Culture

Hicham Lahlou : Le Design au corps

le 19 décembre 2013


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Nous avons eu la chance de rencontrer le designer franco-marocain Hicham Lahlou juste après la fin de son exposition à la galerie d’art CDG de Rabat, la première consacrée au design par cette fondation. Cet artiste est une figure incontournable de la scène artistique marocaine et internationale, considéré comme l’un des pionniers du design au Maroc. Hicham Lahlou a partagé avec nous ses projets, désirs, contrariétés, et ses engagements à un moment clé de sa vie d’artiste. Rencontre avec un créateur inévitable, précurseur et novateur.

« Le design m’a pris et j’ai pris le design »

Hicham Lahlou est architecte d’intérieur, designer et designer industriel-urbain. Il a fait ses études à Paris, à l’Académie Charpentier, où il a obtenu le diplôme d’architecture d’intérieur et de design. Hicham Lahlou nous explique : « le design m’a pris et j’ai pris le design. J’ai compris très tôt que le design contenait toutes les disciplines, et que par là il alimenterait ma profonde curiosité». La conception du design selon Hicham Lahlou est la suivante : « La fonction dicte l’esthétique. Les gens qui pensent que le design, c’est uniquement du beau, je leurs dirais que c’est du beau mais que c’est l’utile qui fait le beau. On peut acheter une poignée de porte design, mais avant tout, sa fonction est d’ouvrir une porte ; tout comme un abribus, sa fonction est d’abriter. Le design est aussi la démarche, ce que l’on raconte. Le design pour moi est un travail pour créer une démarche en s’appuyant sur l’histoire et sur la fonctionnalité. Je m’inscris pleinement dans la vision du fondateur du Bauhaus, Walter Gropius, qui disait que ce qui prime dans le design est la fonction.»

Hicham Lahlou est reconnu au Maroc pour ses créations de mobilier urbain, concepts d’hôtels, de plateaux de bureaux, d’identités de marques, de packaging, d’architecture commerciale ou de design stratégique. À l’international, Hicham Lahlou s’est fait connaître par ses créations design dans l’univers du mobilier, des arts de la table, des luminaires et d’objets divers, en signant des collections pour de grandes marques. Il signe aujourd’hui chez Serralunga, qui fait partie des plus grandes marques de design au monde, qui édite Philippe Starck, Zaha Hadid ou encore Vico Magistretti, personnalités incontournables du  monde de l’art et du design. Il a collaboré avec Nodus, éditeur design de tapis de luxe, qui fait signer les frères Campana ou Matali Crasset, ou encore avec l’agence Ecart International, fondée par Andrée Putman. Il a été primé et exposé internationalement pour son travail de designer, et il est également sollicité fréquemment en tant qu’intervenant pour de nombreuses manifestations d’envergure. Il a fondé en 2009 la FEMADE (Fédération Marocaine du Design Industriel), et œuvre de cette façon  à la reconnaissance et à l’émergence du design marocain. Il est d’ailleurs parvenu à faire signer une convention officielle en avril 2011 entre la FEMADE et l’OMPIC (Office Marocain de la Propriété Industrielle et Commerciale), sous le patronage du Ministère de l’Industrie qui participe à la mise en avant du rôle important du design dans la société, le commerce ou l’innovation à l’échelle du Maroc.

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Une exposition singulière : Play Design by Hicham Lahlou

L’exposition Play Design a accompagné les célébrations de la ville de Rabat, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle est le fruit d’un travail de préparation intense, qui rassemble une sélection de l’impressionnante variété de projets que l’artiste a réalisés. Elle présente des pièces du designer, accompagnées de panneaux explicatifs de grande qualité. L’exposition présente des créations inédites en avant-première nationale et internationale, tels que les projets édités pour le groupe AFG, les marques Serralunga, Nodus, Ecart International, Brisach ou encore Moor, dévoilés en exclusivité. L’exposition présente également  la création d’Hicham Lahlou pour Fiat, la «Fiat 500 Fig», qui reprend la signature d’Hicham Lahlou, la feuille de figuier, « Fig », motif d’inspiration hispano-mauresque qu’il avait déjà décliné auparavant. L’artiste nous confie : «Je puisse dans mes traditions et dans mon histoire pour créer de la modernité  et donne de la lisibilité à mon héritage à l’international». Hicham Lahlou a la volonté constante de « créer des choses qui détonnent». On admire les tables cendriers et tabourets Derbuka, signé par Hicham Lahlou pour la marque Serralunga. Une création aux multiples fonctionnalités qui fait raisonner en nous une musique allégorique. On remarquera aussi L’Oryx pop, une statue design ornementale, hommage de l’artiste à ces antilopes mythiques de la péninsule arabique.

