OMTPME : la donnée comme levier d’action pour les TPME
À l’occasion d’un point de presse organisé le 7 janvier 2026, l’Observatoire marocain de la très petite, petite et moyenne entreprise (OMTPME) a présenté la 6e édition de son rapport annuel, dans un format qui entend réaffirmer une ambition : « produire des connaissances robustes et neutres pour un meilleur éclairage de la décision publique », selon sa directrice, Mme Amal Idrissi, en ouverture de la conférence.
Dans son propos introductif, la responsable a rappelé le point de départ : les TPME constituent « le cœur même du tissu productif » et, pour mieux les comprendre et mieux orienter les politiques publiques, le besoin de données « fiables, harmonisées et accessibles » s’impose comme une condition de méthode. L’Observatoire, créé en 2013, se présente ainsi comme un pôle national de référence pour la collecte, la fiabilisation et l’analyse de micro-données sur les entreprises, avec une promesse centrale : renforcer la crédibilité scientifique, l’indépendance analytique et la transparence des traitements.
Trois outils « propriétaires » pour fiabiliser et rendre comparables les bases administratives
Le cœur de la présentation a porté sur les fondations techniques de cette production statistique. L’OMTPME explique avoir développé en interne trois outils de fiabilisation et d’harmonisation des données, mobilisant data science, intelligence artificielle et apprentissage automatique, afin de dépasser des contraintes structurelles des bases administratives : lacunes de géolocalisation, coexistence de nomenclatures sectorielles, et absence de l’information sur le genre du dirigeant dans de nombreux systèmes.
Le premier outil vise la lecture territoriale : un algorithme de géolocalisation et de référencement qui couvre l’ensemble du territoire national, avec un référentiel détaillé (régions, provinces, cercles et communes) et la capacité de géolocaliser des entreprises dépourvues de code géographique, en harmonisant les codes des villes. Dans l’argumentaire de l’Observatoire, la portée est directe : une localisation plus fiable permet des diagnostics territoriaux plus pertinents et, potentiellement, un meilleur ciblage des dispositifs publics.
Le deuxième outil s’attaque à l’interopérabilité sectorielle dans le temps, en réponse à la coexistence de la NMA 1999 et de la NMA 2010, qui crée des ruptures dans les séries et complique les comparaisons. L’OMTPME dit avoir recours à une méthode de similarité sémantique pour automatiser des correspondances entre activités, assorties de scores de similarité, afin d’assurer la continuité des séries statistiques.
Enfin, le troisième outil concerne la production de données désagrégées par genre, un chantier présenté comme déterminant pour les politiques d’inclusion. Mme Idrissi a insisté sur une approche hybride combinant machine learning et outils d’IA de type LLM, afin d’affiner l’identification du genre à partir du prénom, en tenant compte du contexte culturel et linguistique. L’Observatoire met en avant la réutilisabilité de ces outils par des administrations, mais aussi par des acteurs privés, notamment dans une logique de suivi des écarts d’accès au financement.
Un tissu entrepreneurial en légère progression, mais très concentré
Sur le volet des résultats 2024, le rapport annuel met en évidence un effectif de 380 230 entreprises personnes morales, en hausse de 1,3% par rapport à 2023. La structure demeure dominée par les entreprises de petite taille : 94% affichent un chiffre d’affaires inférieur à 10 millions de dirhams, tandis que les grandes entreprises (au-delà de 175 millions) représentent 0,5% seulement. Territorialement, l’axe Tanger–El Jadida reste prédominant, avec une concentration proche de 65% des entreprises, traduisant à la fois l’attractivité des principaux pôles et la persistance des déséquilibres régionaux.
La dynamique de création demeure soutenue : près de 96 000 entreprises (personnes morales et physiques) ont été créées, dont environ 68 000 personnes morales, avec une progression globale de 2%. La région Casablanca-Settat concentre à elle seule 36,8% des nouvelles créations, devant Marrakech-Safi (13,1%) et Rabat-Salé-Kénitra (13%). En parallèle, les dissolutions des entreprises personnes morales augmentent de 6,3% en 2024, totalisant 11 596 unités, avec un fait saillant : plus de la moitié des entreprises dissoutes ont moins de cinq ans.
Chiffre d’affaires, export, valeur ajoutée : une croissance réelle, mais polarisée
L’OMTPME chiffre le chiffre d’affaires cumulé des entreprises personnes morales à 2 628,1 milliards de dirhams en 2024, en hausse de 9,4%. Toutefois, la création de valeur apparaît concentrée : les grandes entreprises génèrent 63,7% du chiffre d’affaires et 64,7% de la valeur ajoutée, cette dernière atteignant 536,5 milliards de dirhams (+16,6%). Casablanca-Settat pèse 59% du chiffre d’affaires national, devant Rabat-Salé-Kénitra (14,9%) et Tanger-Tétouan-Al Hoceima (10%), tandis que ces trois régions concentrent 85,6% de la valeur ajoutée.
À l’export, le chiffre d’affaires à l’export atteint 520,5 milliards de dirhams en 2024 (+12,7%). L’industrie manufacturière domine (56,5% du total) et enregistre une forte progression (+42,7%), quand les industries extractives reculent nettement. Là encore, l’export reste polarisé : les grandes entreprises représentent près de 80% du total, et les trois pôles Casablanca-Settat, Tanger-Tétouan-Al Hoceima et Rabat-Salé-Kénitra concentrent 88,7% de l’export.
Emploi, salaires, entrepreneuriat féminin : des avancées, des limites structurelles
Sur le marché du travail formel, les emplois déclarés à la CNSS totalisent 4 067 593 en 2024, en hausse de 2%. Les TPME restent majoritaires dans l’emploi déclaré, tandis que la dynamique d’emplois profite davantage aux grandes structures. La masse salariale atteint 221,8 milliards de dirhams (+8,6%), avec une structure encore fortement concentrée dans les bas niveaux de rémunération : 72,7% des salariés perçoivent moins de 4 000 dirhams, malgré l’effet mécanique des revalorisations successives du SMIG.
L’entrepreneuriat féminin demeure, lui, à un niveau jugé structurellement bas : 60 363 entreprises personnes morales sont dirigées par des femmes, soit 15,5% du total. Sur l’accès au crédit, 150 584 entreprises bénéficient d’un encours total de 630,4 milliards de dirhams ; les entreprises dirigées par des femmes représentent 14,7% des bénéficiaires et 10,8% de l’encours, avec une forte concentration à Casablanca-Settat.
Interrogée sur l’absence des régions du Sud dans les rapports régionaux, Mme Idrissi a expliqué que la représentativité statistique restait insuffisante, en raison notamment d’une faible déclaration, et a indiqué qu’un chantier de collecte est engagé, avec des partenaires institutionnels, pour améliorer la couverture territoriale via un recensement ciblé. Sur les travaux attendus au premier semestre 2026, elle a confirmé un calendrier de publications conjointes avec des partenaires internationaux sur la transformation digitale des entreprises, la dynamique et la productivité, l’entrepreneuriat féminin et les délais de paiement, ainsi qu’une étude sur les industries culturelles et créatives.
Au fil de la conférence, un message a traversé la présentation : la croissance du tissu productif est réelle, mais les indicateurs soulignent des fragilités persistantes — notamment dans la phase critique des 2 à 5 ans, dans l’équilibre territorial et dans l’accès au financement des petites structures et des entreprises dirigées par des femmes — ce qui renforce, selon l’Observatoire, l’urgence de politiques mieux ciblées, fondées sur des données plus interopérables et davantage partagées entre institutions.
Selim Benabdelkhalek
