M. Pascal Lamy, ancien Directeur général de l’OMC

Économie et Finance

Pascal Lamy : « Le Maroc est très influent en Afrique, continent de manœuvre de l’économie marocaine »

le 29 juillet 2016


M. Pascal Lamy nest pas un inconnu du Maroc, notamment de sa classe dirigeante et de sa haute administration.

Dabord, parce quil fait partie du cercle le plus proche dun ami du Royaume, M. Jacques Delors, dont il fut le sherpa au G7 et le directeur de cabinet durant sa présidence de lUnion européenne, entre 1989 et 1994.

Ensuite, parce que M. Lamy fut Commissaire européen au Commerce, sous la présidence de Romano Prodi, entre 1999 et 2005, rencontrant à ce titre tous les responsables nationaux en charge des relations avec lUE.

Enfin, parce que ce diplômé de Science-Po Paris, dHEC et énarque, a accompli deux mandats successifs, (2005-2013), à la tête de lOrganisation Mondiale du Commerce qui fut portée sur les fonts baptismaux à Marrakech en avril 1994.

M. Lamy participe chaque année depuis 2001, date de leur première édition, aux Rencontres Économiques dAix-en-Provence, organisées par le Cercle des Economistes français et « the place to be» au début de chaque été pour tous ceux qui sintéressent à l’Économie et à la Finance!

Cest en marge de cette manifestation que M. Lamy a fort aimablement accepté de répondre aux questions de La Nouvelle Tribune, contribuant ainsi à assurer la qualité et lintérêt de ce numéro spécial.

Fahd YATA

 

 

La Nouvelle Tribune :

 

M. Lamy, je voudrais savoir tout dabord ce que vous inspire la thématique globale de ces seizièmes Rencontres Économiques dAix-en-Provence. Quattendre effectivement dun pays dans le contexte international actuel, sachant que lors de votre intervention durant ces journées, vous avez été assez sévère sur la souveraineté économique, considérant que c’était désormais un concept désuet, voire obsolète?

 

M. Pascal Lamy:

Effectivement, je pense que la notion de souveraineté économique est un concept qui a fait son temps. Cela n’est pas extraordinaire. Il y a des concepts qui ont été inventés par de grands penseurs, aux quinzième et seizième siècles. Ils ont eu cours pendant plusieurs siècles et la souveraineté n’est rien d’autre que la version étatique de la liberté. C’est ce qu’au XVIe siècle, le grand juriste français Jean Bodin appelait « la puissance de commandement ».

En matière économique, cela ne fait plus de sens parce que l’économie est désormais complètement intégrée au plan international. Elle ne cesse de s’intégrer davantage et cela s’appelle la globalisation géo-techno-économique du monde contemporain.

En effet, quand on regarde le contenu de l’économie mondiale, importations et exportations n’arrêtent pas d’augmenter, ce qui veut dire qu’en termes de valeurs, les systèmes économiques s’interpénètrent de plus en plus. C’est donc une affaire de coopération.

Partant, ce qui doit remplacer de mon point de vue la notion de souveraineté, c’est celle d’influence.

Qu’est-ce qu’un pays qui produit de bons résultats aujourd’hui, c’est celui qui offre à sa population des conditions de performances économiques et sociales en croissance et dont l’influence croît au service de ses propres intérêts, derrière lesquels se trouvent des valeurs.

Et plus l’on va vers une économie qui se dématérialise, vers des valeurs intellectuelles, immatérielles et non matérielles, plus ces questions d’influence deviennent importantes. Et dans ce cas, l’influence est à la portée, non de gens ou de pays qui ont été dotés naturellement de pétrole, de ressources en charbon, en cuivre ou même en zones côtières, mais de ceux qui ont de la ressource en cerveaux bien formés.

Vous avez également fait mention de la nécessité de parfaire ou daméliorer les systèmes d’éducation. Je suppose que cette nécessité rejoint tout ce qui est rassemblé sous le concept de nouvelles technologies de linformation, d’ère du numérique, etc.?

 

La nécessité de l’éducation a toujours été là. Rabelais disait que l’ignorance est la mère de tous les maux. Mais, c’est de plus en plus important parce que dans le monde d’aujourd’hui et encore plus dans celui de demain, avec la dématérialisation, la digitalisation, l’intelligence artificielle, les robots, les nanotechnologies, etc., l’avantage comparatif principal c’est « le jus de cervelle », c’est-à-dire la compétence intellectuelle. C’est une richesse très disponible qui se travaille par l’éducation, la qualification, la culture au sens large (ou allemand) du terme.

Il y a cependant des réalités qui paraissent incontournables. Ainsi, le Maroc, mon pays, est inclus dans le Sud et par rapport au Nord, même si nous avons développé lInternet et ses diverses utilisations, il y a quand même une fracture numérique.

Comment dans ce cas parler de notion dinfluence, et dintérêts dun pays lorsque, justement, il souffre de désavantages structurels pour ainsi dire ?

 

Je dirai qu’ils ne sont pas victimes de désavantages structurels, mais plutôt moins développés que d’autres pays et ce pour des raisons historiques.

