M. Chakib Alj président de la CGEM

Économie et Finance

Post-covid : Relance, informel, délais de paiement, les grandes ambitions de la CGEM

le 28 mai 2020


Dans les jours qui ont suivi la publication de son plan de relance de l’économie marocaine post-covid, la CGEM a organisé une e-conférence (confinement oblige) à laquelle elle a convié la presse afin de débattre du sujet. Cette rencontre a réuni les responsables des différentes sections de la Confédération, avec à leur tête M. Chakib Alj, président, et M. Mehdi Tazi, vice-président.

Le premier message que M. Alj a tenu à faire passer est le plein engagement du secteur privé marocain à reprendre ses activités dans des conditions de sécurité sanitaire adaptées. « L’activité économique a repris petit à petit depuis mardi, et permettra de soulager la trésorerie des entreprises et de l’Etat », a-t-il indiqué, notant que dans un contexte où le monde va devoir « s’habituer à vivre avec ce virus, et l’intégrer dans les réflexions », les entreprises sont mobilisées, et la CGEM a mis en place des guides sanitaires, et pris des mesures pour faciliter l’approvisionnement en matériel de protection sanitaire.

Pour ce qui est de la relance de l’économie, « notre réponse doit être aussi massive que la situation dans laquelle la crise nous a mis », a soutenu le président de la CGEM, et son plan de relance, réalisé en interne, se veut « ambitieux, équilibré, et cohérent », dans le but de « préserver notre appareil productif et éviter une récession durable ». Et le plan semble d’autant plus ambitieux qu’il entend également relever les défis qui existaient avant la pandémie. On comprendra qu’il s’agira notamment de lutter contre l’informel, et d’intégrer ceux y opérant dans les circuits légaux.

Une opportunité dans la lutte contre l’informel ?

L’économie informelle est l’une des faiblesses structurelles majeures de l’économie marocaine, un constat qui ne date pas d’hier, et que les gouvernements successifs n’ont jamais vraiment pu endiguer. L’après-covid sera-t-il vraiment le moment propice ? « Nous lui avons réservé un chapitre, et considérons que le moment est venu d’intégrer l’informel de manière efficace », a assuré M. Alj. Si les millions d’acteurs de l’informel qui ont demandé des aides du fonds spécial ont permis de mettre en évidence l’importance de ce secteur, selon la présidence de la CGEM, cela a démontré également à ces mêmes acteurs « l’importance du rôle de l’Etat dans un contexte de crise », et qu’il est « plus intéressant d’être dans le formel, car la majorité des aides de l’Etat y vont ».

C’est pourquoi le plan de la CGEM a pour objectif d’inciter en permettant à ces acteurs de « bénéficier des avantages que présent le formel sans perdre leur position sur le marché », à travers trois axes : la réduction des écarts de compétitivité entre le formel et l’informel (tarifs douaniers, baisse de la TVA), l’inclusion d’entreprises et salariés de l’informel avec statut de microentreprise, avec un impôt unique et un statut inédit auprès de la CNSS, et une politique plus sévère envers l’illégalité après. Ces mesures, conjuguées à l’impact de la crise, suffiront-elles à changer des habitudes ancrées depuis des dizaines d’années ? La tâche promet d’être ardue…

Un soutien particulier aux fournisseurs

L’un des autres grands maux qui gangrènent notre économie, les délais de paiement, sont aussi au menu de ce plan, tient-on à assurer auprès de la confédération. « Le problème se pose depuis longtemps, et nous avons fait une proposition concrète au ministère de l’Economie et des Finances », dixit M. Alj. Celle-ci stipule que toute entreprise qui n’a pas payé ses dettes au bout de 120j va payer une pénalité de 3%, puis 1% par mois supplémentaire. Les sommes collectées seront alors reversées aux PME et PMI.

Dans le même ordre d’idée, la CGEM propose que les crédits de Damane Relance soient réservés à hauteur de 50% aux fournisseurs. De plus, la recapitalisation des entreprises publiques viserait à leur permettre de régler les dettes, avec une orientation spécifique vers les délais fournisseurs.

Eviter le surendettement

Dans un contexte où « 72% des entreprises ont eu recours à au moins un report d’échéances (fiscales, bancaires et sociale) », explique M. Mehdi Tazi, les mesures de relance, qui devront être appliquées à partir de fin juin, sont en parties conjoncturelles, et devront être activées et désactivées « en fonction de la difficulté dans laquelle se trouvent les secteurs et leur rythme de reprise », mais aussi structurelles, comme l’idée d’une TVA sociale.

Mais comme nous l’avons déjà plusieurs fois expliqué dans nos pages, les PME, qui étaient en grande partie déjà endettées avant la crise, vont se retrouver face à des dettes souvent insurmontables une fois passée la période de report des échéances. Et si la CGEM « demande de reporter l’étalement des échéances au-delà du 30 juin », et propose « un dispositif de dette long terme à des taux de 4% au maximum », donc plus supportable, nombre de PME n’auront pas la structure bilantielle leur permettant un tel endettement. Et la CGEM a la « même lecture », nous dit-on, et c’est pourquoi elle a proposé deux axes supplémentaires, à savoir un renforcement des fonds propres « quand l’entreprise n’a plus la structure bilantielle pour s’endetter », et une prise en charge de certaines charges fixes (chômage partiel et taxes locales). En détail, cela implique l’introduction de nouveaux dispositifs de chômage partiel avec un partage du poids entre l’Etat, l’employeur et l’employé. L’entreprise verserait 50% du salaire, l’Etat se chargerait des 50% restants dans un maximum de 3 000 dhs, le tout accompagné d’une exemption d’IR. Cela serait opérationnel « à partir du 1er juillet pour une année » et « conditionné par le maintien de 80% des emplois ». Pour les taxes locales, qui sont, surtout en ces temps, décorrélées du niveau d’activité, la CGEM demande un traitement exceptionnel pour 2020, et un accompagnement pour 2021.

Enfin, certains secteurs demanderont un traitement spécifique, comme le tourisme, qui dépend de la demande extérieure, qui ne peut pas être stimulée de la même façon que la demande interne. Cela demandera « un plan spécifique, et des dettes et fonds spécifiques ».

Des opportunités

Ce plan demanderait un budget entre 80 et 100 milliards de dhs, selon la CGEM, dont 60% réservés aux garanties de Damane Relance. Le patronat marocain se veut toutefois optimiste, dans un contexte où « la confiance est rétablie entre opérateurs et administration », mais aussi alors que le Maroc dispose d’une excellente image à l’international grâce à son traitement de la pandémie. « Notre pays dispose de tous les atouts (un secteur privé agile et réactif, une position géographique stratégique…) pour transformer cette crise en opportunité, rebondir et se positionner comme une économie à fort potentiel de développement », dixit M. Alj, La crise amènera des changements profonds, dont une façon différente de commercer et traverser les frontières, et « nous devons avoir une image différente, en nous appuyant par exemple sur l’économie verte », a-t-il insisté.

L’un des derniers points abordés lors de la réunion a été l’augmentation du SMIG. Alors qu’elle était prévue en juillet, la CGEM a demandé son report, au vu de la situation exceptionnelle que traversent les employeurs. Mais aussi, selon le patronat, parce qu’en ce qui concerne le pacte social, la CGEM a rempli ses engagements, alors que le gouvernement ne l’a pas encore fait, notamment en ce qui concerne le chantier de l’arsenal juridique social. Et la Confédération ne veut pas être la seule à faire les efforts requis, nous a-t-on bien fait comprendre.

Selim Benabdelkhalek