle nomenclature de formations numériques, de la maintenance informatique au Community Management.

Au niveau universitaire ensuite, en imposant de nouvelles filières à la fois aux établissements publics et aux privés sous agréments. Comme l’Inde qui a produit des générations successives d’ingénieurs, le Maroc doit former sa jeunesse à des métiers d’avenir.

S’il y a un atout que le Maroc ne valorise pas, c’est celui des ressources humaines. Les dizaines de hackatons, auxquels participent des centaines de jeunes passionnés, souvent autodidactes, et qui sont organisés par des entreprises, des universités et écoles, témoignent à eux seuls du potentiel sur lequel nous devrions capitaliser pour construire une croissance durable.

L’Etat, le « cordonnier mal chaussé »

Enfin, une politique numérique pour l’Etat même, lui permettrait de donner une impulsion forte aux acteurs privés et d’améliorer ses rapports avec les citoyens.

L’effort à fournir est important, mais pas décourageant, l’avantage avec le numérique étant que la technologie permet un effet de rattrapage rapide. En effet, certaines institutions ont déjà entamé avec succès leur transformation digitale à l’image de la Direction Générale des Impôts ou de la Trésorerie générale du Royaume. Mais, c’est un effort de cohérence et de convergence collectif qui doit être stratégiquement visé avec des moyens pour le réaliser.

Imaginons ainsi que tous les ministères marocains aient un site web moderne, avec un accès mobile ; que les services de l’Etat soient tous dématérialisés, pour la production de documents administratifs ou pour les demandes d’information ; que les collectivités locales et territoriales aient toutes leurs plateformes digitales pour communiquer avec les citoyens.

Dans ce contexte, l’Etat économiserait d’abord de l’argent, allègerait sa bureaucratie et améliorerait la communication vers les citoyens. Mais, il assurerait aussi un rôle de prescripteur économique, qui améliore l’attractivité des investissements, et permet également à un écosystème d’entreprises et à des emplois, d’exister grâce à ses commandes et autres appels d’offre. D’autant que les systèmes d’information, de sécurité, de stockage, les plateformes digitales, nécessitent une maintenance et une mise à niveau régulière.

La transformation digitale du Maroc pourrait ainsi reposer sur ces trois piliers, une politique incitative de l’Etat pour l’innovation et l’entreprenariat numérique, une politique de formation et d’éducation pragmatique et une digitalisation avancée des institutions étatiques. Des recettes qui ont fait leur preuve sous d’autres cieux…

Zouhair Yata