GITEX Africa 2026 : IA et développement, l’Afrique à l’heure des choix stratégiques
Au cœur de la quatrième édition du GITEX Africa Morocco, les débats consacrés à l’intelligence artificielle (IA) ont occupé une place centrale, à travers l’ampleur des transformations en cours et la complexité des arbitrages auxquels sont confrontés les États, les entreprises et les systèmes éducatifs. Entre promesses de croissance, enjeux de souveraineté, mutations du travail et impératifs éthiques, l’IA s’impose comme un levier structurant des trajectoires économiques africaines, tout en suscitant interrogations et mises en garde.
Lors d’un side event consacré à l’éducation, le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Saad Berrada, a qualifié l’intelligence artificielle de « révolution cognitive » transformant en profondeur les modes d’apprentissage et d’enseignement. Selon lui, « l’IA transforme profondément notre manière d’apprendre, d’enseigner et, au fond, de penser l’école », une mutation qui représente, pour l’Afrique, « une opportunité historique ».
Dans un contexte marqué par une démographie particulièrement jeune – près de 70 % de la population africaine ayant moins de 30 ans – et par des défis persistants en matière d’accès à l’éducation, l’IA pourrait contribuer à accélérer l’innovation pédagogique. Elle ouvre notamment la voie à la personnalisation des apprentissages, au développement de tuteurs virtuels et à une diversification des modes d’évaluation.
Le ministre a ainsi mis en avant les initiatives engagées au Maroc, notamment les « écoles pionnières », le Digital Lab ou encore l’Institut Jazari EduTech, qui visent à intégrer l’IA dans les systèmes éducatifs et à renforcer les capacités de recherche et d’innovation en connectant universités, startups et sources de financement. Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large visant à faire de l’IA un levier d’inclusion, d’équité et d’amélioration de la qualité éducative, tout en maintenant « l’humain aux commandes ».
Au-delà du champ éducatif, les débats ont largement porté sur les implications de l’IA pour le marché du travail. Lors d’une masterclass intitulée « Sommes-nous condamnés au chômage et à la vassalité à l’ère de l’IA ? », le professeur Rachid Guerraoui a livré une analyse nuancée des transformations en cours.
Il a d’emblée souligné que l’intelligence artificielle reste « intrinsèquement fragile et non fiable », nécessitant une supervision humaine constante. Cette caractéristique implique, selon lui, de former des profils hybrides capables de comprendre à la fois les réalités du monde physique et les fondamentaux de l’informatique et des algorithmes.
Dans cette perspective, il identifie trois catégories de métiers appelées à jouer un rôle clé : les métiers manuels augmentés par l’IA, les experts en intelligence artificielle et les profils intermédiaires capables de faire le lien entre ces deux univers. Cette recomposition des compétences appelle une transformation en profondeur des systèmes de formation, avec un accent particulier sur l’enseignement des fondamentaux scientifiques et numériques.
Sur la question du chômage, Rachid Guerraoui a rejeté les visions alarmistes, estimant que les risques de substitution peuvent être atténués à condition d’investir massivement dans la formation. « Sommes-nous condamnés au chômage ? Non, à condition de former, former et former », a-t-il affirmé, mettant en garde contre les discours remettant en cause l’utilité de l’éducation.
L’un des axes majeurs des débats a concerné la souveraineté technologique et le risque de dépendance vis-à-vis des grandes puissances numériques. Sur ce point, Rachid Guerraoui a évoqué la notion de « vassalité technologique », interrogeant la capacité des pays à développer leurs propres solutions face à la domination des acteurs américains et chinois.
S’appuyant sur des exemples récents, il a souligné que cette dépendance n’est pas inéluctable. Des avancées réalisées dans différents pays démontrent qu’il est possible de concevoir des modèles performants avec des ressources limitées, à condition de maîtriser les algorithmes et les architectures technologiques.
Il a notamment insisté sur le potentiel des solutions open source, qui permettent de déployer des modèles d’IA puissants sur des infrastructures réduites, adaptées aux besoins spécifiques d’institutions publiques ou privées. Cette approche ouvre la voie à des usages plus autonomes, notamment dans des environnements sensibles où la maîtrise des données constitue un enjeu stratégique.
Les discussions ont également mis en lumière les défis structurels auxquels font face les pays africains en matière d’infrastructures et de capacités techniques. Lors d’un panel consacré à la réduction de l’écart entre création et usage responsable de l’IA, plusieurs intervenants ont insisté sur l’importance des investissements dans les centres de données, les capacités de calcul et les architectures technologiques adaptées.
