L’un des éléments les plus probants du regain de dynamisme du marché des capitaux marocain et de sa nouvelle solidité réside dans le retour significatif des personnes physiques.
De fait, au troisième trimestre 2025, à la faveur des introductions en Bourse et des augmentations de capital, le niveau de participation des particuliers est monté à 30 %, un seuil quasiment jamais atteint. Il s’est depuis stabilisé autour d’une vingtaine de pour cent, pour un nombre d’investisseurs particuliers actifs estimé à environ 30 000, voire davantage.
Plus important encore que leur nombre, leur comportement a évolué. Les particuliers ne souscrivent plus uniquement aux introductions pour revendre quelques jours plus tard et réaliser une plus-value. Ils s’inscrivent désormais dans une logique de moyen et de long terme, marquant un changement de nature plus que de degré.
Ce retour s’explique en partie par un environnement devenu plus favorable.
La transformation récente de l’économie marocaine, les investissements réalisés dans les secteurs productifs et les infrastructures, ainsi que la dynamique des entreprises appelées à y répondre, ont créé un volume d’opportunités nouvelles et diversifiées pour les petits porteurs.
À cela s’ajoute un facteur déterminant : la confiance retrouvée dans le marché, renforcée par une série de réformes ayant apporté davantage de gouvernance et de transparence.
L’AMMC a considérablement renforcé les exigences en matière de communication financière, désormais alignées sur les standards internationaux. Les sociétés cotées publient des comptes annuels et semestriels plus détaillés, des indicateurs trimestriels qui n’existaient pas auparavant ainsi qu’un rapport ESG annuel obligatoire.
Le régulateur a également imposé de nouvelles règles de gouvernance aux émetteurs : comité d’audit obligatoire, administrateurs indépendants et exigences de parité au sein des conseils d’administration.
Confiance retrouvée d’un côté, entreprises ayant de véritables besoins de financement de l’autre, secteurs d’activité porteurs comme la santé ou la construction : la dynamique est devenue vertueuse et attire naturellement un public plus large.
Parallèlement, le second axe d’action du régulateur a consisté à faciliter l’accès des entreprises au marché des capitaux, aussi bien pour les émissions de dette que pour les opérations sur actions.
Sur le marché obligataire, l’accès aux placements privés a été simplifié. Le nombre d’investisseurs institutionnels pouvant être sollicités est passé de 10 à 20, facilitant mécaniquement le placement des émissions.
Pour rappel, un placement privé – par exemple une émission obligataire – permet de s’adresser directement à des investisseurs qualifiés disposant des compétences et des capacités financières requises, sans prospectus, avec un délai d’autorisation limité à dix jours auprès de l’AMMC.
La procédure est donc plus rapide et le cercle des investisseurs qualifiés a été élargi.
Certaines contraintes ont même été supprimées.
Alors qu’un emprunt obligataire devait auparavant être autorisé par l’assemblée générale, l’autorisation du conseil d’administration suffit désormais, comme c’est déjà le cas pour un emprunt bancaire.
De nouveaux instruments sont également venus enrichir l’offre de financement, notamment les emprunts verts et les project bonds, diversifiant ainsi les solutions proposées aux émetteurs.
L’architecture du marché boursier a elle aussi été revue, avec la création d’un marché principal et d’un marché dédié aux PME, doté de règles plus adaptées.
La définition retenue de la PME est volontairement large : moins de 500 millions de dirhams de chiffre d’affaires, moins de 300 salariés ou moins de 200 millions de dirhams de total de bilan.
Cette approche élargit le champ des entreprises susceptibles d’accéder au marché.
L’ensemble de l’écosystème a accompagné cette évolution. L’AMMC, la Bourse de Casablanca, Maroclear et l’APSB ont accepté de réduire de moitié leurs commissions pour cette catégorie d’entreprises, tout en mettant en place un parcours accéléré (fast-track) ainsi qu’un dispositif d’accompagnement.
