Société

L’école publique se fait rare à Casablanca

le 22 septembre 2016


Après le secteur privé, c’étaient au tour des élèves des écoles publiques de regagner leur classe. Quelque 8 millions d’enfants ont ainsi pris le chemin de l’école. Cette rentrée scolaire est encore marquée par certains changements qui s’inscrivent dans le cadre de la stratégie d’urgence. Des changements qui demeurent imperceptibles pour l’heure. S’il est vrai que toute réforme nécessite du temps pour aboutir à des résultats concrets, il n’en demeure pas moins que le ressenti des citoyens et notamment des parents d’élèves est que «rien n’a changé». Si l’on exclut la révision des manuels scolaires, ou encore l’élargissement de l’intégration de l’amazigh dès la deuxième année du primaire, on s’aperçoit que les maux de l’école sont toujours là.

Quelque 390 manuels scolaires homologués, de la première année de l’école primaire à la deuxième année du baccalauréat, ont été concernés par cette révision. De nombreux manuels, notamment ceux d’Education islamique, n’étaient pas disponibles le jour de la rentrée. Un communiqué de la Tutelle pour rassurer les parents annonçait que les livres en question seraient disponibles dans un délai maximum de 15 jours. Or, encore, on se pose des questions. Pourquoi ne prend-t-on jamais les dispositions nécessaires, en temps voulu, pour éviter ce genre de situation ? Ce n’est qu’un petit exemple, mais ô combien révélateur de la gestion de notre école.

Quelle fut notre surprise quand le directeur d’une école primaire à Berrechid annonçait sur les ondes d’une radio privée, que cette année le problème du surpeuplement ne se posait pas dans son école. «Nous avons une moyenne de 45 élèves par classe», ce qui n’est pas beaucoup selon lui. En effet, comparé à d’autres établissements où le nombre d’élèves par classe avoisine la soixantaine, ce directeur peut se permettre d’avancer que ses classes ne sont pas surpeuplées.

Mais, ce qui nous interpelle, c’est que face à ce problème de surpeuplement, on assiste à un phénomène plutôt surprenant. Des écoles publiques ferment leurs portes. Non pas qu’elles soient dans un piteux état, ou qu’elles menacent ruine, ou qu’elles se trouvent dans des régions enclavées, mais parce qu’il n’y a pas assez d’élèves inscrits dans ces établissements ! « D’années en années, nous avons vu le nombre des inscriptions de nos élèves diminuer. Or, une école ne peut pas rester ouverte pour une poignée d’élèves. Les gens préfèrent amener leurs enfants vers le privé», annonce un ancien directeur d’une école publique aux Roches Noires. L’école Cheikh Mohammed Abdou a fermé ses portes faute d’élèves. Ce n’est pas un cas isolé ; plusieurs écoles sont dans la même situation, du moins à Casablanca. C’est le cas à Hay Mohammadi, Hay Hassani, Bourgogne, Derb Soltane, etc. D’ailleurs, plusieurs écoles, parce qu’elles ne sont plus ouvertes aux élèves, servent d’habitats de fortune pour certaines familles dont les logements étaient concernés par des effondrements.

Faillite de l’école

Sur le Boulevard Ziraoui, du jour au lendemain, nous avons constaté la destruction de l’école primaire Ibnou Abbad, qui a été remplacée par un projet immobilier servant de campus privé pour les étudiants.

Ce sont là quelques effets de la politique d’encouragement de la privatisation de l’enseignement. Laquelle ne fait qu’accentuer le creuset social entre les composantes de la société. La société civile avait tenté à plusieurs reprises, d’attirer l’attention sur «la privatisation rampante de l’éducation au Maroc et ses effets dévastateurs».

«Depuis plus d’une décennie, on a soutenu et encouragé le développement d’un enseignement privé payant, à but lucratif, triplant ainsi le nombre d’enfants inscrits dans des écoles  écrivait Sylvain Aubry, de l’Initiative mondiale pour les droits économiques, sociaux et culturels (GI-ESCR), dans un rapport sur l’Education au Maroc.

La coalition marocaine de l’Education nationale n’a cessé de dénoncer cette situation, en interpellant le gouvernement sur les enjeux liés à la privatisation de l’éducation. Hélas, Mme Bassima Hakkaoui,  ministre du Développement social et de la Femme et de l’Enfant, n’a pas hésité à dévoiler sans gêne, devant un Comité d’experts des droits de l’Homme de l’ONU, à Genève en 2014, le soutien du Gouvernement à l’enseignement privé. Selon la ministre, le Maroc vise à atteindre le plus rapidement possible 20% d’élèves inscrits dans les écoles privées.

L’éducation est un droit. De ce fait, le Maroc devrait respecter les principes de la Convention des Nations Unies relatives aux droits de l’enfant, en assurant à tous ses petits citoyens une éducation. Une école où tous les enfants peuvent apprendre, s’épanouir et se développer en vue d’être des adultes instruits, éduqués et responsables.  Or, telles que les choses se présentent aujourd’hui, cela n’est pas accessible à tous. D’emblée, le principe de l’égalité des chances, stipulé dans la Constitution de 2011, est trahi. C’est l’école à deux vitesses. La division se fait très tôt, pour préparer ensuite des citoyens de deux rives.

Leila Ouazry


Rappel à l’ordre

Le Conseil des droits de l’homme (CDH) des Nations Unies vient d’émettre un rappel à l’ordre, au mois de juillet dernier. « Les États doivent réglementer l’éducation de manière adéquate et investir dans l’éducation publique», selon une résolution rendue publique le même mois. Jugée historique selon les défenseurs du droit à l’Education, cette résolution incite les Etats à «corriger toute incidence négative de la commercialisation de l’éducation.»

Pour Sylvain Aubry, de l’Initiative mondiale pour les droits économiques, sociaux et culturels, il s’agit d’une avancée majeure, puisqu’elle reconnait sans aucune ambiguïté que la commercialisation de l’éducation soulève des préoccupations graves en termes de droits humains, qui doivent être traitées activement et de toute urgence.

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