Libre tribune : La réponse aux insultes et autres caricatures, le silence, la patience et la miséricorde

Nous avons choisi de publier ci-après une libre tribune de M. Rachid Hamimaz, universitaire. Le texte est d’importance, tout comme sa sensibilité et chacun pourra faire siennes ou non ses analyses, mais il est incontestablement porteur de certains des messages les plus précieux de l’Islam, tolérance, respect des opinions d’autrui, sagesse et miséricorde.

FY

« Entre deux maux, je me refuse à choisir le moindre »

Pierre Bourdieu, Réponses

 

Ce que je voudrais montrer dans cet article, c’est que la vision manichéenne de la lutte du bien contre le mal, que les médias français et les politiques tentent d’imposer depuis des décennies, s’agissant de la place et du rôle de l’Islam dans les sociétés occidentales, est complétement loufoque.

La réalité n’est pas celle d’un western de John Ford où les gentils cowboys combattent les méchants indiens pilleurs de diligences et violeurs des belles femmes blanches.

Les dirigeants, français et américains notamment, ne sont pas ces cowboys ni les héros de films, capitaines héroïques d’une valeureuse cavalerie portant secours à la veuve et à l’opprimé.

La réalité est beaucoup plus complexe, et disons simplement, que s’il y a des responsables, ils sont dans les deux camps. Ce qui se déroule sous les yeux des musulmans et des citoyens français, c’est-à-dire la montée de l’extrémisme religieux, la propagation des caricatures sur le Prophète en tant que principe intangible de la liberté d’expression, les réactions politiques disproportionnées de part et d’autre, est de la responsabilité partagée des musulmans et des gouvernants occidentaux.

Source : AFP

La responsabilité des musulmans

Ce à quoi nous assistons de la part de certains musulmans, en France et dans le monde, les réponses violentes (attentats) ou les insultes du type « marcher sur le portrait du président Macron» (comme on l’a vu dans d’autres pays d’Orient), brûler le drapeau français ou boycotter les produits français, n’ont rien à voir, ni avec le fond ni avec l’esprit, de cette religion millénaire.

Il est vrai, ainsi que le montre une enquête sérieuse , que la plupart des musulmans vivant en France font très largement confiance aux institutions de la République et ont bien intégré les valeurs de l’État français.

Si on peut comprendre l’offense qui a été portée aux musulmans, la tristesse et la colère du fait de la sacralité du personnage du Prophète, qui, pour ceux qui l’ignorent, est, pour tout croyant, la porte du salut et l’objet de tout son amour et de toute son affection, on ne peut en revanche accepter ni tolérer les réactions violentes à ces offenses.

C’est ce que je vais essayer de démontrer à travers ma lecture du texte sacré et de la biographie du Prophète.

Emmanuel Macron disait il y a quelques mois que l’Islam était en crise. Il a été mal conseillé. Il aurait dû dire, les musulmans sont en crise et non l’Islam. L’Islam est, et il doit être compris. Lorsqu’on est président de la République française et qu’on a 7 millions de concitoyens d’origine musulmane, il est impardonnable qu’on ne connaisse pas leurs croyances et leur religion. Le Président américain Barak Obama a montré qu’il connaissait assez bien la religion de ses concitoyens musulmans. Emmanuel Macron aurait dû s’en inspirer.

Examinons maintenant la biographie du Prophète, (sur lui le salut et les prières de Dieu). Jamais un Prophète de l’ancien ou du nouveau Testament n’a été insulté et violenté comme ce fut le cas du Prophète Muhammad. A-t-il répondu aux insultes ? A t’il incité ses compagnons à le faire ?

Au pire moment de sa vie, lorsque les exactions de son peuple atteignirent leur paroxysme, une virulence inimaginable, et que Dieu lui envoya l’ange lui dire : «Si tu le veux, Dieu est prêt à réunir sur eux ces deux montagnes», Il répondit : «Non, Ô Seigneur, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font, peut-être susciteras-tu d’entre eux une descendance qui croira en toi et t’unifiera».

Un grand orientaliste, connaisseur de la religion musulmane, comme Régis Blachère, qu’on ne peut taxer de partial, il n’était pas musulman, eut cette réflexion sur le Prophète : «Quoi qu’on en ait dit, l’homme fut bon et généreux».