Mais il y a aussi, dans le moindre développement, des chances formidables de rattrapage. Nombre de pays africains, par exemple, se développent et se développeront plus vite que des pays occidentaux parce qu’ils font et feront l’économie d’investissements lourds et de systèmes hérités du passé.

L’exemple le plus frappant, c’est le mobile en Afrique.

Ainsi, au Kenya, 80 % des transactions bancaires se font par téléphone et ce pays n’a pas eu à passer dans ses comptes les pertes et les profits liés à l’amortissement des réseaux fixes de télécommunications !

En matière d’éducation, c’est formidable de partir de rien, beaucoup mieux que d’avoir des hordes de professeurs, de corporations académiques et des institutions qui sont jalouses les unes des autres depuis des siècles !

Je crois que toutes ces grandes fractures, qui sont de l’ordre de la Culture, sont beaucoup plus faciles à rattraper que les vieilles qui étaient de l’ordre de la Nature.

Dans le cadre de cette argumentation, lorsque lon parle des nouvelles influences et de lintérêt de lEtat, est-ce quaujourdhui, en allant un peu plus loin, devrait-on considérer que la structure étatique na plus de raison d’être ? Etes-vous pour le dépérissement de lEtat, en somme ?

 

Je ne suis ni pour, ni contre, mais je le constate parce qu’il s’agit d’un phénomène inévitable compte tenu du fait que d’autres puissances que la puissance étatique sont apparues. Elles remettent en cause le monopole des Etats-Nations dans la conduite des affaires internationales. Nous connaissons ces nouvelles puissances, ces sont des entreprises multinationales, des organisations de la société civile tout aussi multinationales, des entités infra-étatiques comme les villes.

Il y a cinquante villes sur cette planète dont les maires sont beaucoup plus puissants que la moitié des membres de l’Assemblée Générale des Nations Unies !

Cela, parce que le ratio entre leur pouvoir et leur légitimité est bien meilleur que celui de nombre de dirigeants étatiques…

Les Etas-Nations subsistent parmi d’autres parties prenantes de la conduite des affaires du monde. C’est évident au plan international, et tant mieux d’ailleurs, parce que l’expérience a montré que compter sur deux cents Etats-nations armés de diplomates mène à l’immobilisme.

Mais il y a des multinationales, des organisations comme Greenpeace, WWF, Médecins Sans Frontières, ou Oxfam, qui sont plus puissantes et plus efficaces pour faire avancer des grandes causes mondiales, en mobilisant les opinions et en proposant des solutions.

On constate, néanmoins, que la puissance des Etats, dans certains cas, sexprime à travers des outils traditionnels, comme la puissance militaire, la volonté de domination stratégique, etc.

 

Cela fait effectivement partie du jeu. La capacité de projeter des forces fait partie de l’influence. Mais c’est plus de l’influence que de la puissance au sens classique du terme.

Un amphithéâtre lors des rencontres économiques d'Aix
Un amphithéâtre lors des rencontres économiques d’Aix

Lorsque vous regardez la planète en y constatant lexistence de grandes puissances au sens classique du terme, comme la Russie, la Chine, les Etats-Unis, etc., jusquoù peut aller linfluence ou la puissance de ces nouvelles forces qui émergent comme les multinationales ou les ONG ?

Ainsi, quelle est linfluence dune ONG comme Amnesty International en Chine ?

 

Elle est très forte ! Elle est réelle, même si pour la Chine, la question est plus complexe du fait de la grandeur du territoire, d’une population de 1,3 milliard d’individus et que le Parti Communiste, malgré ses centaines de millions d’adhérents, n’est pas vraiment une organisation qui associe toute la population à ses choix !

Dans ce système, qui devient multipolaire, il faut désormais batir les bonnes coalitions et exploiter les  interstices laissés disponibles par les impuissances étatiques.

J’entends  aussi par interstices, des situations où il n’y a pas d’Etats du tout. Par exemple, Daech, certaines zones de l’Afrique sans Etats réels comme au Soudan, en Somalie, en Erythrée.

Il y a, en gros, un arc qui va de l’Afghanistan à l’Erythrée, en passant par l’Irak, la Syrie, la Libye et une partie du Sahel, qui représente un trou dans la globalisation. Et, sans être un apôtre de celle-ci, je constate que les principales zones de dangers sur cette planète sont celles qui se trouvent hors de la globalisation.

L’Etat-Nation garde donc de la pertinence, mais ensemble avec de nombreux autres pouvoirs.

Comment réduire les interstices dans ce cas ?

 

Avec des coalitions, du type de celle qui a abouti à la nouvelle génération des objectifs du développement durable à l’ONU. Les entreprises, la société civile, les villes, ont davantage contribué que les diplomates.

Quand on a fait la COP21 à Paris, il n’y avait pas que des diplomates autour de la table. Et de loin ! C’était frappant, physiquement, de constater que cette rencontre mondiale n’avait plus rien à voir avec le  Congrès de Vienne !

Et vous considérez que la COP21  a été un succès ?

