Culture

Karim Marrakchi : ré-enchanter la vie

le 14 mars 2013


Karim Marrakchi, dans la ville homonyme, a exposé* une peinture étonnante. Nous savons qu’il a mis du temps à donner des figues franches et colorées à son murmure intérieur. Depuis plus de vingt ans, il a jeté les esquisses de ce qu’il a présenté au public. Ce qui se devine de son impératif intérieur, c’est une volonté à transmuter l’inquiétude générale qui surplombe la vie actuelle, en présence joyeuse au monde. Ses tableaux flamboyants, surprennent joyeusement.

Les œuvres de cet artiste que nous observons depuis peu, s’enrichissent les unes d’après les autres, par le travail de leur mise à jour. Aucune répétition comme chez beaucoup, mais des rebondissements, comme pour raconter et chanter un hymne à la vie.

Il a commencé par l’effervescence de l’enfance, quand il a pressenti que c’est le chemin le plus court à la joie. Sauf dans des conditions rares l’enfance est radieuse, les neurosciences viennent d’en confirmer la nature. A l’enfant il est donné le bénéfice de la première fois, le représenter à un âge adulte, c’est en être digne, car cela suppose qu’on a réussi à s’alléger des lourdeurs que la vie accumule. Dans le tableau « Renaissance », c’est la confirmation que l’on peut faire advenir l’enfant en soi, il y a juste à le vouloir assez.

Mais contre la précipitation de l’instinct de l’enfant, il faut mettre toute la patience de l’adulte.

Les tableaux de Karim Marrakchi, à les regarder attentivement, sont d’une construction persévérante. La gourmandise de couleurs est servie sous contrôle, celui de l’architecte, qu’il est.

La chance de cet artiste, c’est son travail en silence sur une longue période. Il a dessiné et peint sans se précipiter à montrer les brouillons de son œuvre qui lui vient maintenant. Il a laissé le temps à ses jugements pour qu’ils prennent toutes leurs puissances dans le silence de son être. Il a porté jusqu’au terme sa musique intérieur.

Il n’y a aucun hasard dans le fait qu’un artiste réussi à subjuguer notre regard. C’est toujours par sa capacité à se donner comme l’espace d’une germination, et ainsi un tableau ou un poème réussis, n’en sont que des fruits mûrs. Cet artiste a mis le temps indispensable, comme l’arbre, avant de faire venir des tableaux d’une beauté étrange et magnifique.

Spontanément, il met en étages des formes colorées sur la toile, c’est le réflexe de l’architecte, malgré l’engouement de l’enfant peintre qu’il a su garder en lui, malicieux et intrépide.

Et puis la voix intérieure outrepasse cette innocence première, pour murmurer des inquiétudes irréductibles. Alors, il fallait à cet artiste impérativement introduire la démesure, par une recherche de ce qui peut englober l’indulgence de l’enfance, pour mieux répondre à des voix qui marmonnent plus profondément. Dans ces instances où se loge le primordial, les fins ultimes, Karim Marrakchi a mis en couples des formes antinomiques : enfer/paradis, violence/épiphanie, incarcération/liberté. C’est par ce jeu qui combine les extrêmes que l’œuvre se cherche une tournure, mais toujours déployant un feu d’artifice éblouissant. C’est d’abord par le principe de disjonction, comme dans « Monde d’en bas, monde d’en haut », que cet artiste donne écho à ce que la voix, en sourdine, sollicite de baroque. L’accumulation sur la même toile des figures aux aspects bizarres, reflétant le féérique et le démoniaque, pour résumer le monde, est en fait un ré-enchantement, car le bien est mis au-dessus. Pour réaffirmer son choix d’être du côté du couloir vivre, il a peint « L’ile », comme les utopistes, depuis Platon, qui pour sauver le meilleur, l’entourait de flots. Gauguin l’avait magnifiquement postulé, sur des lieux appropriés, malgré toutes les afflictions.

Une témérité émouvante se dégage de certains tableaux, elle témoigne, de ce que cet artiste a mis d’efforts pour dominer ses doutes sur notre monde désenchanté. En cela, il est à mettre du côté des expressionnistes, l’exacerbation et la maîtrise de ses jets des couleurs avertissent de la tension de sa quête. Il y a comme un sentiment de vénération pour les formes que la vie s’ingénie à nous offrir. Cela nous fait penser au film « l’arbre de la vie » de Tarrence Malick, pour cette capacité à récapituler le visible du monde, pour mieux saisir sa fantastique présence. Aujourd’hui l’art exigeant lutte contre les apocalypses qui menacent.

Respectivement à la galerie Noir sur blanc et à l’hôtel Four Seasons

Azzouz Tnifass

LNT

POUR ALLER PLUS LOIN