Pouvoir d’achat : que peuvent promettre les partis de plus que l’État social ?

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Avant de promettre davantage aux citoyens marocains, les partis politiques doivent d’abord expliquer et justifier ce qu’ils feront de plus que l’État. Aides sociales directes, couverture médicale, hausse des salaires, soutien au logement : une partie substantielle de leur logiciel social est déjà prévu et appliqué par la politique publique. À quelques semaines des législatives, la vraie bataille devrait donc porter moins sur la quantité de promesses que sur leur écart avec l’existant, leur coût et leur financement.

Il fut un temps où la promesse électorale consistait à construire un État social. En 2026, la situation est différente. Une partie de cette promesse est déjà devenue une réalité budgétaire et administrative. Depuis le lancement de l’aide sociale directe en décembre 2023, l’État a installé un dispositif qui touche désormais près de 4 millions de ménages. Selon le bilan 2025 de l’Agence nationale du soutien social (ANSS), 3,9 millions de ménages sont concernés, soit une population couvrant 5,5 millions d’enfants et 1,7 million de personnes âgées. Entre le lancement du dispositif et fin décembre 2025, 51 milliards de dirhams ont été versés aux familles. L’enveloppe annuelle représente à elle seule environ 2 % du PIB.

Ce qui relevait hier de la promesse électorale est devenu une dépense publique récurrente.

En effet, la généralisation de la couverture médicale est un acquis. Le gouvernement sortant revendique d’ailleurs une couverture de l’AMO de 88 % de la population, soit plusieurs dizaines de millions de personnes, tandis que le soutien direct au logement est venu ajouter un autre instrument de transfert au bénéfice des ménages.

Même le salaire minimum a déjà été substantiellement revalorisé, le gouvernement indique une hausse de 15 % du SMIG dans les activités non agricoles, portant le salaire net mensuel de 2 638 à environ 3 047 dirhams, ainsi qu’une hausse de 20 % du SMAG, tandis que le salaire minimum dans la fonction publique a été porté à 4 500 dirhams.

Le constat est donc simple, l’État n’attend pas les élections pour agir sur le pouvoir d’achat. Il y consacre déjà des dizaines de milliards de dirhams.

 

Le problème change de nature

Ce qui rend précisément la campagne électorale intéressante est que la question n’est plus seulement « que faut-il faire pour améliorer le pouvoir d’achat » mais « que proposer de différent ou de plus efficace que ce qui existe déjà ? ».

Cette distinction est essentielle et une promesse de hausse d’une allocation n’a pas la même portée si l’allocation n’existait pas auparavant, ou si elle existe déjà et que le parti propose simplement de la revaloriser. Une promesse de hausse du salaire minimum n’a pas la même portée si le salaire minimum vient lui-même d’être relevé par le gouvernement. Une promesse de soutien aux familles doit enfin être comparée aux dispositifs déjà installés.

Or, tous les partis proposent un programme dans l’absolu, y compris ceux qui ont gouverné pendant de nombreuses et récentes années. Décryptages.

Le programme du RNI, est probablement le cas le plus révélateur. Le Rassemblement national des indépendants, qui dirige le gouvernement sortant, fait de la protection durable du pouvoir d’achat le premier engagement de son programme 2026-2031. Mais, une partie de cette proposition consiste précisément à prolonger et à sécuriser les dispositifs déjà mis en place. Le parti propose notamment d’indexer automatiquement l’aide sociale directe sur l’inflation, afin de protéger le pouvoir d’achat des quelque quatre millions de ménages bénéficiaires. Il propose également un « bouclier d’épargne » destiné aux travailleurs du secteur informel et veut maintenir le bénéfice de l’aide sociale pendant une année après la reprise d’un emploi, afin d’éviter que l’accès au travail n’entraîne immédiatement la perte du soutien public. Le RNI promet également un million d’emplois et une poursuite de la hausse des revenus et des retraites. La proximité avec l’existant est donc particulièrement forte.

Le RNI ne propose pas de revenir sur l’architecture de l’État social, il propose de la prolonger, de l’indexer et de l’élargir.

Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) adopte une autre approche avec plus de dépenses, mais aussi un changement de mécanismes. Son programme chiffre à 350 milliards de dirhams sur cinq ans le coût additionnel de ses engagements. Sur cette enveloppe, 150 milliards sont consacrés au « Pacte du pouvoir d’achat ». Le parti annonce également un million d’emplois sur la législature. Le programme du parti prévoit notamment un minimum de 3 000 dirhams pour les pensions, une aide sociale directe d’au moins 1 000 dirhams et une réforme fiscale destinée à alléger la pression sur une partie des salariés.