Hicham Lahlou a un lien particulier avec la CDG, car son père a passé 28 ans de sa vie à travailler pour l’institution. De plus, Play Design est une avant-première mondiale, l’exposition étant destinée à l’itinérance. Hicham Lahlou a présenté en primeur l’une de ses dernières créations, un design produit pour la marque d’eau minérale Aïn Soltane, la bouteille «Nature». Pour Hicham Lahlou, cette bouteille «n’est pas qu’une bouteille, c’est une révolution des mentalités, des mœurs et des prises de décisions dans le management. C’est la prise de conscience que le design dans l’industrie peut révolutionner l’économie marocaine».

« Nul n’est prophète dans son pays »

L’artiste confie qu’il est à un tournant de sa vie, et qu’à quarante ans, «il y a des choses derrière et il faut capitaliser sur ce qu’il y a de meilleur, les acquis, préparer l’après […] On est également conscient de ce qu’il y a de positif dans notre pays et des très nombreux côtés négatifs qu’il y a».

Je demande à l’artiste quelle était la (re)connaissance de la discipline du design au Maroc à ses débuts, et comment il en est devenu le précurseur. Selon Hicham Lahlou : « Les gens ont écrit que j’étais précurseur du design marocain, car ils ont senti qu’il se passait quelques chose de nouveau». Il s’arrête, marque une pause et me souffle : « Vous pouvez écrire ce que je m’apprête à dire car je suis à un tournant de ma vie, une période particulièrement importante. Les gens ne valorisent pas et ne portent pas beaucoup d’intérêt ;  à mon sens, ils devraient le faire beaucoup plus pour comprendre ce que j’ai véritablement apporté, pourquoi aujourd’hui cela a ouvert la voie à d’autres designers, pourquoi aujourd’hui on parle de design dans différents ministères et institutions publiques. Tout cela, c’est parce que j’ai pris le «taureau par les cornes» et que j’ai essayé de convaincre tant bien mal pendant toutes ses années les décideurs. Ce n’est pas évident d’expliquer que le design est important dans  l’industrie, dans l’agro-industrie, dans le design urbain … Et précurseur pourquoi, parce que j’ai enclenché quelque chose qui n’existait pas. Par exemple, les abribus dans la ville ne représentent pas une finalité, mais tous les moyens qu’il y a eu derrière pour le faire, dans la créativité mais surtout dans le système managérial et  dans l’impact historique que cela apporte». On demande s’il a l’impression qu’il existe un problème de reconnaissance et de connaissance à l’échelle du Maroc. Pour Hicham Lahlou, «la reconnaissance existe car les plus grande institutions m’invitent, et édite un livre sur mon travail. Mais la reconnaissance et surtout la connaissance ne sont pas complètes. Et à quarante ans, je ne vais pas attendre cinquante ans pour qu’elle arrive. Je n’ai jamais rien attendu de personne, et ça, j’aimerai bien le dire, ce n’est pas grâce à mon nom de famille que j’existe ! Ce n’est pas parce que je viens d’une grande famille que l’on m’a ouvert les portes à l’international ou au national. Ce qui compte, c’est le talent, la démarche, le travail, votre vision. Mais en fait, on est dans un pays où, on me l’a dit plusieurs fois, j’étais trop en avance sur mon temps. Je suis combatif, je ne lâche pas l’affaire…».

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Pour lui, malgré les nombreux encouragements, et la fierté qu’il peut représenter pour beaucoup, «  pour certains qui sont preneurs de décisions managériales, que ce soit dans les grands groupes privés ou étatiques, entre la parole et l’acte, il n’y a rien». Il rappelle la fameuse expression « Nul n’est prophète dans son pays […] Si je n’avais pas eu une reconnaissance internationale, ça serait dix fois plus dur et plus complexe». La preuve de l’impact de son travail lui arrive de témoignages, tel que celui de Karim, jeune designer de son agence, qui a confié, à son arrivée, que lorsqu’il était étudiant, son professeur d’anthologie du design a cité Hicham Lahlou comme un grand designer, ayant profondément marqué l’histoire du design de ce siècle. Hicham Lahlou a été touché par cette confession, car il dit ne pas réussir à voir l’impact de ce qu’il a fait, ou seulement parfois, lorsqu’on l’invite à des manifestations. «Je ne suis ni l’IPSOS, ni un organisme de mesure pour savoir à quel point j’ai impacté l’histoire». Pour lui, «l’innovation ne réside pas uniquement dans les consommateurs finaux mais dans la capacité à aider, à inventer, un mode de pensée et aussi prendre des décisions managériales qui vont tout changer».