Ses valeureux compagnons qui sont des modèles de sainteté et de comportement nobles pour des centaines de millions de musulman, prenaient leur mal en patience, et à l’image de leur Prophète, ne répondaient pas aux injures et offenses incessantes.

Je retiendrai un fait dans cette biographie qui est révélateur de ce que nous disons.

Cette histoire est rapportée dans le «musnad» de l’Imam Ibn Hanbal et les «sunan d’abi Daoud». Autant dire que ce hadith est des plus authentiques. Un jour alors que le Prophète était assis avec son compagnon Abou Bakr (qui deviendra après sa mort le premier calife de la nation musulmane), un homme vint sermonner Abou Bakr. Il ne cessa de l’injurier et de l’insulter. Le compagnon resta impassible et l’écouta en silence. A un moment donné, il se leva et commença à répondre à son accusateur dans les mêmes termes. Le Prophète s’en alla subitement. Abou Bakr courut après lui et lui demanda : « Ô Prophète de Dieu, qu’ai-je fait ? Lorsque j’ai commencé à répondre aux insultes, tu es parti subitement. Le Prophète lui répondit : lorsque tu écoutais en silence ces injures, un ange répondait à ta place à ce dénigreur. Lorsque tu as décidé de lui répondre sur le même ton, l’ange est parti et le diable le remplaça. Et je ne voulais pas rester en un endroit où siège Satan».

Cette belle histoire montre ce qu’étaient les valeurs du Prophète et quel type de réponse doit être celle de tout musulman aux insultes, caricatures ou autre : le silence, la patience et la miséricorde. Toute réponse qui n’est pas de ce type est, selon les termes mêmes du Prophète, d’ordre satanique, diabolique.

On apprend dans sa biographie qu’un jour il était en train de prier dans l’enceinte de la Kaaba. Nous étions là avant l’hégire au moment où il était à la Mecque et où les exactions de son peuple étaient extrêmes et insupportables. Un groupe de dénégateurs était assis à proximité du Prophète. Ils étaient au nombre de sept et à leur tête un des plus virulents ennemis du Prophète, Abou Jahl. Ce dernier demanda « allez chercher l’estomac de cette chamelle que nous avons égorgé hier ». Il ajouta « que quelqu’un d’entre vous, aille le jeter sur Muhammad au moment où il se prosterne ». C’est ce que fit un des dénégateurs, alors que les autres s’esclaffaient de rire. Le Prophète prit son temps au cours de la prosternation car il savait que quelque chose d’immonde lui avait été posé sur l’épaule. Il sentit la saleté de cette panse, remplie d’excréments, dégouliner sur son cou et sur ses vêtements. Un compagnon, Abdallah Ibn Massoud avait assisté à ce spectacle désolant. Il ne put porter secours à son Prophète car les dénégateurs étaient armés jusqu’aux dents. La fille du Prophète, la douce, la vertueuse, la sainte Fatima Zohra accourut et enleva la panse qui dégoulinait sur son père. Elle se tourna vers les dénégateurs et les sermonna, mais comme elle était encore jeune, ils ne firent pas attention à elle.  Le Prophète essuya son noble cou, baissa la tête, ne dit pas un mot. Il leva ses deux mains au ciel et fit cette prière par trois fois « Ô Seigneur délivre moi des qorayshites ». Plus tard, lors de la bataille de Badr, les 7 dénégateurs furent tués et on trouva leur corps éparpillés sur le champ de bataille.

Silence, patience, pardon, longanimité et énorme compassion, voici les valeurs auxquelles nous ont habitués le Prophète et ses compagnons, face aux critiques et offenses de toutes sortes. Il disait aussi : «l’intrépide, le valeureux n’est pas celui qui se met hâtivement en colère mais l’’intrépide, le valeureux, est celui qui se retient et se maitrise au moment de la colère» (rapporté dans les deux sahih). Sa biographie abonde de ces exemples.

