Politique

Jacques Toledano, mon ami…

le 8 novembre 2017


Il n’est pas commun ou usuel d’écrire dans un support de presse, journal ou site électronique, à la première personne du singulier.

Cet exercice nuit en effet à la distance nécessaire que le rédacteur doit prendre afin de respecter les prescriptions sinon d’objectivité relative, du moins d’une subjectivité souvent difficile à évacuer.

Mais voilà, aujourd’hui n’est pas le jour d’une relation journalistique, d’une analyse politique, d’une évocation évènementielle.

Il s’agit de traduire une émotion, celle que je ressens depuis le décès de mon ami Jacques Toledano, rappelé à Dieu le 6 novembre dernier à Paris alors qu’il revenait d’un séjour à New York auprès de sa fille Laurence et de ses petits-enfants qu’il adorait.

Jacques Toledano représentait pour moi la générosité, le dévouement, la grandeur d’âme et de cœur car lorsqu’il se prenait d’affection, d’amitié ou tout simplement de respect pour quelqu’un, alors cette dimension humaniste prenait le dessus sur tous les autres traits de son caractère, bien trempé au demeurant.

Bien sûr, son décès sera le moment où l’on évoquera ses qualités d’homme d’affaires, de businessman génial et visionnaire, lorsqu’il fut l’un des premiers industriels à s’intéresser au tissage, concluant même des deals des plus satisfaisants pour lui avec la puissante ONA dirigée alors par Fouad Filali, Robert Asseraf, etc.

On lui reconnaîtra, également, son flair formidable qui lui fit pressentir, bien avant tout le monde, l’essor mondial du tourisme et l’une de ses expressions, la location de voitures.
Avis Locafinance Maroc lui doit donc son magnifique développement et il me disait, il y a quelques jours encore, que l’année 2016 avait été bonne tout comme devait l’être la présente qu’il ne verra pas finir malheureusement.

Mais ces facettes de la réelle appétence de Jacques Toledano pour le business ne sont pas celles que j’ai eu à connaître le plus ou le mieux.

Le Marocain intransigeant

Pour ma part, en effet, j’ai d’abord connu le patriote intransigeant qui parcourait le monde pour mobiliser ses amitiés au service de la marocanité du Sahara, le progressiste incontesté, qui, dans la discrétion mais la constance, fut durant des décennies un réel contributeur financier pour deux partis politiques dont il appréciait les hommes et la ligne, l’Union Socialiste des Forces Populaires et le Parti du Progrès et du Socialisme.

Lui qui tutoyait les cercles les plus hauts du Royaume, lié par une très grande amitié avec un Driss Jettou ou un Victor El Baz par exemple, ou encore le grand banquier que fut feu Abdelaziz Alami, était également l’intime de feu Abderrahim Bouabid, Si Mohamed El Yazghi, feu Ali Yata et feu Nadir Yata, et tant d’autres figures du mouvement progressiste national.

Jacques Toledano, issu d’une grande lignée de rabbins venus de Tolède, natif de Meknès, était un homme de gauche, de toutes les gauches, comme traduit d’ailleurs son parcours exceptionnel d’amitié avec l’homme d’État et leader du Parti travailliste israélien, Shimon Pérès, dont il fut l’un des proches parmi les proches, sans pour autant renoncer à ses amitiés et contacts avec la direction de l’OLP et du Fatah palestinien, dont il connaissait tout autant Yasser Arafat et Mahmoud Abbas que Mohamed Dahlan ou Marwan Barghouti.

Jacques Toledano, fortement attaché à sa marocanité, n’avait pas oublié son enfance à Meknès et il me disait que dans cette ville, les relations avec ses voisins musulmans étaient faites de solidarité, d’amitié, de vivre ensemble, se rappelant qu’issu d’une famille modeste, les repas étaient souvent partagés avec le voisinage, toutes confessions confondues.

Fier de ses racines, de ses origines, de sa judaïté, il voulait s’informer de tout et s’il lui arrivait de se trouver hors du Maroc, il ne manquait jamais de m’appeler pour connaître mon sentiment sur un événement de portée nationale.

Ainsi en a-t-il été lors de son séjour à New York, quelques jours avant sa disparition, m’appelant pour commenter avec moi les raisons, suites et conséquences du limogeage royal du 24 octobre, plaisantant au téléphone sur la situation d’un ministre remercié qui devrait se passer d’une luxueuse berline louée en longue durée chez Avis Locafinance…

L’altruiste au grand coeur

Jacques Toledano avait la main sur le cœur, lequel nous le savons tous, n’est pas loin du portefeuille et s’il était connu et apprécié pour ses actions généreuses envers sa communauté, son attachement viscéral au patrimoine judéo-marocain dont il veillait à préserver les trésors matériels et immatériels, il avait la même attitude pour « les autres », finançant par exemple les longues études à Sciences Po Paris puis à Harvard d’une jeune fille issue d’un milieu modeste, seulement parce qu’elle était méritante et intelligente, sans se préoccuper de sa religion ou de ses origines.

Je me souviens également que lors de l’inauguration de la synagogue restaurée de « Slat Al Fassiyine » dans le mellah de Fès, le 15 février 2013, entreprise qui avait été rendue possible par l’action déterminante de son ami feu Simon Lévy, Jacques Toledano avait fait venir à ses frais des dizaines de familles juives de Casablanca, Rabat, Marrakech, Essaouira, Agadir et d’ailleurs, installant tout ce beau monde dans un grand palace fassi avant d’offrir à tous les invités, un somptueux repas kasher servi par un traiteur venu de la capitale économique.

Bien sûr, ses actions de mécène et de généreux donateur étaient connues et appréciées au-delà des frontières marocaines et l’on sait, par exemple, que la regrettée Simone Veil lui rendit un vibrant hommage en 1996 au nom de l’Institut Pasteur-Weissman de lutte contre le cancer, ce que rappelaient en exclusivité La Nouvelle Tribune et www.lnt.ma lors du décès de cette grande dame en juillet dernier et que plusieurs de nos « estimés » confrères ont repris, sans pour autant citer leurs sources…

Je pourrais ainsi multiplier et multiplier les souvenirs et les témoignages sur mon ami Jacques Toledano, tant est forte dans mon esprit l’image magnifique qu’il me laisse, celle d’un homme véritable, d’un esprit éclairé, d’une intelligence faite de réalisme et de perspicacité, d’une simplicité éclatante, d’une gentillesse si communicative.

Jacques, tu es parti certes et c’est là la dure loi de la vie, pour chacun de nous, tôt ou tard.

Mais à jamais, à jamais, tu vivras dans mon cœur, avec ceux que j’ai aimés et chéris, les membres les plus proches de ma famille car, pour moi, tu en as toujours fait partie.

Adieu très cher Jacques.

Fahd YATA