Rappelons que fin 2012, Afrique Méditerranée Business magazine a classé Hicham Lahlou parmi les vingt leaders globaux du continent africain, puis à nouveau en août 2013, parmi les 15 innovateurs du continent africain. Hicham Lahlou n’en est pas à sa première distinction, mais pour lui, «cela passe inaperçu au Maroc. Ailleurs, on s’intéresse à la méritocratie, aux gens qui se sont bâti une autorité, à la force du poignet. Mais c’est dommage,  nous n’avons pas ça au Maroc, et la reconnaissance vient toujours de l’étranger».

« Un artiste n’a pas besoin d’être aidé, c’est son travail qui l’aide »

Lorsqu’on lui demande quelle est la reconnaissance de l’utilité du design au Maroc, il affirme qu’elle est quand même de plus en plus présente. Il me livre d’ailleurs avec plaisir une anecdote chère à son cœur : Tajeddine Baddou, ancien ambassadeur du Maroc, commissaire général en compagnie de Fréderic Mitterrand de l’année du Maroc en France en 1999, qui lui à «ouvert la porte » à ses débuts, lui à fait part de son émotion lors du vernissage de l’exposition. En parcourant le livre de l’exposition, on découvre les multitudes de témoignages élogieux de personnalités telles qu’Alaya Sebti, directrice artistique de la Biennale de Marrakech, ou encore Alexandra Lambert, Directrice du Centre Bruxellois Mode et Design. Hicham Lahlou confère une grande valeur à ces marques de reconnaissance, tout comme à celles qu’il reçoit souvent de la part de ses concitoyens.

Pour lui, il n’existe aucun objet design grand public au Maroc, mais « la révolution est en marche » grâce à des projets tels que la bouteille Aïn Soltane. Hicham Lahlou explique qu’un artiste «n’a pas besoin d’être aidé, c’est son travail qui l’aide, mais il a besoin d’être propulsé, accompagné dans son développement». Pour lui, «nos talents doivent se faire exporter, on ne vend pas assez nos fiertés». Hicham Lahlou souhaite qu’il y ait une meilleure synergie entre les décideurs et les artistes, car pour lui, c’est ce qui crée la puissance, et l’émancipation artistique des artistes. Le problème de l’accès et de la reconnaissance du design au Maroc  n’est-il pas celui de l’ensemble de la production culturelle ? Pour Hicham Lahlou, « on ne considère pas encore l’art comme un besoin dans notre société». Pourtant, pour l’artiste, «un pays sans artistes n’existe pas. L’art est nécessaire même à l’économie d’un pays». L’art est, pour l’artiste, un moyen d’élever un pays.

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La croisade d’Hicham Lahlou pour la reconnaissance du design au Maroc est une bataille constante. L’artiste est bien conscient du chemin déjà parcouru et n’est pas oublieux des nombreuses personnes qui ont cru en lui dès ses débuts et ont reconnu son talent. Un artiste ancré dans le présent, fier de ses multiples projets et des marques qui font confiance à son talent. Il nous a expliqué avec franchise son combat constant pour faire connaître et reconnaître le design au Maroc, et nous renvoie au texte de Mahi Binebine pour l’exposition Play Design : « le design n’est pas un art mineur». Pour Hicham Lahlou, le design «n’est pas une finalité mais un moyen, qui permet l’innovation, la science, la technicité et touche à l’image d’un pays». Le design a définitivement une place et un rôle à jouer dans l’avenir du Maroc.

Hicham Lahlou nous dit être à un âge où « je transmets, j’aime partager avec des jeunes, mais où je n’ai plus à me justifier ou convaincre. Car je trouve que mon parcours est convaincant. Pour moi, il n’est pas normal qu’il n’y ait pas assez de réactivité». Et la solution est, bien entendu, dans cette transmission, qui passe par une reconnaissance et une conscience étatique et citoyenne décuplée de la valeur de la culture et de ses diverses disciplines. Et peut-être, espérons-le, d’une place plus importante à l’éducation artistique de notre jeunesse, qui constituera le public de la culture du Maroc de demain.

Constance Durantou-Reilhac

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