Source : AFP

Le Coran sacré fait état de ces insultes et injures adressées au Prophète et à tous les envoyés avant lui. Parmi les accusations populaires rappelées par le Coran on trouve : « tu n’es qu’un homme comme nous, « menteur », « fou », « possédé », « poète », « ensorcelé », « égaré », « faible », « ce sont les plus vils qui te suivent », en plus des « railleries et moqueries ». De tous les messagers, c’est le Prophète Muhammad qui a fait l’objet de presque toutes les accusations exceptées celle de magicien. Ces spécificités s’expliquent par la forme même que prend la révélation qui se veut un défi aux valeurs culturelles dominantes dans les sociétés d’accueil du message. A un peuple de poètes, le message divin se veut un défi aussi bien par sa forme que son contenu. C’est ce qui suscitera l’émerveillement d’un grand poète anté islamique, comme Walîd Ibn Mougîra, qui s’écria : « Il n’y a parmi vous personne de plus savant que moi dans la poésie, ni de rajâz, ni de qaçîda, ni d’hommes ni de djinns. Or en ce que tu dis, je ne trouve rien de tout cela ! Dans ce que récite Muhammad, il y a de la douceur, du brillant, du vernis. Cela porte fruit par en haut, cela est arrosé par en bas. Cela monte bien haut comme un palmier, cela écrase tout ce qui est en bas »[3]

A des sociétés qui croient et développent la magie, le message divin se veut un défi par les prodiges réalisés par les prophètes qui leur sont envoyés : A Jésus qui vint à son peuple avec des preuves évidentes, notamment les grands prodiges (résurrection, guérison de la cécité, de la lèpre, etc.), les incroyants diront : « C’est là une magie manifeste » (Cor 61, 6). Même cas pour Moïse face à Pharaon : « Puis Nous avons envoyé́ Moïse et Aaron, munis de Nos signes, à Pharaon et aux dignitaires de sa cour. Mais ces derniers les accueillirent avec arrogance, en tant que peuple pervers. Et, mis en face de la Vérité́ que Nous leur avons transmise, ils ne purent que s’écrier : « Ce n’est là que pure magie ! » Et Moïse de répliquer : « Comment pouvez-vous traiter de magie la Vérité́ qui vous est transmise, alors que l’œuvre des magiciens, jamais ne prospère ? » [Cor 10, 75-78]

Le Coran enregistre ces accusations et y répond, en défendant Son Prophète et essayant de convaincre et de persuader que la vérité est tout autre. Tantôt il rassure le Prophète en lui disant que d’autres messagers avant lui ont été traité de menteurs (35, 4), tantôt il compatit au chagrin du Prophète comme dans ces versets suivants : « Nous savons à quel point leurs propos te chagrinent. En réalité, ce n’est pas toi qu’ils traitent de menteur, ce sont les signes de Dieu que ces iniques traitent d’imposture » (6, 33). Ou « Nous savons bien que leurs dénigrements t’oppressent le cœur ».

A aucun moment, nous n’avons une incitation du Coran à se venger, à tuer ceux qui insultent, etc.

Le chagrin est légitime et c’est ce qui habitent tous les musulmans offensés par les caricatures sur le Prophète, qui comme le déclarait Luc Ferry[4], ancien ministre de l’éducation, frisent la pornographie et sont ignobles. Mais cela s’arrête là. Le chagrin et la tristesse d’être offensé dans sa foi, aussi bien dans la biographie du Prophète que dans le texte sacré, ne doit à aucun moment se transformer en insultes ou en désir de vengeance. Le Coran fait preuve d’une sagesse extraordinaire lorsqu’il dit : « N’insultez pas ceux qui invoquent d’autres divinités que Dieu, car ils seraient tentés, dans leur ignorance, d’insulter à leur tour Dieu, par esprit de vengeance. C’est ainsi que Nous embellissons aux yeux de chaque peuple ses propres actions. Puis ils retourneront tous à leur Seigneur, qui les informera de leurs actes passés » (6.108). Cela signifie qu’il n’y a pas de réponse à donner aux caricatures car autrement, c’est à une escalade de caricatures qu’on va assister, qui forcément porteront davantage atteinte à l’Islam et à son Prophète.

Je pense avoir montré sur la base des textes des musulmans que tout ce qui est entrepris au nom de l’Islam, comme réponses violentes, insultes, injures ou attentats, n’a rien à avoir avec l’Islam, n’a strictement rien à avoir avec l’Islam

Il y a toujours eu dans les comportements nobles du Prophète, comme pour le Coran, un espoir que les attitudes hostiles changent que l’ennemi acharné d’hier devienne un allié, un ami. Nous avons plusieurs exemples de personnes qui étaient des adversaires implacables du Prophète et qui par la patience, la miséricorde et la longanimité de celui-ci, sont devenus ses plus fidèles compagnons. L’exemple de Omar al Khattab (second calife de l’Islam) est, à cet égard, édifiant.

