Pluies record et crues majeures : les enseignements d’un épisode extrême
L’épisode d’intempéries qui affecte le Maroc depuis fin janvier 2026 se caractérise par des précipitations exceptionnellement intenses, une mobilisation humaine très large et des conséquences très contrastées entre pertes, dégâts et apports hydriques. À ce stade, les données chiffrées disponibles permettent de mieux mesurer l’ampleur du phénomène et l’efficacité des réponses publiques.
Depuis plusieurs semaines, les provinces du nord-ouest — notamment Larache, Kénitra, Sidi Kacem et Sidi Slimane — enregistrent des cumuls de pluie très supérieurs aux niveaux habituels. On relève par endroits jusqu’à 215 % de précipitations en plus que l’année précédente et environ 54 % au-dessus de la moyenne historique, selon les relevés météorologiques compilés au début de février.
Ces pluies ont permis une reconstitution très rapide des ressources hydriques nationales après plusieurs années de sécheresse prolongée. Au 31 janvier 2026, le taux de remplissage des barrages du pays était estimé à 61,3 %, contre environ 27 % à la même période l’année précédente, avec une réserve totale dépassant 10 milliards de mètres cubes d’eau, un niveau inédit depuis 2018.
Pour autant, cette abondance pose des défis de régulation. Depuis le début des crues, environ 3,8 milliards de mètres cubes d’eau ont été déversés vers la mer, dont près de 1,8 milliard provient de lâchers contrôlés ou automatiques des barrages pour éviter des ruptures catastrophiques d’ouvrages.
L’un des chiffres les plus marquants de cet épisode est sans doute celui des évacuations. Au total, plus de 143 000 personnes ont été évacuées par précaution depuis la fin janvier dans les provinces les plus touchées du nord-ouest. La province de Larache, en tête, a comptabilisé à elle seule 110 941 évacuations, loin devant Kénitra avec 16 914 personnes déplacées, Sidi Kacem avec 11 696 et Sidi Slimane avec 3 613.
Dans la ville de Ksar El Kebir, l’un des cas les plus médiatisés, environ 85 % de la population a dû quitter ses maisons, transformant temporairement la localité en quasi-ville fantôme pendant les heures les plus critiques de la crue du Loukkos.
Les méthodes d’évacuation ont varié selon les secteurs. Certains résidents ont été transférés vers des zones élevées par autobus ou camions militaires, tandis que d’autres ont été secourus depuis des toits par des hélicoptères et des embarcations lorsque les routes étaient submergées.
Ce déluge, après plus de sept années de déficit pluviométrique, a incontestablement procuré un soulagement hydrique significatif. Il assure, selon les experts, l’approvisionnement en eau potable pour les deux à trois prochaines années dans plusieurs bassins et offre une marge stratégique pour l’irrigation agricole tant que les infrastructures ne sont pas endommagées.
Pourtant, l’abondance d’eau s’est traduite par des désordres environnementaux et économiques immédiats. Des vergers d’avocats, des plantations de pommes de terre et des oliveraies ont été submergés dans plusieurs zones du Gharb et du Nord-Ouest, compromettant des récoltes et générant des pertes agricoles directes. Les inondations ont également interrompu des axes routiers, rendu certaines routes impraticables et affecté la logistique des zones industrielles proches de Larache et Kénitra. Par ailleurs, l’électricité a été coupée dans certains quartiers pour des raisons de sécurité, et des écoles ainsi que des universités ont été fermées en plusieurs points jusqu’à stabilisation de la situation.
Du point de vue humain, bien que les autorités n’aient pas encore publié de bilan définitif des pertes, des épisodes récents de crue ont causé au moins quatre décès, dont trois enfants, dans des zones proches de Tétouan après que leur véhicule a été emporté par des eaux en furie.
Face à ces défis, le gouvernement et les services de sécurité ont déployé un ensemble de mesures. Les forces armées et la protection civile ont été mobilisées pour accompagner les évacuations, sécuriser les zones sinistrées et ouvrir des centres d’hébergement. Les autorités ont également renforcé l’alerte météorologique, avec des bulletins rouges et orange, complétés par des recommandations d’évacuation immédiate dans les communes les plus exposées au débordement. En parallèle, une gestion hydraulique active a été mise en œuvre, incluant des lâchers contrôlés afin de préserver l’intégrité des barrages déjà proches ou au-delà de leur capacité nominale.
Cependant, ces opérations sont menées dans un contexte d’incertitudes. La capacité des infrastructures de drainage urbain, l’hétérogénéité des systèmes d’alerte locaux et la vulnérabilité des axes logistiques face à des pluies extrêmes restent des limitations structurelles évidentes.
LNT
