On croyait le football capable de suspendre le monde le temps d’une compétition. Pourtant, les premières images venues des États-Unis racontent l’inverse. Avant même le premier match, ce sont des scènes d’aéroport qui ont fait le tour de la planète : la délégation sénégalaise contrôlée à même la piste, chaussures retirées, bagages retournés ; les Ouzbeks accueillis par des chiens renifleurs ; un adjoint irakien retenu sept heures à Chicago, téléphone confisqué ; l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, pourtant désigné par la FIFA et sacré meilleur sifflet du continent, refoulé à Miami. L’Iran, lui, a dû déménager son camp de base à Tijuana, de l’autre côté de la frontière, faute de visas pour son encadrement.
L’indignation a été immédiate et compréhensible. On a parlé d’humiliation, de deux poids deux mesures, d’un soupçon généralisé fondé sur la seule nationalité. Mais à bien y regarder, rien dans tout cela n’est accidentel.
Car ces scènes ne sont pas le fruit d’un excès de zèle douanier. Elles épousent à la lettre la doctrine d’une administration qui a placé sous interdiction ou sous surveillance renforcée une partie des nations qualifiées, de Haïti, à l’Iran, à la Côte d’Ivoire ou au Sénégal frappés de restrictions, l’Égypte, le Ghana, la Jordanie ou l’Ouzbékistan soumis à un examen plus serré. En réalité, le pays hôte n’a pas suspendu sa politique étrangère pour accueillir le monde, il l’a simplement déroulée sur le tarmac. Le sport sérieux, écrivait Orwell, c’est la guerre sans les coups de feu. L’Amérique de Trump a choisi de rappeler, dès le hall des arrivées, qui tient l’arme.
Le football est peut-être l’instrument de soft power par excellence, avec cette capacité à séduire sans contraindre. Mais, en fouillant ses invités, l’Oncle Sam signifie froidement que la séduction du ballon ne pèse rien face à la puissance qui contrôle les frontières. Le tapis rouge est réservé à ceux dont on apprécie la signature au bas des accords, les autres passeront par la fouille. C’est brutal, c’est calculé, et cela fonctionne, puisque nous en parlons.
Nos Lions, eux, ont été accueillis tout autrement. À leur descente d’avion à Newark, c’est l’ambassadeur du Royaume à Washington, Youssef Amrani, figure aguerrie de notre diplomatie, qui les attendait, entouré du corps consulaire et d’une diaspora en liesse. Installés dans leur camp de base du New Jersey, les coéquipiers d’Achraf Hakimi préparent leur entrée en lice dans des conditions idoines, à la hauteur d’une relation bilatérale qui fête cette année ses deux cent cinquante ans, le Maroc ayant été, faut-il le rappeler, le premier pays à reconnaître l’indépendance américaine.
Tout n’est pas pour autant idyllique. Si l’équipe a été choyée, nombre de nos supporters ont fait l’amère expérience du refus de visa, rappelant que le Mondial peut être géographiquement ouvert et politiquement inaccessible. On a vendu au monde une fête planétaire mais on en a, dans le même mouvement, soigneusement trié les invités. Et le Royaume, malgré l’excellence de ses relations avec Washington, n’a pas été totalement épargné par cette logique politique de quotas.
Rien de tout cela, au fond, n’est inédit. Chaque Coupe du monde charrie sa part de politique : le Qatar et ses polémiques, la Russie et son théâtre de puissance, chaque édition a rappelé que le sport et la diplomatie partagent la même pelouse. La frontière entre les deux n’a jamais été qu’une ligne tracée à la craie, qu’un coup de talon suffit à effacer. Prétendre le contraire relève de la naïveté ou de l’hypocrisie.
Reste que dans quelques heures, le ballon roulera, et c’est lui qui aura, enfin, le dernier mot. Les humiliations de tarmac, les visas refusés, les rancœurs continentales devront bien finir par se régler là où elles n’auraient jamais dû s’inviter, sur le terrain. C’est la seule justice que le football promet vraiment, et il la tient presque toujours. Alors force et chance à nos Lions, qui s’avancent sous les projecteurs du monde entier avec dans le dos le soutien de tout un peuple, ici et là-bas.
Zouhair Yata