Le monde ne tournait déjà pas très rond ces derniers temps, et voilà qu’un nouveau virus vient s’inviter à la table, déjà bien encombrée, de nos angoisses contemporaines. Il porte un autre nom, scientifique celui-là, hérité d’une rivière coréenne où il avait été identifié pour la première fois dans les années 1950 lors d’une épidémie qui avait frappé des milliers de soldats pendant la guerre de Corée. Aujourd’hui, c’est sur un bateau de croisière, le MV Hondius, parti d’Ushuaïa en Argentine pour un périple atlantique vers le Cap-Vert (le rêve !), que la souche dite « des Andes » a fait son retour spectaculaire dans l’actualité mondiale.
Le décompte officiel, à mesure que ces lignes sont écrites, fait état d’une dizaine de cas confirmés sur 147 passagers et membres d’équipage, et de trois décès. Le premier mort, un Néerlandais de 70 ans, avait succombé en mer dès le 11 avril, et son décès avait été attribué à des causes naturelles. Son épouse, quittant ensuite le navire pour rejoindre l’Afrique du Sud, est morte le lendemain de son arrivée à Johannesburg. Une passagère allemande a péri à son tour en pleine traversée. L’Organisation mondiale de la santé estime aujourd’hui que le risque de propagation hors du navire est faible. Tant mieux, mais, et si le mal était déjà fait ?
Parce qu’on ne peut que le relever, l’enchainement des événements laisse perplexe. Un foyer infectieux identifié sur un navire en haute mer offrait, sur le papier, le scénario rêvé du confinement parfait. Un huis clos flottant, 147 personnes, des coordonnées GPS, des médecins à bord. N’aurait-il pas été plus logique et judicieux d’isoler le bateau, d’assumer un protocole strict, de débarquer les corps dans des conditions sanitaires maîtrisées, de traiter les malades, de surveiller les autres en quarantaine ? Les passagers décédés auraient été, pour parler crûment, les seuls « sacrifiés » de cette affaire. Et peut-être que le monde entier, l’équipage et les autres voyageurs compris, isolés le temps nécessaire, n’auraient jamais eu à entendre le mot « pandémie », ce mot devenu courant dans notre vocabulaire et celui de nos enfants depuis le Covid.
Au lieu de cela, on a assisté à un débarquement progressif aux quatre coins de l’Europe et au-delà. Un vidéaste turc, parti du navire à l’escale de Sainte-Hélène fin avril, est rentré tranquillement à Istanbul, sans précaution majeure, après avoir partagé pendant trois semaines des buffets à volonté avec des passagers dont l’un était déjà mort. Des Français, des Néerlandais, des Suisses, des Espagnols, des Australiens, des Britanniques se sont retrouvés dispersés sur trois continents. Et il a fallu ensuite, courir derrière les cas contacts, retracer les vols, identifier les voisins de cabine, mobiliser les ARS, convoquer Matignon, faire décoller les avions militaires entre Tenerife et Paris… À chaque maillon de cette chaîne, ce que la prévention aurait coûté en inconfort, la dispersion l’a coûté en complexité.
Depuis, les gouvernements, chacun avec sa version de ce qu’il jugeait être la prudence, semblent patauger étrangement comme en 2020. Quarantaine de 72 heures pour les uns, isolement strict de 45 jours pour les autres, hospitalisation préventive ici, simple suivi téléphonique là. Au Pays-Bas par exemple, douze membres du personnel d’un hôpital ont été mis en isolement pour six semaines après des erreurs de procédure lors d’un prélèvement. Chaque administration improvise, négocie avec son opinion publique, calibre son protocole pour ne pas être accusée d’en faire trop ni pas assez.
La frénésie médiatique s’est aussi rapidement accélérée. Les chaînes d’information en continu ont remis en marche leur vieille machinerie, les bandeaux rouges, les directs depuis les hôpitaux, les « experts en plateau », les cartes d’Europe constellées de points d’impact. Le hantavirus est devenu, en quelques jours, le nouveau personnage récurrent du feuilleton de l’angoisse mondiale. Parce que dans une époque qui carbure à l’économie de l’attention, la peur reste le meilleur fonds de commerce.
Alors on peut espérer, et l’OMS semble nous y inviter, que ce virus rejoindra rapidement le cimetière des alertes oubliées, à côté du Sras, de la grippe aviaire et de quelques autres frayeurs qui n’ont pas tenu leurs promesses funestes. De même, on peut continuer à ranger dans le tiroir du complotisme ceux qui annoncent déjà un nouveau confinement orchestré par des élites transnationales aux desseins obscurs. Sauf qu’il faut bien l’admettre, ces dernières années, un certain nombre de théories que l’on disait « complotistes » ont fini par se révéler embarrassantes pour ceux qui s’étaient empressés de les disqualifier. Le doute n’est plus le monopole des paranoïaques. Il est devenu une hygiène intellectuelle ordinaire et on est en droit de se demander si « on » se dirige vers une nouvelle pandémie et si oui, quelle en serait la proportion à l’échelle mondiale.
En attendant, nous voilà repartis pour quelques semaines, peut-être quelques mois, à scruter des courbes, à compter des cas, à comparer des protocoles, à débattre du port du masque dans les aéroports. Nous voilà repartis à confondre, comme à chaque fois, l’information avec l’inquiétude et la prévention avec la panique. Nous voilà repartis, en somme, à ne pas tirer les leçons de ce que nous avons déjà vécu il y a à peine cinq ans. « Hanta », un nouveau virus peut-être, mais surtout, les mêmes réflexes collectifs.
Zouhair Yata