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Reconstruction post-séisme du Grand Atlas : un rapport sévère de Transparency Maroc

Reconstruction post-séisme du Grand Atlas : un rapport sévère de Transparency Maroc

Par LNT
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Deux ans et demi après le séisme du 8 septembre 2023, la reconstruction dans les provinces du Haut Atlas reste marquée par d’importants retards et des difficultés structurelles, selon un rapport d’observation citoyenne consacré au Programme intégré de reconstruction du Grand Atlas. Cette initiative, dotée d’un budget annoncé de 120 milliards de dirhams pour la période 2024-2029, visait à réhabiliter les zones sinistrées et à relancer l’activité économique dans les territoires touchés. Toutefois, l’analyse met en évidence un décalage entre les ambitions initiales et la réalité observée sur le terrain.

Le document constitue le deuxième rapport de l’Observatoire du Programme de reconstruction post-séisme d’Al Haouz, porté par Transparency Maroc. Il repose sur une méthodologie combinant analyse documentaire, enquêtes qualitatives et quantitatives, ainsi qu’un travail de terrain mené auprès de 454 ménages dans les douars les plus affectés des provinces d’Al Haouz et de Chichaoua. Selon les auteurs, ces investigations mettent en lumière un processus de reconstruction jugé lent et inégal, qui continue d’affecter les conditions de vie des populations sinistrées.

Des infrastructures sociales encore fortement fragilisées

Le rapport souligne notamment les retards observés dans la remise en état des infrastructures sociales, en particulier dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Dans les provinces d’Al Haouz, d’Azilal et de Chichaoua, 220 établissements scolaires n’étaient toujours pas opérationnels en septembre 2025, selon un communiqué du Chef du gouvernement cité dans le document. Parmi eux, 186 faisaient encore l’objet d’appels d’offres tandis que 34 étaient en cours de mise à niveau. Cette situation compromet, selon le rapport, la continuité de la scolarité pour des milliers d’élèves pour la troisième année consécutive.

Dans le domaine de la santé, les infrastructures demeurent également limitées. La province d’Al Haouz ne dispose que d’un hôpital de proximité de 45 lits, confronté à un manque de spécialités médicales, d’équipements et de personnels. L’hôpital d’Aït Ourir, dont les travaux ont débuté en 2013, n’était toujours pas opérationnel au moment de la rédaction du rapport. Par ailleurs, plusieurs centres de santé restent en attente de réhabilitation, tandis que l’accès aux soins nécessite souvent des déplacements sur plusieurs dizaines de kilomètres pour les habitants des zones montagneuses.

Habitat : reconstruction lente et contestations

La reconstruction des habitations constitue un autre point de préoccupation. Selon le rapport, les estimations initiales du taux d’effondrement total des logements, annoncées à 32 % peu après le séisme, auraient ensuite été révisées à 10 %, suscitant des interrogations sur la fiabilité des données utilisées pour l’attribution des aides. Cette révision aurait contribué à réduire le nombre de bénéficiaires de l’aide publique de 140.000 dirhams destinée à la reconstruction.

L’enquête de terrain révèle également des disparités dans les montants perçus par les ménages sinistrés. Alors que certains ont bénéficié de l’aide maximale, d’autres n’ont reçu que des montants compris entre 20.000 et 80.000 dirhams, jugés insuffisants pour mener à bien les travaux de reconstruction.

En outre, de nombreux ménages continuent de vivre dans des conditions précaires. Parmi les personnes interrogées, 209 ménages non relogés résident encore dans des habitats temporaires, notamment des tentes, des conteneurs ou des constructions sommaires. Cette situation témoigne, selon le rapport, d’une phase d’urgence qui se prolonge bien au-delà des délais initialement annoncés.

Un impact socio-économique durable

Au-delà des aspects matériels, l’étude met en évidence un impact socio-économique durable du séisme sur les populations locales. Selon les données recueillies lors de l’enquête, 42 % des personnes interrogées déclarent être sans emploi depuis la catastrophe, tandis que près de la moitié des ménages vivent avec moins de 1.000 dirhams par mois.

Le tissu social a également été affecté par les pertes humaines et les fragilités économiques. Ainsi, 16,3 % des ménages sont aujourd’hui dirigés par des veuves, révélant l’ampleur des conséquences humaines du séisme. Les femmes cheffes de ménage apparaissent particulièrement exposées aux difficultés administratives et financières liées au processus de reconstruction.

Le rapport mentionne par ailleurs plusieurs cas de décès survenus en 2025 parmi des personnes vivant encore dans des habitats précaires, notamment à la suite d’incendies dans des tentes ou de l’effondrement de bâtiments endommagés.

Les auteurs du rapport soulignent également des défis liés à la gouvernance du programme de reconstruction. Bien qu’une architecture institutionnelle ait été mise en place après le séisme, notamment à travers la Commission interministérielle et la création de l’Agence de développement du Haut Atlas (ADHA), le rythme de pilotage de l’action publique aurait ralenti au fil du temps.

La mise en place de l’ADHA a ainsi accusé un retard d’environ un an et demi, et l’agence ne disposait, au moment de l’enquête, que d’une quinzaine de collaborateurs pour superviser les projets de développement dans six provinces sinistrées.

Sur le plan financier, le rapport évoque également un manque de lisibilité budgétaire. Si le Fonds spécial n°126, alimenté par la solidarité nationale, a mobilisé près de 23 milliards de dirhams, la contribution du budget général de l’État demeure limitée et certaines dépenses apparaissent éloignées de la mission initiale du fonds.

Vers une reconstruction plus inclusive

Face à ces constats, le rapport insiste sur l’importance d’une participation accrue des populations locales dans le processus de reconstruction. Les auteurs estiment que la mobilisation des associations, des organisations non gouvernementales et des acteurs locaux constitue un levier essentiel pour accompagner le relèvement des territoires touchés.

Plus largement, ils considèrent que la réussite du programme dépendra de la capacité des institutions à renforcer la transparence, la coordination et l’équité dans la mise en œuvre des politiques publiques.

Dans cette perspective, Transparency Maroc appelle à la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire et à un contrôle approfondi de l’ensemble du programme par la Cour des comptes, afin d’évaluer l’utilisation des ressources mobilisées et l’efficacité des actions engagées.

Au-delà du cas du Haut Atlas, le rapport estime que l’expérience de reconstruction en cours constitue un test pour la gestion future des catastrophes naturelles au Maroc, dans un contexte marqué par la multiplication d’événements climatiques extrêmes et la nécessité de renforcer les politiques de développement rural et de résilience territoriale.

LNT

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