M. Abdellatif Jouahri

Économie et Finance

Les vérités sans fard du Wali de Bank Al-Maghrib

le 23 septembre 2020


Le Conseil de Bank Al-Maghrib a tenu le mardi 22 septembre sa troisième réunion trimestrielle de l’année 2020 au terme de laquelle il a décidé du maintien du taux directeur à 1,5%, considérant que les conditions du financement de l’économie restaient adéquates. 

A la suite de cette réunion, le Wali de Bank Al-Maghrib, M. Abdelatif Jouahri, a animé une conférence de presse virtuelle afin de répondre aux questions d’une douzaine de journalistes, dont La Nouvelle Tribune, conviés à présenter leurs remarques et questionnements.

Abordant largement les différents points mis en avant par un communiqué de presse rendu public à la fin de la réunion du Conseil BAM, le Gouverneur a d’emblée justifié le maintien du taux directeur à 1,5%, estimant que la continuation, voire l’aggravation de la pandémie et la crise sanitaire générée par la Covid-19 avaient profondément impacté la situation économique nationale.

Sombre tableau

Et si au premier trimestre de 2020, la décélération de la croissance s’était établie à 0,1% contre 2,8% le même trimestre un an auparavant, l’économie nationale devrait ainsi connaître, selon le scénario de base retenu par Bank Al-Maghrib, une contraction de 6,3% avec des reculs de 5,3% de la valeur ajoutée agricole et de 6,3% de celle des secteurs non agricoles.

Les mêmes prévisions pessimistes caractérisent également les fondamentaux économiques et sociaux avec un taux de chômage qui s’est aggravé de 8,1% à 12,3% globalement, de 11,7% à 15,6% dans les villes et de 3% à 7,2% dans les campagnes.

Sur le plan des comptes extérieurs, les exportations de biens ont reculé, en glissement annuel, de 17% à fin juillet, tirées notamment par des replis des ventes de 28,7% pour le secteur automobile et de 29,5% pour le textile.

En regard, les importations ont connu une baisse de 17,5%, reflétant essentiellement des régressions de 18,5% des acquisitions de biens d’équipement et de 24,8% des achats de produits finis de consommation, ainsi qu’un allégement de 31,6% de la facture énergétique. Quant aux recettes de voyage, leur reflux s’est accentué à 44,1% alors que celui des transferts des MRE s’est limité à 3,2%.

Pour l’ensemble de l’année, les exportations ressortiraient en chute de 16,6%. En parallèle, les importations de biens se contracteraient de 17,4%.

 S’agissant des recettes de voyage, elles ressortiraient en forte diminution, passant de 78,8 milliards de dirhams en 2019 à 23,9 milliards en 2020.

Plus résilients à la crise, les transferts des MRE accuseraient une baisse limitée de 5% à 61,5 milliards. Dans ces conditions, et tenant compte de rentrées de dons à hauteur de 7,2 milliards de dirhams en 2020, le déficit du compte courant devrait se creuser à 6% du PIB en 2020, au lieu de 10,3% prévus en juin.

Et, tenant compte de la mobilisation exceptionnelle des financements extérieurs, l’encours des avoirs officiels de réserve avoisinerait 294,7 milliards de dirhams à fin 2020, soit une couverture autour de 6 mois et 20 jours d’importations de biens et services.

Enfin, tenant compte des données de la Loi de Finances rectificative 2020 et de la poursuite de la mobilisation des financements spécifiques en 2021, le déficit budgétaire, hors privatisation, devrait s’aggraver de 4,1% du PIB en 2019 à 7,9% cette année. 

Outre les ressources internes, le financement des besoins du Trésor est assuré par une mobilisation exceptionnelle des financements extérieurs. La dette du Trésor augmenterait ainsi de 65% du PIB en 2019 à 76,1% en 2020.

Les banques devront assurer

Mais si la dégradation des fondamentaux a été actée avec clarté par le Wali Jouahri, il n’en a pas moins longuement développé le rôle et l’action de la Banque centrale dans la démarche de sauvetage des acteurs économiques profondément affectés par la crise sanitaire et ses prolongements sur l’activité générale du pays.

C’est ainsi que M. Jouahri a exposé sans ambages des vérités bien senties, notamment au sujet du secteur bancaire qui continuera à profiter du soutien ferme et résolu de BAM, assurant qu’elles se refinanceraient pratiquement à fonds perdus auprès de l’institut d’émission.

