En 2011, le Conseil économique et social (CES) alertait déjà sur un chômage des jeunes particulièrement élevé, une inadéquation entre les formations et les besoins du marché du travail, et un sentiment de découragement grandissant. Il appelait à faire de l’emploi des jeunes une priorité nationale.
Quinze ans plus tard, le pays s’est transformé et l’économie marocaine s’est diversifiée. Les universités accueillent plus d’un million d’étudiants, les jeunes femmes y sont désormais majoritaires, et des secteurs comme l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables ou le numérique offrent de nouvelles perspectives, tandis que les chantiers liés à la Coupe du monde 2030 devraient générer des milliers d’emplois.
Pourtant, les difficultés qui frappaient la jeunesse au début des années 2010 restent largement d’actualité. Le chômage des jeunes demeure l’un des plus élevés du marché du travail, les diplômés peinent toujours à décrocher leur premier emploi, et près d’un jeune sur trois âgé de 15 à 29 ans se trouve en situation de NEET — ni en emploi, ni en études, ni en formation — selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP).
Cette situation révèle des fragilités structurelles qui continuent d’entraver la transition entre l’école, l’université et le monde du travail.
Le dernier rapport du HCP sur les jeunes NEET et l’avis publié en 2023 par le CESE mettent en évidence une succession de ruptures dans le parcours de nombreux jeunes Marocains : abandon scolaire, difficultés d’insertion professionnelle, précarité de l’emploi ou sortie durable du marché du travail. Autant de phénomènes qui alimentent les inégalités sociales et territoriales et interrogent l’efficacité des politiques publiques consacrées à la jeunesse.
Ce constat met en lumière un paradoxe : jamais les jeunes Marocains n’ont été aussi nombreux à accéder à des qualifications élevées, mais jamais non plus la question de leur insertion économique n’a semblé aussi centrale pour la compétitivité du pays.
Au-delà de la création d’emplois, c’est la capacité du Maroc à transformer son capital humain en moteur durable de croissance qui est posée.
Si les jeunes restent au cœur des enjeux économiques et sociaux du Royaume, leur place dans la structure démographique évolue.
Selon les projections du HCP reprises par le CESE, les 15-24 ans représentent aujourd’hui environ 16 % de la population marocaine. Leur nombre devrait atteindre près de 6,3 millions à l’horizon 2030, contre un peu plus de 6 millions en 2014, même si leur poids relatif diminue sous l’effet de la transition démographique.
Ce phénomène confère une valeur d’autant plus stratégique à leur capital humain : à mesure que leur part dans la population baisse, leur insertion économique devient un enjeu majeur de productivité et de compétitivité.
Or, c’est précisément sur ce terrain que les indicateurs demeurent préoccupants.
Le CESE rappelle que le taux d’activité des 15-24 ans reste particulièrement faible, notamment chez les femmes et les diplômés du supérieur, tandis que le chômage de cette tranche d’âge dépasse largement la moyenne nationale, le phénomène NEET en étant l’une des principales manifestations.
Cette situation apparaît d’autant plus paradoxale que le Maroc a profondément transformé son enseignement supérieur.
Les universités publiques accueillent aujourd’hui plus de 1,1 million d’étudiants, dont une majorité de femmes, et les diplômés sont chaque année plus nombreux. Un signe de démocratisation de l’université et d’élévation générale du niveau de qualification.
Mais cette massification fait émerger un nouveau défi : celui de la valorisation économique de ces compétences.
Le CES observait déjà en 2011 que le chômage frappait davantage les diplômés que les autres catégories, et que les formations ne répondaient pas toujours aux besoins des entreprises.
Quinze ans plus tard, ce diagnostic reste largement pertinent : les secteurs qui tirent aujourd’hui la croissance — automobile, aéronautique, énergies renouvelables, numérique — recherchent des compétences de plus en plus spécialisées, alors qu’une partie importante des diplômés est issue de filières généralistes aux débouchés plus limités.
Cette situation alimente un phénomène de déclassement, certains jeunes diplômés acceptant des emplois inférieurs à leur qualification, d’autres prolongeant leur recherche ou reprenant leurs études.
Les données du HCP montrent que la principale difficulté ne réside pas dans l’accès aux études, mais dans la transition vers le marché du travail.
Le chômage des 15-24 ans dépasse désormais 37 %, soit près de trois fois le taux national. Chez les diplômés, il avoisine 20 %, confirmant qu’un diplôme ne garantit plus une insertion rapide.