Mon maître spirituel, Feu shaykh Sidi Hamza, guide de la voie soufie al boudchichiyya disait : « Pour moi, l’homme véritable est celui qui fait de son ennemi, son ami ». C’est en étant ainsi, à l’image du Prophète, que les musulmans pourront agir sur les comportements hostiles et inciter les plus acharnés diffamateurs à vouloir connaitre la religion musulmane et son noble Prophète. Alors, moi français, je pourrais dire : « j’ai envie de connaître cet homme qui est le modèle de vie des musulmans, qui a produit cette excellence des comportements que je constate chez les citoyens musulmans que je croise dans la rue ». De la même manière que moi, français, admiratif face à la politesse et le bel agir des chinois que je rencontre à Paris ou ailleurs, j’aurai envie de connaître davantage les grandes figures, ces sages qui ont inspiré ces vertus millénaires, Confucius (mort le 11 avril 479 av. J.-C), Zhu Xi (mort en 1200), Wang Yangming (mort en 1529) ou encore les sages taoïstes comme Lao Tseu (mort en 531 av. J.-C)

Finalement, toute cette effervescence médiatique à laquelle nous assistons est nourrie par une profonde ignorance de ce qu’est l’Islam et son Prophète et ce même au plus haut sommet de l’état français.

Le soufisme, ou mieux l’Islam soufie qui est le vécu du Prophète et de ses compagnons, dans la mesure où il insiste sur le travail sur soi, sur le combat intérieur (le grand jihad) est un acte de responsabilité sans équivalent pour le musulman, une remise en question nécessaire à tout cheminement spirituel. C’est cette responsabilité qui, aujourd’hui, doit être développée.

En se focalisant sur soi, sur la lutte contre son ego, le soufisme apprend aux musulmans que le véritable ennemi n’est pas à l’extérieur mais à l’intérieur, en nous. La parole soufie célèbre, principe de vie immuable de tout soufi, dit : « Ne déteste ni juif, ni chrétien mais exècre ton âme que tu portes en toi ». Cette introspection, dont le fondement est l’invocation d’Allah (le dhikr), développe chez le croyant des valeurs de compassion, de tolérance, d’amour qui sont aux antipodes de ce qu’est l’intégrisme ou l’extrémisme. Elle permet aux musulmans de vivre en bonne intelligence, en harmonie avec d’autres cultures, de respecter les lois des pays d’accueil, d’aimer autrui en tant que créature de Dieu, en tant qu’il est issu du souffle divin (« Et Nous lui avons insufflé (l’homme) de Notre esprit » dit le Saint Coran).

Le penseur soufi Mounir al Kadiri Boudchîch président du colloque mondial sur le soufisme disait récemment que le soufi était un citoyen mondial.Ce concept de citoyen mondial montre que finalement ce qui se passe en France, ou ailleurs, me concerne au plus haut point et provoque chez moi les mêmes émotions, la même douleur qu’un français touché par ces événements, attentats ou autre. Ce qui arrive ailleurs n’est pas éloigné de moi. C’est mon vécu, celui du village planétaire dans lequel je vis.

Voir dans tous les hommes l’origine, et en y parvenant, on apprend à les aimer. C’est cela le but du soufisme, de l’Islam authentique, et non de l’Islam frelaté, pollué qu’est l’extrémisme.

Il faudrait que les musulmans soient à l’image du soufi résistant, l’émir Abdelkader qui traitaient ses prisonniers de la meilleure manière, qui les a subjugués par l’excellence de ses comportements. Lorsqu’il a été fait prisonnier à son tour par la France de la restauration de Louis Philippe, nous dit le regretté Bruno Etienne, dans une très belle biographie de l’émir[5], ses anciens prisonniers vinrent se mettre spontanément à son service, lui offrant leur aide et leur appui. Beaucoup d’entre eux ont parlé de la grâce qui les a touchés lorsqu’ils le côtoyaient, lorsqu’ils le voyaient prier.

C’est grâce à ces comportements et à ce bel agir que l’Islam emmené par les voies soufies s’est répandu en Asie, très tôt en Chine, un peu plus tard en Inde, Malaisie et Indonésie ! Aucune armée musulmane connue n’est parvenue dans ces contrée, et ce sont les commerçants soufis qui ont, grâce à l’excellence de leurs comportements, charmé, fasciné, séduit les autochtones et natifs de ces pays.