Oui, certainement, parce que la COP21, en impliquant beaucoup d’autres que les Etats, avait plus de chances de produire des résultat. Les révolutions des technologies de l’information aident aussi: dans six ans, par exemple, il y aura des satellites qui permettront d’évaluer les émissions de CO2 sur des parcelles de 100 KM2.

Grâce à la science et à la technologie, on aura des résultats beaucoup plus probants que le Protocole de Kyoto ! A partir du moment où tout le monde peut voir ce qu’un quartier de Pékin émet comme CO2, le pouvoir se décentralise considérablement.

Le Protocole de Paris sera mis en force parce que les gens qui devront prendre des mesures pour limiter les émissions de CO2 seront obligés de le faire par les opinions.

Les mécanismes de marché seront ainsi utilisés pour remplir les objectifs contre le réchauffement climatique, comme le confirment les grands débats autour de la finance verte aujourd’hui.

Et la finance verte ne se décrète pas, elle s’opère sur les marchés, à travers des décisions d’investissements.

Nous sommes, au Maroc, assez bien placés pour cela puisque notre pays shonore davoir mis en activité la plus grande centrale solaire au monde, à Ouarzazate !

Tout à fait et d’ailleurs, le Maroc est plutôt bien représentatif de ce qu’est l’influence par rapport à la puissance. En Afrique, le Maroc n’est pas très puissant, mais il est très influent. Il pourrait l’être davantage car chacun sait que l’Afrique est le continent de manœuvre du Maroc et de l’économie marocaine, et votre pays est en tête de peloton sur bien des sujets.

Que peut-on attendre de la COP22 qui aura lieu à Marrakech en novembre prochain ? Que pourrait-il en sortir de façon opératoire ?

 

 

Ce qui pourrait en sortir de façon opératoire, c’est le sentiment que les engagements pris à Paris entrent en vigueur,  et que le mode de suivi des objectifs est organisé. Cela implique effectivement du travail parce qu’entre les grands principes et le système de notification des objectifs nationaux à l’intérieur d’une banque de données, il faut que ces notifications soient classées, regroupées, traitées et s’assurer de leur dissémination afin que le contrôle par l’ensemble des parties prenantes soit rendu possible et effectif.

Vous avez longtemps porté la casquette de patron de lOMC. Quel est l’état du commerce mondial aujourdhui alors que nous constatons un certain nombre de turbulences qui pourraient en freiner le développement, tandis que les interstices couvrent des zones de plus en plus larges et quil conviendrait, en évoquant larc de lAfghanistan au Sahel, de parler de béance ?

 

Le commerce mondial se porte bien, même si, effectivement, on entend des bruits contraires.. Le protectionnisme aboie beaucoup, plus qu’avant, mais, pour l’instant, il ne mord pas!

De plus, l’interpénétration croissante des économies fait qu’il n’est pas intéressant d’endommager les échanges parce que les processus de production  de biens et de services sont de plus en plus disséminés selon une chaîne de valeurs. Il y a, il est vrai, plus de mesures anti-dumping qu’il y a dix ans parce qu’effectivement, il existe des surcapacités mondiales, dans l’acier notamment. Certains, comme vos voisins algériens, peinent à rejoindre le système car ils ne croient pas sérieusement que l’ouverture des échanges est bonne pour l’économie. D’autres prennent beaucoup de temps pour s’ajuster, comme l’Ethiopie. Je laisse de coté la Corée du Nord…

Enfin, dernière question M. Lamy, quel est votre sentiment après le Brexit ? Celui-ci peut sassimiler aux effets de la montée des populismes. Nest-il pas porteur de protectionnisme et de repli sur soi ?

Je dirai tout d’abord que le Brexit est une mauvaise nouvelle pour tout le monde !

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne est préoccupante car elle est une des manifestations de la montée des populismes. Mais entre ce phénomène et le Brexit, ce n’est pas univoque. Il y a des mouvements xénophobes et isolationnistes et des mouvements xénophobes qui ne sont pas protectionnistes. C’est d’ailleurs une des questions qui se posent aux promoteurs du Brexit qui se demandent bien ce qu’ils vont faire désormais !

Ils nont pas de « plan B » en fait !

Ni même de plan A!  Bien sûr qu’il existe un sentiment de frustration et d’anxiété  au sein de la classe moyenne occidentale dont une partie a le sentiment que la manière dont le système s’est développé et que l’on appelle globalisation depuis trente années, a mieux marché pour d’autres que pour elle.

Ainsi, il est vrai qu’aux Etats-Unis par exemple, les inégalités ont augmenté et que dans ce jeu très efficace, la majeure partie  partie des gains a été captée par les plus riches.

Tout cela est vrai, mais pour autant, je n’ai jamais cru que la fermeture ou la restriction des échanges soit la bonne solution. L’avantage de l’ouverture, c’est que cela produit des efficiences, même si le problème de leur répartition se pose pour des raisons de justice. Mais les solutions sont plus locales, nationales, que globales.

Doù lintérêt de la pérennité de lEtat-Nation ?

Oui, car c’est là où la Nation, en tant que communauté humaine ressentie comme communauté , comme un espace de solidarité, importe.  C’est la force des sentiments et des idées. Pas celle des choses.

Entretien réalisé par Fahd YATA