Société

« L’école fait perdurer les inégalités dans l’accès à la culture et aux sciences »

le 3 décembre 2016


De réforme, en réforme l’école marocaine peine à relever la tête. Alors qu’elle souffre de tous les maux, elle pourrait se diriger vers la fin de la gratuité de ses services. Entretien avec Ibtissam Mzibri, Secrétaire générale du Mouvement Anfass Démocratique.

La Nouvelle tribune :
Les Marocains ont été surpris par l’éventualité de la fin de la gratuité de l’enseignement public, suite aux conclusions du Conseil supérieur pour l’éducation et la formation et la recherche scientifique, de quoi s’agit-il au juste ?

Ibtissam Mzibri :
Il y a une volonté de certains acteurs, notamment du gouvernement, de « dégager l’Etat des secteurs sociaux comme l’éducation et la santé ». Et cela ne date pas d’hier. La Cosef avait planifié de porter la proportion des élèves du privé à 20% du total des élèves. Dans le rapport spécial sur la privatisation de l’éducation (publié en 2014 avec d’autres organisations partenaires), nous avons démontré que la proportion des élèves de l’enseignement privé est passée de 4% en 2000 (année de l’adoption de la charte de la Cosef) à 15% en 2013 et qu’avec cette tendance, la proportion du privé atteindra 98% en 2038 !
Partant, l’avis favorable du Conseil National de l’Enseignement sur la proposition du gouvernement relatif à la levée de la gratuité de l’enseignement est un maillon dans la grande chaîne entamée depuis un moment et qui vise le démantèlement de l’Etat en se débarrassant des services sociaux de base !

Donc, pour vous s’est un enchaînement naturel d’un processus enclenché depuis longtemps, lequel processus est de nature à accentuer les inégalités et enfoncer le creuset social ?

Absolument. Le mouvement Anfass démocratique, depuis sa création en 2013, met la question de l’éducation dans ses principales préoccupations. Dans notre rapport intitulé «L’école marocaine au centre du projet de société », nous avons tiré la sonnette d’alarme sur la privatisation intense du secteur de l’enseignement. Dans ce rapport, nous soulignons que «l’école est le noyau du projet de société. Alors que nous célébrons le centenaire de l’école marocaine, sous sa forme moderne, nous constatons avec beaucoup de regret que cette institution, censée transmettre aux générations, en plus de l’apprentissage, les valeurs du vivre-en-commun, est défaillante spécialement dans cette mission ! L’école marocaine devrait essentiellement se placer comme institution principale de transmission des valeurs du projet sociétal national, ascenseur social et maillon incontournable du développement culturel, social et économique du Maroc … L’Etat, tel que nous le concevons, doit assumer sa responsabilité de premier rang dans ce secteur. L’école marocaine continue dans sa faillite. Elle fait perdurer les inégalités sociales et ne garantit nullement l’égalité des chances : aucune mixité sociale, absence de vision d’ascension sociale, inégalité dans l’accès à la culture et aux sciences, … »

Certains membres du Conseil se sont exprimés pour dire qu’ils n’ont jamais recommandé la fin de la gratuité, qu’en pensez-vous ?

Il faut revenir à la Cosef qui définit les termes de références de la privatisation de l’enseignement avec l’objectif de rendre la proportion des élèves du privé à 20 % en 2015
Le CSE a rendu un avis favorable pour ponctionner les ménages pour l’éducation de leur progéniture. C’est une solution de facilité.

Que pensez-vous du partenariat avec le secteur de l’enseignement privé pour résoudre le problème du manque d’effectifs ? En quoi cela vous semble inconvenable ?

Nous sommes opposés à la marchandisation de l’Education! L’Etat, même dans la conception la plus libérale, doit garantir aux contribuables les services sociaux minimums contre leurs impôts! Le privé pourra être complémentaire, dans le sens d’offrir des enseignements spécifiques, mais non pas se substituer au rôle de l’Etat, et de surcroît contre finances.
Aujourd’hui, le mouvement Anfass démocratique est également membre d’un réseau d’organisations dans la sphère francophone qui a édité un « Appel contre la marchandisation de l’éducation », qui rappelle aux Etats leurs responsabilités et engagements internationaux pour garantir « une éducation de qualité accessible à tous ».
Sous la pression des institutions financières internationales, l’Etat marocain sous les gouvernements Benkirane se dirige vers la privatisation pure et simple de l’Education. La demande de l’avis du conseil supérieur de l’enseignement va dans ce sens.

Et qu’est-ce que vous préconisez ?

Le mouvement Anfass Démocratique a fait au CSE et au gouvernement une proposition « L’Ecole marocaine : Quel système éducatif pour quel projet de société? » où nous avons exposé une vision de la réforme profonde basée sur quatre axes : L’Ecole au centre de la société de citoyens, l’école de l’égalité des chances, l’école du savoir et la création de richesse
Nous souhaitons sortir des « réformettes » décidées par chaque gouvernement, et jamais évaluées avant de passer à la suivante. La réforme doit dépasser le temps politique et doit s’inscrire sur une génération avec une réelle ambition pour le pays.
Concernant le financement, dans notre conception de l’Etat, nous avons suggéré dans notre proposition de la réforme fiscale un pacte de citoyenneté qui permet de mobiliser les ressources de l’Etat afin de subvenir à des services publics de qualité et accessibles. Il faudra que les politiques fassent travailler leurs neurones au lieu de se chamailler et chercher les solutions de facilité!

Pensez-vous que cela soit suffisant pour sortir l’école marocaine de son agonie ?

Outre la réforme proposée, il y a des mesures urgentes à prendre. Il faut traduire concrètement l’engagement des autorités publiques à réformer le système éducatif, (discours royaux, déclaration gouvernementale, … ) en des actions concrètes à décliner par département ministériel et par région.
Il est également impératif d’associer la société civile, les syndicats, … dans le processus de consultation du Conseil Supérieur de l’Enseignement. Ce conseil, devrait être chargé, en plus des missions de recommandations générales, de missions de cadrage des objectifs et leur suivi, de classification et labellisation des établissements (publiques et privés). Il devrait également avoir une action de monitoring pour la mixité sociale, en imposant un système de bourses dans les établissements privés pour les étudiants / élèves méritants. On pourrait également penser à instaurer
une charte de citoyenneté, où tous (citoyens, entreprises, ONG, syndicats, enseignants, … ) s’engageraient à participer à l’effort de réforme du système éducatif.
Il faudrait penser à des incitations fiscales en faveur des ménages qui investissent dans l’enseignement de leurs enfants dans des établissements labélisés ( sur la base de : programmes, infrastructures, octroies de bourses, mixité sociale, … ). Dans ce même sens, octroyer des aides directes aux ménages nécessiteux en contrepartie de la scolarisation de leurs enfants et en fonction des résultats qu’ils obtiennent, en remplacement, total ou partiel, du système actuel de compensation.

Entretien réalisé par Leila Ouazry