La chercheuse Shansati Okolo a notamment souligné que le développement de l’IA en Afrique nécessite une approche adaptée aux réalités locales, notamment en termes de consommation de données et d’accès aux équipements. Elle a mis en garde contre une vision centrée sur des modèles lourds et coûteux, peu compatibles avec les contraintes des marchés africains.
Elle a également insisté sur l’importance de renforcer l’enseignement supérieur en intelligence artificielle, afin de limiter la fuite des talents vers l’étranger. Selon elle, de nombreux étudiants africains formés hors du continent ne reviennent pas dans leur pays d’origine, en raison d’un manque d’opportunités et d’inadéquation entre leurs compétences et les besoins locaux.
Les débats ont par ailleurs mis en évidence le rôle central des États dans la structuration des écosystèmes d’intelligence artificielle. Les politiques publiques sont appelées à intervenir à plusieurs niveaux : financement de la recherche, développement des infrastructures, régulation des usages et soutien aux startups.
L’expérience sénégalaise, présentée lors du panel, illustre cette approche. Les autorités cherchent à organiser l’écosystème technologique en facilitant l’accès au financement, en créant des incitations fiscales et en mettant en place des plateformes permettant aux startups de se développer et de s’internationaliser.
Cette stratégie repose sur une coordination étroite entre les différents acteurs – pouvoirs publics, investisseurs, entreprises et institutions académiques – afin de créer un environnement favorable à l’innovation. Elle souligne également la nécessité d’une harmonisation des politiques à l’échelle régionale, condition jugée essentielle pour renforcer la compétitivité du continent.
Au-delà des enjeux économiques et technologiques, les discussions ont accordé une place importante aux questions éthiques et sociétales. Plusieurs intervenants ont plaidé pour le développement d’une IA respectueuse des droits des citoyens, inclusive et accessible à l’ensemble de la population.
Dans cette perspective, la régulation apparaît comme un levier indispensable pour garantir la confiance dans les systèmes d’intelligence artificielle. L’expérience européenne, notamment à travers l’AI Act, a été citée comme exemple d’un cadre visant à concilier innovation et protection des utilisateurs.
Les débats ont également porté sur l’impact environnemental de l’IA, en particulier la consommation énergétique des infrastructures. La notion d’« IA frugale », visant à développer des solutions moins gourmandes en ressources, a été évoquée comme une piste pour concilier innovation technologique et durabilité.
Enfin, la question de l’inclusion a été largement abordée, avec un consensus sur la nécessité de démocratiser l’accès aux technologies et de réduire les inégalités numériques. Cela implique non seulement de développer les infrastructures, mais aussi de former les populations et de concevoir des solutions adaptées aux contextes locaux.
Les échanges ont également mis en lumière le potentiel de l’intelligence artificielle pour améliorer l’efficacité des services publics, notamment dans des domaines tels que la santé, l’éducation ou la gestion administrative.
Des exemples concrets ont été présentés, illustrant l’utilisation de l’IA pour simplifier les procédures, améliorer la traçabilité des données ou encore personnaliser les services. Dans certains cas, ces technologies permettent de réduire les délais, d’améliorer la qualité des prestations et de renforcer la transparence.
Toutefois, ces avancées nécessitent une adaptation des systèmes de gouvernance et une prise en compte des spécificités culturelles et sociales des populations. La réussite des projets d’IA dépend ainsi de leur capacité à répondre aux besoins réels des usagers et à s’inscrire dans une logique de transformation inclusive.
Au terme des différents échanges, un constat s’impose : l’Afrique est engagée dans une phase de structuration de son écosystème d’intelligence artificielle, marquée par une volonté croissante de maîtriser les technologies et de réduire les dépendances.
Les initiatives se multiplient, tant au niveau national que régional, pour renforcer les capacités, développer les infrastructures et soutenir l’innovation. Cette dynamique s’accompagne d’une réflexion sur les modèles de développement à privilégier, avec une attention particulière portée à l’équilibre entre souveraineté, ouverture et coopération internationale.
Dans ce contexte, GITEX Africa Morocco apparaît comme une plateforme de dialogue et de convergence, permettant aux différents acteurs de partager leurs expériences, d’identifier les défis communs et de construire des solutions adaptées aux réalités africaines.
Si les perspectives offertes par l’intelligence artificielle sont considérables, les débats ont également souligné les incertitudes qui entourent son évolution. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, il demeure difficile de prévoir précisément les trajectoires technologiques et leurs impacts économiques et sociaux.
Dans ce contexte, la capacité des pays africains à tirer parti de l’IA dépendra de leur aptitude à investir dans le capital humain, à développer des infrastructures adaptées et à définir des cadres de gouvernance équilibrés.
SB
