Quand la dépréciation du dirham impacte l’économie réelle

édito finance

Attijari Research vient de publier rapport analytique sur la récente dépréciation du dirham vis-à-vis des devises dollar et euro, constitutifs du panier de référence auquel notre monnaie est adossée.

Leur premier constat est que depuis le début de l’année 2026, le dirham a enregistré sa plus forte dépréciation depuis 2022, d’une ampleur inhabituelle. Et, près de 60% de sa perte de valeur, s’explique par le resserrement de la liquidité sur le marché des changes et pas par un quelconque effet technique lié à son panier de référence.

En effet, la paire USD/MAD a enregistré sa plus forte variation hebdomadaire de +2,69% depuis 2020, avec un dollar à 9,85 dirhams. Il s’agit aussi d’un plus haut de 18 mois et la même tendance a été observée face à l’Euro. La paire EUR/MAD a franchi le seuil symbolique des 11,0 DH pour la 1ère fois depuis décembre 2023 et le niveau des 11,2 DH depuis mai 2018.

Au courant de 2026, le dirham a plus perdu face au dollar qui s’est apprécié à +7,2% que contre l’euro à +2,4%. Et les deux pertes simultanées des paires USD/MAD et EUR/MAD, confirment la contribution moins prononcée de l’effet panier de référence.

Car, la paire EUR/USD affiche une variation de ‑4,5% en 2026 sous l’effet conjugué des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, de la montée du risque socio-budgétaire en Europe et de l’orientation haussière des taux américains, justifiée par les anticipations d’une inflation qui se confirme comme en témoigne le relèvement des taux de la Fed de +25 PBS.

Toutefois, les tensions de liquidité sur le marché interbancaire de change s’avèrent être le facteur de pression principal sur le dirham. Le resserrement qui en découle a exercé une forte dépréciation du MAD en 2026 et une accélération haussière des spreads de liquidité depuis fin septembre. Ces derniers, négatifs depuis juin 2024, sont devenus positifs du fait des tensions croissantes sur la disponibilité des devises sur le marché des changes local, créant ainsi une tension sur le Dirham.

A l’origine du manque de liquidité du Dirham, un effet ciseau marqué créé par la baisse de certaines entrées de devises conjuguée au renchérissement des importations qui crée un besoin supplémentaire de devises.

Et pour cause, les exportations de phosphates, qui constituent une des principales sources d’entrées de devises, ont reculé de 6% à fin août 2026, pénalisées par les perturbations des chaînes d’approvisionnement à la suite de la fermeture du détroit d’Ormuz. Certains intrants comme le soufre brut stratégique dans l’industrie des phosphates a vu son coût tripler, en hausse de +17,8 MMDH.

De même, la facture énergétique du Royaume s’est alourdie de +24 MMDH à 96,4 MMDH à fin août 2026, en augmentation de +33%. La persistance des tensions militaires en Europe et au Moyen-Orient, a provoqué un choc énergétique mondial. Le Brent est passé au-dessus des 100 $ le baril, en hausse de +80% depuis le début de l’année, et le charbon de +40% sur la même période. De façon global les importations atteignent 618 MMDH (+15,8%), sous l’effet du renchérissement des produits bruts à l’international (+63%, à 46 MMDH).

Dans ces conditions, le taux de couverture des importations par les exportations recule de -3,5 points, à 54,2% à fin août 2026, pesant ainsi sur le compte courant de notre pays, accentuant les pressions sur les besoins en devises de plus en plus importantes de façons durables. Ce, malgré la résilience des autres sources de recettes extérieures.

Une telle situation pèse sur l’ensemble de l’économie marocaine qui est de plus en plus ouverte et la dépréciation du Dirham impacte les acteurs économiques de plein fouet.

De fait, la dépréciation du dirham ne concerne pas uniquement les importateurs. Elle fragilise les entreprises dont les prix de vente fixés à l’avance ne peuvent s’adapter aux augmentations imposées par leurs fournisseurs étrangers.

De même, une entreprise qui commande des marchandises ou des équipements en devises doit parfois attendre plusieurs semaines avant de les recevoir. Le dirham se déprécie entre la commande et le règlement, le coût final est supérieur à celui initialement prévu. L’entreprise ne peut pas répercuter immédiatement cette hausse sur ses clients. Ni prendre une couverture sur la devise à temps.

Donc la capacité de la variation du dirham à se transmettre à l’économie réelle constitue un nouvel enjeu. Elle est préoccupante pour les produits énergétiques, les matières premières, les équipements industriels et les biens intermédiaires nécessaires au fonctionnement de nombreuses activités économiques.

Et l’impact d’une telle dépréciation du dirham est autant problématique au niveau macro-économique parce qu’elle dégrade un des principaux fondamentaux du pays son solde extérieur.

Selon les chiffres de l’Office des changes, les importations marocaines affichent une progression soutenue de 15,8% à 617,5 milliards de dirhams à fin aout dernier sur un an, alors que les exportations, se chiffrent à 334,9 milliards de dirhams, en progression de 8,7% uniquement. L’écart entre les deux évolutions contribue à creuser le déficit commercial et à maintenir une demande importante de devises pour financer les achats à l’étranger, quand le Maroc est exposé à une double contrainte, l’évolution des prix internationaux et celle du taux de change.

Heureusement, cette dépréciation du dirham, ne se traduit pas par une crise de change grâce au régime de change marocain instauré à la faveur de la protection de la monnaie nationale. Celle-ci évolue dans un cadre de fluctuation encadrée autour d’un cours central déterminé à partir d’un panier composé de 60% d’euros et de 40% de dollars. La bande de fluctuation est fixée à  ±5% autour de ce cours central. Ce dispositif permet au dirham d’évoluer en fonction des conditions du marché, tout en limitant l’ampleur des variations. Les réserves de change qui s’élèvent à 515 milliards de dirhams constituent également un élément important du régime.

Ce niveau contribue à soutenir la capacité du pays à faire face à ses engagements extérieurs. Sauf que des tensions peuvent apparaître sur le marché interbancaire lorsque la demande de devises augmente plus rapidement que leur offre disponible, ce qui est la conséquence de la dépendance de l’économie marocaine aux importations.

Le régime de change et les 515 milliards de dirhams de réserves écartent, pour l’heure, le spectre d’une crise. Mais tant que l’économie marocaine restera aussi dépendante de ses importations, chaque choc extérieur se paiera en dirhams, et c’est l’économie réelle qui en réglera la facture.

 

Afifa Dassouli

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