Il est donc inutile de rechercher un ennemi extérieur illusoire. Les saints soufis ont toujours dit : « combat et pacifie ton âme et les gens t’aimeront et aimeront ta religion ». Ce qui signifie qu’en luttant contre ses penchants négatifs, on s’embellit des comportements nobles. En devenant beau, tout le monde est enclin à reconnaître cette beauté, et à aimer la religion musulmane dans la mesure où celle-ci est aux fondements et à l’origine de toute cette beauté.

 

La responsabilité occidentale

Le regretté Bruno Etienne, grand spécialiste de l’islamisme radical[6], avait bien vu que l’extrémisme se développait avant tout sur le terrain des injustices criantes. Or les puissances occidentales ont créé, au cours de ces deux dernières décennies, des injustices aigues dans plusieurs pays musulmans. Parlons-en ! tout d’abord l’intervention française de Sarkozy en Lybie qui a plongé ce pays dans un désarroi total.  En détruisant toutes les structures institutionnelles de ce pays, elle est responsable de la guerre civile qui a éclaté en Lybie et du recul phénoménal de l’État. Cette intervention s’est soldée par des milliers de morts, des innocents, victimes des bombes de la coalition emmenée par la France. Personne n’est dupe que cette intervention ne visait pas à châtier le méchant dictateur qui opprimait son peuple ni à défendre la veuve et l’opprimée. Elle avait une forte odeur de pétrole. Le président Sarkozy n’a pas de problèmes avec les contradictions. Il reçoit en grande pompe le méchant dictateur, accepte de lui de quoi financer ses élections et s’en va le punir pour le mal qu’il fait à son peuple. Drôle de façon d’exercer la politique ! C’est ce qu’on appelle « manger à tous les râteliers ».

 

Source AFP

Emmanuel Macron n’a pas non plus de problème à gérer l’ingérable. Un ami assez lucide, sur ce qui se déroule en France, me disait : « aujourd’hui il encourage les caricatures contre le Prophète de l’Islam, demain te le verras rompre le jeune du ramadan avec les musulmans à la grande mosquée de Paris ». Pourvu qu’il ait des assurances solides pour remporter les prochaines élections. Nous sommes là aux antipodes de la politique telle qu’elle était comprise et exercée par le Général de Gaulle ou même Jacques Chirac. Ces hommes avaient le courage de leurs opinions. Ils faisaient ce qu’ils disaient et disaient ce qu’ils faisaient. C’est un premier ministre de Chirac, Dominique de Villepin, qui, avec l’accord de son président, a eu le courage historique, du haut de la tribune des Nations Unis, de dénoncer la folle intervention américaine en Irak, au cours de la guerre du golfe, et de marteler des mises en garde aux accents prophétiques. En 1968, le Général de Gaulle avait expliqué sa position et avait dit que si le référendum qu’il comptait organiser était contre lui, il démissionnait. C’est ce qu’il fit. C’était clair et sans ambiguïté.

Un autre grand homme politique, fut le maréchal Lyautey premier résident général du Maroc sous le protectorat. Il était anti-assimilationniste, amoureux de la culture et des traditions marocaines. Il promulgua une série de lois destinés à protéger les centres anciens en construisant les villes coloniales en marge des médinas, établit des règles laissant des marges de manœuvre aux Marocains en édictant notamment un dahir interdisant pour les non-musulmans de pénétrer dans les mosquées. Beaucoup de personnes, aujourd’hui, ignorent que cette interdiction qui prévaut encore au Maroc a une origine coloniale. Lyautey avait une vision lointaine qui lui faisait dire : « La France doit être une grande puissance musulmane »[7]. A bon entendeur, salut ! Au moment de sa démission en 1925, il affirmait dans son discours d’adieu : « Il ne faut pas que les peuples africains se retournent contre la France. A ces fins, il faut dès aujourd’hui, notre point de départ, nous faire aimer d’eux »[8].

De Gaulle, Chirac, Lyautey, voilà donc des grands hommes qui sont entrés dans l’histoire par la grande porte. Des hommes qui avaient une autre conception de l’exercice de la politique. Je crains en revanche, que Sarkozy, Hollande et Macron ne puissent jamais entrer dans l’histoire millénaire, et que très vite leur nom soit effacé des mémoires.

