À l’occasion de la troisième édition de sa conférence consacrée à l’intelligence artificielle, organisée à Casablanca par l’AI Institute by Holmarcom, le groupe a réuni dirigeants, experts et professionnels autour d’une question centrale : l’IA constitue-t-elle une simple révolution technologique ou marque-t-elle l’entrée dans une nouvelle étape de l’évolution des organisations et de la société ? Au-delà des enjeux de performance et d’automatisation, les intervenants ont mis en avant les dimensions humaines, cognitives et stratégiques de cette transformation.
L’intelligence artificielle continue de s’imposer comme l’un des principaux moteurs de transformation des entreprises. Mais alors que les usages se multiplient et que les outils deviennent de plus en plus accessibles, les interrogations dépassent désormais le seul champ technologique. C’est autour de cette réflexion que s’est articulée la troisième édition de la conférence organisée par l’AI Institute by Holmarcom à Casablanca.
Réunissant des responsables du groupe, des spécialistes de l’innovation et des experts du leadership, la rencontre a permis d’explorer les conséquences de l’intelligence artificielle sur les métiers, les modes de décision, l’organisation du travail et, plus largement, les évolutions de la société contemporaine.
Ouvrant les débats, Karim Chiouar, directeur général du groupe Holmarcom, a estimé que l’intelligence artificielle ne pouvait plus être considérée comme une simple innovation émergente. Selon lui, les transformations en cours sont d’une ampleur comparable aux grandes révolutions qui ont marqué l’histoire économique et sociale.
« Nous faisons face à une rupture civilisationnelle », a-t-il déclaré, considérant que l’IA modifie simultanément les façons de travailler, de penser et d’interagir. Pour le dirigeant, les enjeux liés à cette technologie dépassent largement les questions de productivité ou de performance pour toucher directement à l’organisation des sociétés.
Cette vision s’inscrit dans la stratégie engagée par Holmarcom à travers son AI Institute. Créée il y a plus de trois ans, cette structure poursuit un double objectif : développer les compétences liées à l’intelligence artificielle auprès des collaborateurs et des jeunes talents, tout en accompagnant l’intégration progressive de ces technologies au sein des différentes filiales du groupe.
Chargée de mission au sein de Holmarcom et responsable de l’AI Institute, Meryem Benjelloun a retracé l’évolution rapide des préoccupations des entreprises face à l’intelligence artificielle.
Selon elle, les premières interrogations portaient essentiellement sur la compréhension de cette technologie et de ses possibilités. Puis les organisations ont progressivement cherché à identifier les usages concrets susceptibles d’améliorer leurs activités.
« La question n’est plus de savoir si l’IA est capable de faire certaines tâches. Cela a déjà été démontré. La véritable question est désormais de comprendre comment elle va transformer les entreprises », a-t-elle expliqué.
Pour la responsable, une nouvelle étape est en train d’être franchie avec l’émergence des systèmes dits « agentiques », capables non seulement de produire des réponses mais également d’exécuter certaines actions de manière autonome. Cette évolution conduit les entreprises à repenser la répartition des rôles entre les collaborateurs et les outils numériques.
Invité principal de cette édition, le professeur de stratégie et de leadership Không-Lô Pham a proposé une lecture plus large du phénomène.
Selon lui, l’intelligence artificielle ne doit pas être appréhendée uniquement comme une innovation technologique. Il considère qu’elle agit comme un révélateur des aspirations, des inquiétudes et des représentations collectives.
« L’IA est devenue le réceptacle de toutes nos projections », a-t-il affirmé, estimant que les débats actuels traduisent autant les espoirs que les craintes suscités par les transformations en cours.
Pour l’universitaire, la véritable rupture se situe avant tout sur le plan cognitif. Il a ainsi défendu l’idée que les organisations devront développer leurs capacités d’analyse, de jugement et de création de valeur plutôt que de se limiter à l’adoption de nouveaux outils.
Cette approche l’a conduit à renverser l’intitulé même du débat proposé lors de la conférence. Là où certains parlent d’une bascule technologique et d’une rupture civilisationnelle, il estime que le changement civilisationnel est déjà à l’œuvre et qu’il constitue désormais le phénomène majeur.
Au-delà des opportunités offertes par l’intelligence artificielle, plusieurs interventions ont également souligné les risques potentiels liés à son utilisation.
Không-Lô Pham a notamment évoqué le concept de « grand aplatissement cognitif », faisant référence à une possible diminution des capacités de réflexion, de mémorisation et de raisonnement lorsque certaines tâches intellectuelles sont systématiquement déléguées aux machines.
S’appuyant sur plusieurs travaux de recherche internationaux, il a rappelé que l’accélération des processus ne signifie pas nécessairement une amélioration de la qualité des décisions ou du niveau de compréhension des problématiques.
« Plus les machines pensent à notre place, plus nous risquons de perdre notre capacité à raisonner de manière autonome », a-t-il averti.
L’expert a également insisté sur les conséquences possibles de la numérisation croissante des relations sociales et professionnelles, estimant que les entreprises devront préserver les mécanismes de collaboration humaine et d’intelligence collective qui demeurent au cœur de la création de valeur.
Malgré ces réserves, les intervenants se sont accordés sur le potentiel considérable de l’intelligence artificielle pour améliorer la compétitivité et accélérer l’innovation.
Pour autant, ils ont souligné que l’adoption de ces technologies ne devait pas se limiter à une reproduction de modèles développés ailleurs. Les entreprises sont appelées à définir leurs propres usages en fonction de leurs besoins spécifiques et de leurs objectifs stratégiques.
Le professeur Không-Lô Pham a notamment plaidé pour une approche qu’il qualifie de « techno-responsable », reposant sur une utilisation maîtrisée et réfléchie de l’intelligence artificielle.
Dans cette perspective, les dirigeants sont invités à dépasser les effets de mode et à inscrire leurs projets dans une démarche de création de valeur durable.
Au terme des échanges, un constat commun s’est dégagé : l’intelligence artificielle est désormais appelée à jouer un rôle structurant dans l’évolution des entreprises. Reste à déterminer la manière dont les organisations, les collaborateurs et les décideurs choisiront de l’intégrer afin qu’elle constitue un levier de développement plutôt qu’un facteur de dépendance.
Selim Benabdelkhalek