D’ailleurs, dans ce contexte, le Wali n’a pas manqué de rappeler que ces derniers mois avaient été marqués par un assouplissement prononcé des règles prudentielles appliquées aux banques commerciales, tandis que la réserve obligatoire avait été ramenée à zéro.

C’est dans cet esprit, en outre, que la Banque Centrale a pris soin de recommander aux banques d’éviter de distribuer les dividendes de 2019 afin de préserver leurs fonds propres.

Cette démarche résolue de la banque centrale vise, selon le Gouverneur, à permettre l’application des mesures d’appui et de soutien aux différents acteurs économiques touchés de plein fouet par la crise, sans pour autant omettre de souligner que la principale menace pour les banques serait la montée des risques dont le taux devrait atteindre 8%.

Mais, des propos de M. Abdelatif Jouahri, on retiendra également que l’année 2020 devrait d’ores et déjà « passer à la trappe » tant les conditions de la relance, précisées notamment par la Loi de finances rectificative votée en juin dernier, s’étaient évanouies du fait de l’aggravation de la situation sanitaire nationale au cours des dernières semaines.

Pas avant 2021 !

En effet, toutes les mesures prévues pour re-booster l’économie, soutenir les entreprises, relancer l’emploi n’ont pu être mises en œuvre comme le montre avec éloquence le mécanisme Intilaka, doté de 20 milliards de dirhams et dont seulement 2 MRD ont été engagés à ce jour par le circuit bancaire.

Certes, les banques excipent de la lenteur des éventuels bénéficiaires à constituer leurs dossiers de crédits pour expliquer la faiblesse de ces engagements, mais le Wali de BAM y voit des raisons autrement sérieuses comme l’incertitude et le manque de confiance générés par la situation pandémique actuelle.

Ainsi, Casablanca, poumon économique du Maroc, est quasiment à l’arrêt du fait des mesures prises par les autorités pour circonscrire la montée des cas infectieux, rappelant à tous les sombres moments vécus lors des trois mois consécutifs du confinement total.

De même, comment parler de relance s’interroge le Gouverneur de la Banque centrale alors que les instruments et les outils de financement destinés à l’assurer ne sont pas encore en place ?

Les fonds de financement en question ne disposent à ce jour ni de statut juridique, ni de sièges et encore moins de ressources humaines dédiées à leur fonctionnement, sans compter la détermination précise des destinataires n’est toujours pas arrêtée ! Ces 120 milliards ne sont donc pas utilisés parce qu’inutilisables en l’état…

Et le Wali de statuer que les mesures prévues pour la relance entre juin et décembre 2020 ne seront en réalité appliquées qu’à partir de 2021 par leur inclusion dans la Loi de Finances prochaine.

Car, une amère réalité se dessine derrière les propos de M. Abdelatif Jouahri, qui énonce que le Maroc n’a pas les moyens budgétaires d’aller plus vite alors que le tissu entrepreneurial souffre de carences structurelles depuis fort longtemps.

En effet, ce dernier est constitué à 90 % de TPE et de PME, sachant que seuls 10% de celles-ci sont à classer dans la catégorie des petites et moyennes entreprises et qu’elles vivent des maux endémiques comme la sous-capitalisation et le surendettement largement antérieurs à la crise générée par le nouveau coronavirus !

Conclusion, la grosse majorité des acteurs économiques n’est pas assez solide, ce qui grève la relance.

Parmi les autres constats énoncés sans fard par le Gouverneur de la Banque Centrale, on citera également la pauvreté en ressources humaines au niveau national car les compétences sont rares, mais également la faiblesse de notre monnaie nationale qui nous interdit des solutions réservées à des pays et ensembles régionaux qui, comme l’Union européenne par exemple, va profiter de 1350 milliards d’euros injectés par la Banque Centrale Européenne pour faire face à la crise ou encore la Réserve fédérale américaine qui s’est engagée à financer la relance et la création d’emplois à fonds perdus !

In fine, le Wali de Bank Al-Maghrib énoncera une vérité bien amère, mais incontestable, qui veut que notre pays ne peut courir deux lièvres à la fois, lutter contre la pandémie et son expansion et réussir une reprise économique dans le même temps.

C’est donc le combat contre la Covid-19 qui constitue le principal challenge aujourd’hui !

Afifa Dassouli