La seconde guerre du Golfe est également une grande injustice, peut-être la plus grande injustice de ces soixante dernières années. La France s’est ralliée à l’Amérique de Bush qui a menti au monde entier sur les raisons de son intervention. Toute cette guerre, qui a provoqué la mort de centaines de milliers d’innocents, a été engagée sur la base d’un mensonge éhonté : les prétendues armes de destruction massive qu’auraient possédé Saddam Hussein. Personne ne s’est vraiment indigné de ce mensonge. Et aujourd’hui Georges Bush vaque, en paix, à ses nombreuses occupations. Mais en toute objectivité, ce qu’a fait Georges Bush, et ses faucons de la maison blanche, n’a rien à envier à ce qu’a fait Slobodan Milošević, le criminel serbe, aujourd’hui décédé. Pourquoi n’a-t-on pas jugé de la même manière George Bush pour crime de guerre ? C’est en effet un immense crime que de mentir à son peuple et au monde entier pour justifier une guerre qui fera des dizaines de milliers de victimes.

Lorsque Madeleine Korbel Albright secrétaire d’État des États-Unis, dit à propos de la mort de 500 000 enfants irakiens provoquée par les sanctions US, une chiffre bien supérieur à celui des enfants japonais tués par la bombe d’Hiroshima, « It’s a hard choice, but I think, we, think, it’s worth it. » (« C’est un choix difficile, mais je pense, nous pensons que ça valait le coup ! »), on a là un vrai fait sociologique, qui produit des Koulibalis et des Mohamed Merah à la chaîne.

Tout musulman est touché dans son cœur par ce qui est arrivé à des musulmans comme lui. Si pour les médias occidentaux, ces centaines de milliers de mort sont des mouches qui n’indignent personne ou très peu, elles sont pour le musulman une atteinte criminelle à ses convictions religieuses et à son humanité. Le Saint Coran dit : « Quiconque tue un être humain non convaincu de meurtre ou de sédition sur la Terre est considéré comme le meurtrier de l’humanité tout entière. Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’humanité tout entière » (5, 32). Georges Bush et Madeleine Korbel Albright auraient dû lire ce verset. Ils sont responsables de la mort de plusieurs « milliers d’humanités » (selon les termes du Coran lui-même). Ils devront répondre de leurs actes le jour où ils retourneront et comparaitront devant leur Seigneur. Et aucun croyant ne souhaiterait, pour tout l’or du monde, être à leur place ce fameux jour J.

L’extrémisme et ces conséquences dramatiques, sont donc une conséquence politique détestable du climat islamophobe instauré sciemment par certaines officines et des croisades politico-économique menées contre des nations qui se trouvent être musulmanes (Palestine, Irak, Syrie, Lybie, Iran, Mali, etc.). Il ne faut pas inverser les causalités. Il y a 7 millions de Musulmans en France et un ou deux Koulibali. Cela fait une proportion de 0,0000003. On ne peut pas sociologiquement réduire les banlieues et l’Islam à cela, malgré le caractère dramatique de certains évènements.

Les politiques en Europe, et notamment en France, ont une responsabilité historique dans la vague d’extrémisme qui s’est abattue depuis plus de deux décennies dans plusieurs pays. Les citoyens français devraient, au lieu de fustiger du regard tous les musulmans qu’ils croisent dans la rue, créant par là un climat de xénophobie latente, pénible aujourd’hui pour beaucoup de français d’origine maghrébine, se retourner contre leurs dirigeants et les interroger sur le mal qu’ils font dans le monde, au nom des intérêts supérieurs de la France, et dont ils portent une lourde responsabilité. Ce mal produit, en retour, un certain nombre de violences en métropole. Lorsque vous ne cessez de donner de grands coups dans le guêpier, il ne faut pas s’étonner que certaines guêpes viennent vous aiguillonner le visage.

La responsabilité de l’Occident et notamment la France ne se limite pas aux politiques. C’est aujourd’hui le champ médiatique qui pose problème. Feu le sociologue Pierre Bourdieu avait commencé à jeter la lumière sur les logiques[9] à l’œuvre dans ce champ et sur ce qu’il a appelé l’emprise médiatique, mais la mort l’a interrompu. Le quatrième pouvoir ne lui a pas pardonné. Sa mémoire est complétement effacée des discours médiatiques, une injustice sans nom, alors que Pierre Bourdieu est incontestablement un des plus grands sociologues du XXème siècle depuis Max Weber, Émile Durkheim ou Marcel Mauss. Les médias n’aiment pas ceux qui démasquent leur jeu.