Le succès attendu n’est pas encore pleinement au rendez-vous, mais, comme pour de nombreuses réformes structurelles, le cadre réglementaire constitue désormais un prérequis et un puissant facteur d’incitation.
Le lancement récent du marché à terme vient compléter cette architecture.
Il offre à la fois des solutions de couverture contre les risques et de nouvelles possibilités d’investissement.
Un opérateur anticipant une hausse ou une baisse du marché peut ainsi prendre position sans détenir directement un portefeuille d’actions, grâce à l’effet de levier.
Le marché est ouvert à l’ensemble des investisseurs par l’intermédiaire des sociétés de Bourse, élargissant ainsi l’accès à cette nouvelle catégorie de produits.
L’approche reste néanmoins progressive.
Aujourd’hui, ce sont principalement les investisseurs institutionnels qui utilisent ce compartiment, le temps que les acteurs s’approprient les nouveaux instruments et que les sociétés de Bourse déploient les systèmes nécessaires pour les proposer à leurs clients.
À ce stade, un seul produit dérivé est coté : le contrat à terme (future) sur l’indice MASI.
Le prochain produit attendu sera un contrat à terme sur les taux d’intérêt, adossé aux bons du Trésor.
Ces nouveaux compartiments ne constituent pas des initiatives isolées.
Ils s’inscrivent dans une même ambition : transformer la Bourse de Casablanca en un véritable groupe intégré d’infrastructures de marché financier.
L’objectif est que la Bourse ne soit plus seulement l’opérateur du marché au comptant, mais un groupe présent sur l’ensemble de la chaîne de valeur des marchés de capitaux.
La filialisation du marché au comptant est actuellement en cours. La Bourse de Casablanca évolue vers une structure de holding, dotée d’une filiale dédiée à la gestion du marché cash.
Une deuxième filiale, chargée de la gestion du marché à terme, a démarré son activité en avril.
Une troisième structure, la chambre de compensation (CCP), assure désormais la compensation obligatoire des opérations réalisées sur le marché des produits dérivés.
Le projet de loi relatif au marché à terme, actuellement au Secrétariat général du gouvernement, prévoit d’élargir les missions de cette chambre de compensation au-delà des seuls produits dérivés.
À terme, le marché au comptant pourra lui aussi être compensé par cette infrastructure.
Cette évolution s’accompagne d’une montée progressive de la Bourse de Casablanca au capital de Maroclear.
Sa participation s’élève aujourd’hui à 5 %. Le cahier des charges ainsi que le protocole signé en 2024 prévoient de la porter à 34 %.
Les travaux de valorisation ont déjà été réalisés. Cette opération vise à renforcer durablement les synergies entre les différentes infrastructures du marché des capitaux.
Une quatrième branche est également en cours de développement.
Prévue dans le cahier des charges, elle prendra la forme d’une filière technologique.
Une société informatique développera des produits et services destinés aux infrastructures du groupe Bourse de Casablanca, mais également à l’ensemble de ses participants, en particulier les sociétés de Bourse.
L’objectif est double : renforcer les capacités d’exécution et harmoniser les systèmes utilisés par l’ensemble des acteurs de la place.
Reste enfin le chantier des produits.
Les ETF sont désormais disponibles. Les OPCI peuvent, en théorie, être cotés, un sujet actuellement à l’étude.
La titrisation pourrait suivre la même trajectoire et rejoindre à son tour la cote, prolongeant ainsi les mécanismes de financement innovants qui se sont développés ces dernières années.
En définitive, c’est une place financière qui gagne progressivement en profondeur qui se dessine.
Produit après produit, infrastructure après infrastructure, chaque nouvelle brique élargit les solutions de financement disponibles et renforce la profondeur du marché.
Or, c’est précisément de cet outillage complet dont l’économie marocaine aura besoin, à mesure que ses grands chantiers, ses infrastructures et ses entreprises en croissance feront appel à des modes de financement toujours plus complexes, qu’un marché des capitaux intégré et pleinement équipé sera en mesure d’accompagner.
Afifa Dassouli