La différence avec le RNI est donc davantage visible, le PAM ne se contente pas d’indexer le dispositif existant. Il veut en modifier certains paramètres et augmenter le niveau de soutien.

Le parti apporte néanmoins un élément supplémentaire, il chiffre son programme et présente un schéma de financement reposant notamment sur l’effet de la croissance, les ressources des collectivités territoriales et la réallocation de dépenses publiques.

Le Parti du progrès et du socialisme (PPS) va beaucoup plus loin dans le chiffrage. Son programme prévoit ainsi 575 milliards de dirhams de dépenses supplémentaires sur cinq ans, compensées, selon le parti, par 622 milliards de recettes additionnelles. Le PPS annonce ainsi un solde positif de près de 47 milliards de dirhams sur la période. Sur le pouvoir d’achat, le parti propose notamment, une hausse de 15 % du SMIG et du SMAG ; une aide publique portée à 1 000 dirhams ; une allocation de 1 000 dirhams par enfant scolarisé ; un minimum de pension de 3 000 dirhams ; un million d’emplois, dont 500 000 dans l’industrie et 150 000 dans le numérique. Mais, le gouvernement ayant déjà augmenté le SMIG de 15 % et le SMAG de 20 %, la promesse du PPS d’une hausse de 15 % des salaires minimums ne constitue donc pas, en elle-même, une rupture aussi importante que pourrait le laisser entendre le chiffre.

Pour les autres partis, les promesses sont moins faciles à comparer. L’Istiqlal, l’USFP et le PJD proposent eux aussi des mesures destinées à améliorer les revenus et à réduire les dépenses des ménages, mais leurs programmes sont moins facilement comparables sur le seul critère du coût global. L’Istiqlal met notamment l’accent sur la classe moyenne, les retraites et les familles, avec une prime au mariage pouvant atteindre 5 000 dirhams et une allocation mensuelle de 1 000 dirhams pour les diplômés à la recherche d’un emploi. L’USFP promet notamment une hausse de 20 % du salaire moyen et une révision régulière des revenus, ainsi que 500 000 emplois. Le PJD, de son côté, met l’accent sur le pouvoir d’achat, l’emploi, les services publics et la gouvernance, sans chiffrage global comparable aux programmes du PAM et du PPS à ce stade. Cette différence de méthode est donc elle-même un élément du débat. Car, un programme non chiffré n’est pas nécessairement moins ambitieux, mais il est beaucoup plus difficile à confronter au bilan budgétaire de l’État.

La grille de lecture et d’analyse que nos concitoyens peuvent suivre est donc triple. Ce qui existe déjà, soit l’Aide sociale directe, l’AMO, les revalorisations salariales, le soutien au logement. Ce qui prolonge l’existant à savoir indexer une aide déjà versée sur l’inflation, augmenter une allocation existante, étendre un dispositif à davantage de bénéficiaires.

Et le programme qui constitue une rupture en modifiant la fiscalité, changer les mécanismes de redistribution, agir sur les circuits de distribution, transformer le marché du travail ou modifier profondément le modèle de financement de l’État social.

Cette grille permet de relativiser les chiffres spectaculaires des programmes, un milliard de dirhams de dépenses nouvelles n’ayant pas la même signification qu’un milliard consacré à un dispositif déjà existant. Et inversement, une réforme qui coûte peu au budget mais modifie profondément le fonctionnement de l’économie peut avoir davantage d’impact sur le pouvoir d’achat à long terme. En définitive, avec 51 milliards de dirhams déjà versés au titre de l’aide sociale directe, près de quatre millions de ménages bénéficiaires, une couverture médicale très largement étendue et plusieurs revalorisations salariales déjà engagées, le débat et les promesses des partis ne peuvent plus se résumer à « Nous allons améliorer le pouvoir d’achat ».

Car l’enjeu de cette campagne n’est plus seulement de savoir qui promet le plus. Il est de savoir qui promet quelque chose de différent et surtout de réalisable. La vraie bataille électorale devrait donc se déplacer du volume des promesses vers leur valeur ajoutée par rapport à l’existant. Parce qu’en matière de pouvoir d’achat, l’État a déjà largement commencé à dépenser la promesse sociale.

Aux partis, désormais, de démontrer ce qu’ils pourraient apporter de plus…

Afifa Dassouli

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