L’islam dans les médias français est une religion d’ouvriers immigrés et pour en parler on invite sur les plateaux de télévision des doubles analphabètes (pour reprendre l’expression de la sénatrice Bariza Khiari) qui ne maitrisent ni l’arabe ni le français ! A l’image de l’Imam Chelgoumi qu’on présente comme un représentant des musulmans de France et qui n’est pas capable d’épeler son nom dans la langue de Voltaire. Cette religion millénaire et universelle, qui a tant donné au patrimoine scientifique, architectural et artistique de l’humanité, ne mérite-t-elle que cela ? De qui se moque-t-on ? On invite aussi, pour donner un vernis pseudo-scientifique à leur émission, des idéologues de l’Islam, natifs de pays musulmans, spécialistes de la rhétorique, dont certains n’ont ni conviction ni pratique, qui ont la prétention de vouloir moderniser l’Islam et cherchent à lui redorer le blason. Comment parler de, au nom de et pour l’Islam lorsqu’on n’en fait pas partie ? Il vaut mieux laisser cette tâche à des chercheurs occidentaux qui, sans être musu1mans, connaissent parfaitement l’islam et certainement mieux qu’eux. Ces personnes ne connaissent ni l’histoire de leurs pays ni celle des pays occidentaux. La force de l’Occident est dans ses fondements éthiques et religieux, ainsi que l’a magistralement démontré le sociologue Max Weber (mort en 1920)[10] dans le cas des pays anglo-saxons, même si cet Occident affiche un visage non religieux.

Leur discours est creux, froid sans une once d’affection et de « mahabba » pour les gens. Pour parler d’amour, il faut l’avoir vécu à travers une expérience spirituelle authentique. On fait appel également à des imams mielleux, disposés à toutes les compromissions, et on essaie de nous faire croire que ces imams représentent les musulmans de France. Ils ne représentent qu’eux-mêmes.

Et pourtant l’Islam soufi a des intellectuels de renom vivant en France.

A-t-on déjà vu sur un plateau TV Eva de Vitray Meyerovitch grande spécialiste du soufisme perse et décédée en 1998, Michel Chodkiewitz connaisseur avisé d’Ibn Arabi et ex-directeur des éditions du Seuil qui vient de nous quitter, Michel Valsan, le regretté Jean Louis Michon, Denis gril et bien d’autres ? Jamais au grand jamais ! Pourquoi ? Parce que la logique de l’audimat privilégie le sensationnel au détriment de la réflexion et de la méditation. Il est plus intéressant de couvrir des explosions et des tueries dans le monde musulman et en France que d’écouter Eva de Vitray Meyerovitch nous parler de l’amour de Dieu et des hommes dans l’œuvre du soufi et gnostique du 12ème siècle, Jalal Din Rûmi.

Des spécialistes de l’Islam, rigoureux et sérieux, tels feu Bruno Etienne, François Burgat, feu Anne Marie Shimmel, feu Jacques Berque, feu Maxime Rodinson, font des passage éclairs dans les émissions car on évite de trop les inviter et les interroger. Ils ne sont pas intéressants, car ils risquent de remettre en question le point de vue commun, savamment construit, depuis des années, par les médias avec le concours actif de ces « savants sans la science » que sont les Zemmour, BHL et leurs acolytes.

Le téléspectateur est aujourd’hui davantage familier avec la figure et les traits de visage d’Eric Zemmour ou de BHL que ceux des spécialistes que j’ai cités. A un ami français intellectuel à que je demandais s’il connaissait Maxime Rodinson, il me répondit : « oui c’est un chanteur connu !». Et pourtant quelle distance intellectuelle sépare ce « savant sans la science » qu’est Eric Zemmour de ce « savant avec la science » qu’est Maxime Rodinson ?

La responsabilité médiatique, à l’image de celle des politiques, est claire dans la mesure ou le discours sur l’Islam crée des frustrations chez l’ensemble des citoyens d’obédience musulmane qui ne se reconnaissent aucunement dans les pseudos élites qu’on invite sur les plateaux TV et qui sont incapables de parler de leur religion. C’est exactement ce qui est recherché et c’est ce qui transporte de joie un Eric Zemmour ou un BHL triomphant.

