Politique

Le Maroc, à contre-sens

édito

Qui aurait parié, il y a encore un an, que le Maroc ferait figure d’anomalie sur la carte politique mondiale ? Pas grand monde, tant notre pays a l’habitude de suivre les grandes tendances avec un temps de retard prudent. Et pourtant, au moment où les urnes basculent les unes après les autres du même côté, le Royaume prend le chemin inverse. La nouvelle majorité conduite par Fatima Ezzahra El Mansouri, officialisée le 12 octobre, réunit le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS. Autrement dit, le parti arrivé en tête des législatives du 23 septembre s’adosse à l’ancienne Koutla et à ses deux formations socialistes, pendant que le RNI, incarnation d’un libéralisme d’affaires aux commandes depuis cinq ans, rejoint le PJD sur les bancs de l’opposition.

Pour mesurer ce que ce choix a de singulier, il suffit de regarder autour de nous. L’Amérique latine, qui chantait il y a quatre ans les louanges de la « vague rose », a vu la marée se retirer avec une brutalité rare. Le Chili a élu en décembre José Antonio Kast avec 58 % des voix, un admirateur jamais repenti de Pinochet. La Bolivie, terreau de la révolution bolivarienne, a tourné la page de vingt ans de MAS, au terme d’un second tour où la gauche n’était même plus présente. Le Honduras, le Costa Rica, puis en juin la Colombie, avec Abelardo de la Espriella, et le Pérou, avec Keiko Fujimori, fille de l’ancien autocrate, ont suivi. En Argentine, Javier Milei a remporté ses législatives de mi-mandat avec près de 41 %, et le 4 octobre, Flávio Bolsonaro a devancé Lula au premier tour de la présidentielle brésilienne, 47 % contre 45 %.

L’Europe n’est pas en reste. En Tchéquie, Andrej Babiš est revenu au pouvoir en s’alliant à l’extrême droite anti-migrants. En Allemagne, l’AfD vient de remporter la Saxe-Anhalt avec 44,5 % des voix, le meilleur score d’un parti d’extrême droite allemand depuis 1945, et fait la course en tête au niveau fédéral. Au Royaume-Uni, Nigel Farage a raflé plus de 1 400 sièges de conseillers en mai, jusque dans les vieux fiefs ouvriers du Labour. En France, à six mois de la présidentielle, le RN est crédité de 35 à 38 % des intentions de vote au premier tour. Plus loin, le Japon a offert une majorité des deux tiers à Sanae Takaichi, admiratrice déclarée de Margaret Thatcher. Et au-dessus de cette mosaïque plane l’ombre d’un Donald Trump qui ne se contente plus d’inspirer ses émules, mais les parraine et menace ceux qui votent mal.

Les ressorts de cette vague sont connus. L’insécurité, l’immigration, la vie chère et le sentiment de déclassement nourrissent partout une demande d’ordre que les gauches au pouvoir n’ont pas su entendre. Mais le plus frappant est que ce n’est pas la droite classique qui en profite, c’est la droite de la droite. En Colombie, la candidate de l’uribisme traditionnel a péniblement dépassé 6 %. En Saxe-Anhalt, la CDU du chancelier Merz s’est effondrée à 17 %.

Alors pourquoi le Maroc échappe-t-il à cette lame de fond ? D’abord parce que chez nous, les sujets qui alimentent ailleurs les populismes ne sont pas des marchandises électorales. La sécurité, l’intégrité territoriale ou la politique migratoire relèvent d’un consensus national et d’une impulsion royale qui les placent au-dessus de la mêlée partisane. Aucun tribun ne peut prospérer en s’appropriant ces sujets et privée de ce carburant, la surenchère identitaire tourne à vide.

Ensuite parce que la colère marocaine n’a pas la même couleur. Lorsque la jeunesse de la génération Z est descendue dans la rue, elle ne réclamait ni murs ni expulsions, mais des hôpitaux et des écoles dignes de ce nom. Le chantier de l’État social, porté au plus haut niveau depuis plusieurs années, a installé l’idée que l’État doit protéger plutôt que se retirer. Et le gouvernement sortant, perçu à tort ou à raison comme celui de la confusion entre pouvoir politique et intérêts économiques, a payé cette attente déçue. Là où l’Argentine plébiscite la tronçonneuse budgétaire, les Marocains ont sanctionné ce qu’ils considéraient comme un excès de marché et un déficit de social.

Il faut toutefois se garder de tout triomphalisme. La majorité El Mansouri n’est pas un front populaire. L’Istiqlal reste un parti conservateur, attaché à la tradition et méfiant sur des réformes sociétales comme celle de la Moudawana. Le PAM, qui se revendique de la social-démocratie, a longtemps été lu comme un parti d’appareil davantage que de doctrine. Et l’USFP comme le PPS ne sont plus que l’ombre des forces qui structuraient le débat il y a trente ans, avec 26 et 19 sièges. Surtout, le conservatisme n’a pas disparu du paysage, il a simplement changé de banc du côté d’un PJD, revenu de 13 à 54 députés.

Le contre-pied marocain repose donc moins sur une adhésion idéologique que sur une attente précise et pressante. Emploi, santé, éducation, pouvoir d’achat, les électeurs attendent de cette majorité de prouver qu’un gouvernement peut être à la fois social et efficace, à l’heure où le reste du monde semble convaincu que l’efficacité passe par la dureté.

L’histoire récente enseigne une leçon que nos voisins lointains ont apprise à leurs dépens. Les peuples ne votent pas pour une idéologie, ils votent contre la déception du moment. Les Chiliens, les Colombiens et les Boliviens avaient eux aussi porté la gauche au pouvoir avec enthousiasme, avant de la congédier sans ménagement. Si la majorité qui s’installe n’honore pas ses promesses d’ici 2031, rien ne garantit que la prochaine vague ne sera pas un tsunami sur nos côtes.

Zouhair Yata

Les articles Premium et les archives LNT en accès illimité
 et sans publicité