Le CESE identifie cette transition entre système éducatif et marché du travail comme la deuxième grande rupture du parcours des jeunes, marquée par les difficultés d’accès au premier emploi et l’inadéquation persistante entre compétences acquises et besoins des entreprises.
Une inadéquation qui traduit surtout la rapidité avec laquelle évoluent ces besoins, sous l’effet de la digitalisation, de l’intelligence artificielle ou de la transition énergétique.
Elle interroge aussi le système d’orientation et les passerelles entre universités, entreprises et formation professionnelle, un rapprochement déjà réclamé par le CES en 2011.
Mais le chômage ne constitue que la partie visible de l’iceberg : une fraction importante de la jeunesse échappe désormais aux indicateurs traditionnels de l’emploi, à travers le phénomène des jeunes NEET. Une réalité plus diffuse, mais tout aussi préoccupante.
Longtemps, le chômage a constitué le principal indicateur des difficultés rencontrées par les jeunes.
Il ne reflète pourtant qu’une partie de la réalité : un nombre important de jeunes n’apparaissent dans aucune statistique du marché du travail, simplement parce qu’ils ne recherchent plus activement un emploi.
C’est pour mieux appréhender cette situation que les institutions internationales ont adopté le concept de NEET (Not in Employment, Education or Training).
Le Maroc utilise cet indicateur depuis plusieurs années.
Selon les données reprises par le CESE, près de 1,5 million de jeunes âgés de 15 à 24 ans étaient concernés en 2022, soit un jeune sur quatre. En retenant la tranche des 15-29 ans utilisée par le HCP dans sa dernière étude, la proportion approche désormais un jeune sur trois.
Au-delà du chiffre, le concept permet surtout de saisir la diversité des situations vécues : chômage, sortie du système éducatif, renoncement à chercher un emploi ou interruption d’activité pour des raisons familiales, sociales ou de santé.
Une lecture plus complète, selon le CESE, que le seul taux de chômage.
L’avis du CESE identifie trois grandes ruptures qui conduisent progressivement une partie de la jeunesse vers l’exclusion économique.
La première intervient dès la scolarité : chaque année, plus de 331 000 élèves quittent prématurément l’école, surtout entre le primaire et le collège, pour des raisons multiples — difficultés scolaires, éloignement géographique, contraintes économiques et sociales.
En milieu rural, l’absence de transport scolaire ou le mariage précoce des jeunes filles continuent d’alimenter ce phénomène.
Plus le niveau d’études est faible, plus le risque d’intégrer durablement la catégorie des NEET augmente.
La deuxième rupture survient à l’entrée sur le marché du travail : les primo-demandeurs représentent près de six chômeurs sur dix, signe que le premier emploi demeure le principal obstacle à franchir, entre inadéquation des formations, insuffisance des services d’accompagnement, manque d’expérience et discriminations liées au genre.
La troisième rupture intervient après l’entrée dans la vie active : contrats précaires, faibles rémunérations, fragilité des très petites entreprises ou ralentissements conjoncturels conduisent une partie des jeunes à alterner emploi, chômage et inactivité, entretenant une instabilité professionnelle qui peut mener au découragement.
Le rapport met en évidence de profondes disparités selon le sexe, le territoire et le niveau d’instruction.
Les jeunes femmes représentent près de 73 % des NEET. Leur taux atteint près de 39 %, contre 13,6 % chez les hommes, un écart qui s’accentue en milieu rural, où plus de six jeunes femmes sur dix appartiennent à cette catégorie.
Le faible niveau d’éducation est également déterminant : environ 40 % des jeunes NEET n’ont pas dépassé le niveau primaire ou collège, contre seulement 8 % titulaires d’un diplôme du supérieur.
Chaque année de scolarité inachevée augmente ainsi le risque de basculer dans cette situation.
Pour les auteurs du rapport, ces chiffres montrent que les politiques publiques ne peuvent plus se limiter à une approche uniforme de la jeunesse.
Les besoins d’une jeune femme rurale ayant quitté précocement l’école diffèrent profondément de ceux d’un diplômé urbain en recherche de son premier emploi.
C’est cette diversité qui conduit le CESE à distinguer plusieurs profils de jeunes NEET : femmes rurales assumant des responsabilités familiales, jeunes urbains découragés, jeunes en transition entre plusieurs emplois, jeunes en inactivité temporaire ou parcours marqués par la maladie ou le handicap.
Loin d’être homogène, la jeunesse marocaine est ainsi traversée par des réalités multiples, qui appellent des réponses différenciées et davantage adaptées aux contextes locaux.
SB