En conclusion, je pense avoir montré que la double responsabilité, des musulmans et des dirigeants occidentaux, est engagé par rapport aux récents et tristes événements qu’a connu, la France notamment. Je ne suis pas capable de dire à combien s’élève cette responsabilité : 50 -50 %, 30-70 %. Le téléspectateur se fera son idée.  Chacun doit mener son introspection, les musulmans en s’inspirant du travail sur soi des soufis et en relisant et en méditant leurs textes sacrés, les dirigeants politiques français en faisant leur auto critique au regard des actions qu’ils mènent dans le monde au nom de l’intérêt supérieur de la France.

Les injustices créées dans le monde par les puissances occidentales plongent tous les musulmans dans un chagrin et une colère sans nom. Lorsque des dirigeants coupables de crimes de guerre tels Georges Bush, Donald Rusmfeld, Colin Powel, Dick Cheney, Madeleine Korbel Albright bénéficient de l’impunité et sont soustraits au jugement du tribunal international de la Haye, c’est un préjudice extrême, un abus et un arbitraire inqualifiables. Ce sont les puissants qui aujourd’hui parlent de droit international, imposent au reste du monde leur conception de la justice et de la morale alors qu’eux-mêmes s’y soustraient et se dérobent. Comment ne pas penser que ces iniquités créent en retour une violence et des attentats ? Ainsi que je l’ai dit, à force d’exciter et de maltraiter l’essaim d’abeilles, il faut s’attendre à des piqûres en masse.

Les médias occidentaux, donneurs de leçon, devraient au nom de l’objectivité de l’information qu’ils prétendent défendre, dénoncer, en compagnie de ces « savants sans la science » qu’ils invitent sur les plateaux TV, ces injustices et ces passe-droits, de la même manière qu’ils s’évertuent à relever les travers des musulmans et de l’Islam.

La tristesse, la colère et l’indignation caractérisent de la même manière le soufi et le non soufi. Alors que le premier, grâce à l’invocation continu (dhikr) et au compagnonnage se retient, maitrise sa colère et imite plus facilement les comportements nobles de son Prophète, le second en revanche a plus de difficultés à retenir ses émotions. Certains (une minorité) peuvent dérailler et se laisser aller à des violences impardonnables.

Quant aux médias, ils sont incorrigibles, un vrai travail de remise en question des logiques à l’œuvre dans le champ médiatique comme le souhaitait Feu Pierre Bourdieu, devrait être poursuivi et développé. Mais qui pourra le faire ? Il faudrait qu’à l’image du Prophète qui, entrant dans la Kaaba, à l’issue de son triomphe sur les mecquois, a mis à terre toutes les idoles païennes, qu’un groupe d’intellectuels éclairés mettent à terre dans l’enceinte de la Kaaba médiatique française, les idoles de l’ignorance qui ont été érigées depuis des années et qu’on nous force (le téléspectateur) à admirer, à contempler et à adorer.

Rachid Hamimaz, Universitaire

[1] « Séparatisme » : et si la politique antiterroriste faisait fausse route ? Francesco Ragazzi, Leiden University, Amal Tawfik, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), Sarah Perret, École normale supérieure (ENS) – PSL, Stephan Davidshofer, Université de Genève, 8 novembre 2020.

[2] Discours du président français sur le séparatisme islamiste, le 2 octobre aux Mureaux

[3] La traduction est de Jacques Berque in Relire le Coran, Albin Michel Idées.

[4] Invité au micro de France Inter, il s’est exprimé sur les caricatures en question. « On n’est pas obligé de montrer ces caricatures qui sont à la limite de la pornographie et qui sont quand même ignobles”, 02.11.2020

[5] Bruno Etienne, Abdelkader, Pluriel Poche, 2012

[6] Bruno Etienne, L’islamisme radical, Poche, 1989

[7] Lyautey (1854-1934), un colonialiste paradoxal, Le monde diplomatique, Avril-Mai 2006

[8] Lyautey (1854-1934), un colonialiste paradoxal, op.cit.

[9] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, suivi de l’emprise du journalisme, éditions Liber, 1998 mais également Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1990.

[10] L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme mais également les travaux néo wébériens de Catherine Colliot-Thélène, née en 1950

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