Sport

Immigration sportive clandestine, l’arnaque au bout du chemin

le 5 août 2016


Profitant de la vulnérabilité de jeunes naïfs, qui rêvent de l’Eldorado, de l’ignorance de leurs familles, qui pour le bonheur de leurs enfants ne ménagent aucun effort, des escrocs, qui se font passer pour des pseudos managers, n’hésitent pas à leur vendre de faux rêves. Ils les dépouillent de grosses sommes d’argent, pour après les abandonner. Seuls dans un pays où ils ne connaissent personne, dont ils ne parlent pas la langue, où ils n’ont aucune attache et aucune ressource, ils doivent faire face au désarroi, à la précarité, à la dérive… Africa Light, jeune association à but non lucratif, a fait de l’immigration sportive clandestine des jeunes talents africains induits en erreur, sa raison d’être. Sa présidente, Thérèse Ekebe, explicite le phénomène.

La Nouvelle Tribune : L’immigration sportive clandestine est au cœur de votre action. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

Thérèse Ekebe : L’immigration sportive clandestine est une arnaque sportive organisée par des soi-disant managers, véreux, escrocs qui sont généralement eux-mêmes subsahariens, et ayant des complices marocains. Ils partent en Afrique subsaharien proposer des clubs dans les championnats de football marocain ou européens moyennant de très fortes sommes qui avoisinent quelques fois les 5000 euros. Une fois arrivés ici, ces jeunes gens sont livrés à eux-mêmes, certains abandonnés à l’aéroport, et d’autres dès la chambre d’hôtel ou l’appartement.

Cela est essentiellement dû à l’ignorance des parents, le surinvestissement médiatique et populaire autour du football en Afrique, qui donne une illusion de facilité, la mauvaise organisation des académies de football, la mauvaise organisation des championnats et le salaire qui atteint à peine les 100 euros.

Connaissez des cas concrets de jeunes qui ont fait l’objet de telles arnaques ?

Bien sûr, nous avons recensé à Casablanca une soixantaine de footballeurs arnaqués qui viennent majoritairement de l’Afrique de l’Ouest (Cote d’Ivoire, Guinée Conakry, Sénégal), et l’Afrique centrale à un degré moindre (Cameroun, Congo Brazza), dont une dizaine de mineurs, avec des preuves bien établies.

Avez-vous essayé de porter plainte contre ces personnes ?

Nous avons essayé de porter plainte devant l’autorité judiciaire, de rencontrer le procureur du roi au tribunal de Ain Sebaa, mais celui-ci nous a dit que l’on pouvait se porter partie civile. Or, pour qu’une association puisse être partie civile, il faut qu’elle soit reconnue d’utilité publique. Et comme nous sommes une jeune association (il faut trois ans pour obtenir ce statut), nous avons demandé à l’AMVEF (reconnue d’utilité public) de nous aider à porter plainte. L’autre problème que nous avons rencontré, c’est que l’avocat a exigé des documents originaux pour déposer plainte. Hélas, nos jeunes footballeurs ont des documents scannés ou photocopiés.

Vous avez créé une association pour s’attaquer à ce phénomène. En quoi consiste la mission de l’association ? Avez-vous rencontré des difficultés pour ce faire ?

Notre mission principale est de faire connaitre d’abord ce fléau qui est l’arnaque sportive, pour ensuite dénoncer ses arnaqueurs auprès des autorités compétentes. La sensibilisation est également très importante ; nous voulons informer les gens, d’abord au Maroc, de cette supercherie, et plus tard dans les pays d’origine des jeunes arnaqués.

Notre objectif principal, c’est le recensement de tous les jeunes sportifs ayant subits des abus et livrés à eux-mêmes au Maroc, en Afrique, et le cas échéant dans le reste du monde. Nous voulons également réintégrer et réinsérer dans la vie sportive, sociale, culturelle et économique ceux qui le souhaitent, et organiser le retour volontaire pour les autres.
Enfin, nous veillons également sur l’intérêt des sportifs en détresse.

Concrètement, avez-vous déjà mené des actions dans ce sens ?

Nous avons commencé d’abord par le recensement avec un tournoi de football, en collaboration avec l’Arrondissement El Fida. Nous avons organisé la coupe des nations, qui a attiré un beau public, et donc nous avons profité pour faire de la sensibilisation sur l’arnaque sportive. Actuellement, notre championnat amateur, qui regroupe 12 équipes de joueurs arnaqués ou en détresse, se poursuit dans les stades de l’Arrondissement de Al Fida jusqu’au mois d’octobre 2016.

Et cette fois, avec les festivités de la fête de la Jeunesse, nous organisons un match de gala avec les anciennes gloires du football marocain, qui ont eu une oreille attentive par rapport au phénomène de l’arnaque sportive. Ils étaient très choqués et surpris de l’existence de ce fléau, et ont décidé de nous accompagner, et surtout nous faire connaitre auprès des journalistes et des autorités, afin que nous puissions informer l’opinion nationale et internationale d’une telle situation. En ce moment, nous sommes en train de finaliser des projets de sensibilisation dans les pays d’origines de ces jeunes.

Qu’en est-il des difficultés ?

Notre difficulté majeure est le manque de financement. Nous avons une quarantaine de joueurs à recenser à Fès, une centaine à Rabat et à Marrakech.

Nous avons un projet « AFRICA LIGHT RECYACADEMIA » qui consiste à trouver un logement d’urgence pour ses jeunes sportifs qui sont livrés à eux-mêmes. Nous devons également les encadrer sportivement, leur permettre de participer à des stages ici et ailleurs dans des clubs professionnels pour les plus méritants. Tout comme nous devons encourager les autres à retourner chez eux pour se refaire une nouvelle santé sportive, pour peut-être un jour repartir en Europe sur des bases saines.

Un mot de la fin ou un message à passer pour conclure ?

D’abord nous tenons à remercier Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour sa politique africaine d’intégration, qui a permis à des jeunes subsahariens de sortir de la clandestinité, et d’avoir un statut légal, leur ouvrant la porte de la réintégration économique et sociale au sein de la société marocaine. Nous remercions également les autorités marocaines qui nous ont permis et aidé à mettre sur pieds notre association. Notre gratitude s’adresse également au président de l’Arrondissement de Hay hassani. Ce dernier nous a fourni des équipements sportifs et nous a permis d’avoir un terrain pour le championnat. Le croissant rouge et l’ASMAPREF ont également été d’un grand soutien, ils nous ont fournis en kit alimentaire, etc.

Enfin, nous lançons un vibrant appel aux âmes de bonnes volontés et aux autorités marocaines, aux ambassades des pays concernés pour nous soutenir afin que tous ensemble, nous puissions trouver des solutions adéquates pour ses jeunes gens vivant dans une situation de précarité avancée. Cette lourde charge ne peut être réalisable que par la contribution de tous.

Propos recueillis par Leila Ouazry