Politique

Maroc-Espagne, le « h’rig » du fric…

le 31 octobre 2018


La bourgeoisie marocaine, dit-on dans les salons huppés de Casablanca, Marrakech ou Rabat, a le spleen, le blues, le moral en baisse…

Elle vit, comme les autres couches et classes de la population, des moments de doute, de défiance, mais à la différence des démunis, des pauvres ou même des classes moyennes, son avenir est assuré, au moins parce qu’elle possède des biens immobiliers, des moyens financiers, des placements en bourse et autres contrats d’assurance Vie…

Pourtant, cette aisance financière ne la rassure plus et on assiste depuis plusieurs mois à des « mouvements migratoires » vers des cieux estimés plus cléments.

Il ne s’agit certes pas de flux de personnes qui traversent illégalement les frontières en quête d’un avenir meilleur, tels ces milliers de Subsahariens qui tentent, à bord de pateras ou en franchissant des barrières grillagées aussi hautes que meurtrières, de gagner des rivages supposés plus accueillants en Europe.

Schengen, ouvre-toi

Non, nos « harragas de la jet set nationale » ne sont pas des aventuriers… Ils ont besoin de confort, de certitudes, de sécurité, et cherchent en fait à « assurer leurs arrières » au cas où…

C’est donc en mixant plusieurs formules qu’ils réalisent leurs plans.

Alors, à défaut de posséder « la nationalité » comme ils disent, le premier pas à accomplir est celui du visa Schengen.

Disposer de ce fameux sésame, pour une durée supérieure à une année si possible, est désormais une quête de chaque instant chez nos « bourges » nationaux.

Et l’on peut entendre les plaintes et doléances de ces messieurs-dames qui récriminent contre les autorités consulaires de tel ou tel pays membre de l’UE.

Car désormais, non seulement les conditions d‘éligibilité et d’octroi sont beaucoup plus drastiques qu’auparavant, mais, en outre, les délais d’attente sont longs, trop longs pour ces personnes qui ne font jamais la queue chez le boulanger, se garent en troisième file pour récupérer les enfants à l’école, etc.

Le visa est donc très couru ces derniers temps car il garantit à la fois la possibilité de quitter le territoire national à tout moment, mais aussi et surtout, il permet de partir à la recherche d’un moyen imparable d’éteindre toutes les angoisses existentielles, l’acquisition d’un bien immobilier en dehors du Maroc.

Certains vont donc, quand ils sont très riches et bien informés, au Canada pour y obtenir une carte de séjour moyennant le dépôt de plusieurs dizaines de milliers de dollars, d’autres tentent leur chance aux États-Unis, mais les plus nombreux se tournent vers l’Espagne voisine, qui présente, incontestablement, « le meilleur rapport qualité-prix » !

Les atouts espagnols résident d’abord dans la proximité géographique puisque seul le Détroit de Gibraltar nous sépare de la Costa Del Sol, de ses plages, de ses bars à tapas, de ses El Corte Inglès, de ses boîtes de nuit et, last but not least, de son immense parc immobilier.

Celui-ci a été rendu accessible à nos chers (au sens de la fortune) compatriotes grâce aux conséquences de la terrible crise financière et économique qui a frappé l’Espagne à partir de 2008.

La déroute des subprimes américains entraîna, en effet, l’éclatement de la bulle immobilière en Espagne (et ailleurs), laquelle, par exemple, conduisit un géant comme FADESA à mettre les clés sous la porte, plombant ainsi durablement l’un des projets phare du Plan Azur national, la station balnéaire de Saidia, récupérée (à son corps défendant ?) par le Groupe Addoha…

Rebajas, rebajas…

Les promoteurs immobiliers andalous, pour sortir de l’impasse, durent baisser leurs prix de 20 à 30%, tandis que les mairies comme celle de Puerto Banus par exemple, concédaient aux nouveaux acquéreurs étrangers, c’est-à-dire les Marocains, des « cartes gold » assurant une carte de séjour permanente à tous les membres d’une famille propriétaire d’un « pied à terre » en Andalousie.

Bien évidemment, il n’est pas possible de disposer très précisément du nombre exact de nos concitoyens qui ont eu recours à ces « opportunités » pour tout à la fois épargner en euros, acheter des biens immobiliers et disposer d’un titre de séjour permanent.

Certes, les pouvoirs publics nationaux, après la fameuse amnistie fiscale assortie d’une prescription libératoire de 2016, pourraient non seulement fournir les indications chiffrées sur ces acquisitions immobilières, mais également l’identité des acquéreurs.
Mais l’offre d’amnistie était assortie de l’engagement ferme du secret. Ouf… !

Pourtant, certaines indications fiables, recueillies auprès des autorités espagnoles, « en off », énoncent qu’il y aurait actuellement plus de 350 000 titres immobiliers détenus par des citoyens marocains en Espagne du Sud !

Un chiffre à rapprocher avec celui qui indique que depuis le 1er janvier de l’année en cours, plus de 900 000 touristes marocains ont séjourné en Espagne !

Cambio? aqui, aqui !

L’Espagne, et tout particulièrement l’Andalousie sont donc des refuges pour « le gratin » de la société marocaine qui est prêt à miser gros, très gros pour exfiltrer des espèces sonnantes et trébuchantes, illégalement bien sûr, afin de posséder qui un appartement, qui une villa sur la Costa Del Sol.

C’est tellement vrai que la « filière » de Sebta aurait été particulièrement sollicitée ces derniers mois et nombreux sont les riches citadins de Casablanca, Rabat ou d’ailleurs qui savent exactement où changer leurs valises pleines de dirhams pour des euros que des « cambistes » à la sauvette leur proposent aux abords même de la frontière terrestre, et notamment dans les parages immédiats du vieux marché couvert de Sebta, juste à côté d’une pompe à essence, (avis aux douaniers et aux amateurs…) !

Quant aux plus prudents, des filières existent qui se chargent des transactions, avec, au passage, des commissions relevées justifiées par la nature illicite de ces opérations.

Le résultat de ce rush des bourgeois sur le Sud de l’Espagne, outre l’hémorragie de dirhams qu’il provoque, est d’entraîner un effet d’éviction qui pénalise directement le secteur de l’immobilier de luxe et résidentiel au Maroc même.

Les gros promoteurs, ceux-là mêmes qui ont si bien profité de la bulle il y a quelques années, tirent la langue aujourd’hui car leurs clients potentiels ont fui.

Les étrangers se sont détournés du Maroc, Marrakech étant trop chère par exemple, et les nationaux préfèrent s’abstenir au profit d’un bien en Espagne, au point où nombre d’entre eux se plaignent de ne pouvoir revendre leurs propriétés marocaines ou les terrains nus qu’ils possèdent en surplus, désireux qu’ils sont d’aller « investir » ailleurs…

In fine, c’est toute l’économie nationale qui pâtit, du secteur immobilier aux réserves de change, sans que l’on ne constate une vraie réaction des autorités.

Mais ce phénomène de sauve qui peut n’est guère pour étonner de la part d’une classe sociale qui, partout dans le monde, ne s’est jamais vraiment illustrée par son patriotisme !

Fahd YATA

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