Football : Des stades neufs, des fractures anciennes
Stade Moulay Abdellah à Rabat, stade El Massira à Safi. En quelques jours, deux enceintes flambant neuves, dont certaines ont été le théâtre récent de la plus belle CAN de l’histoire, ont basculé dans le chaos. 136 gardes à vue et des centaines d’armes blanches saisies d’un côté, un photographe à l’hôpital de l’autre, des chaises arrachées, des tribunes de presse saccagées, des vidéos qui pullulent sur les réseaux sociaux et le sentiment tenace que ces images ne disent pas seulement quelque chose du football, mais de bien plus que cela.
La passion du foot au Maroc, ce n’est pas un sujet, c’est une donnée empirique. Depuis toujours, les ultras, les chants, les tifos, l’ingéniosité des gradins font partie de l’ADN populaire. Le monde entier s’en est rendu compte au Qatar en 2022, lorsque la marée rouge marocaine a transformé le Mondial en démonstration de ferveur, de classe et de civisme. Cette image-là, elle est devenue une marque, presque une signature internationale. Le Marocain dans un stade, c’était un supporter dont les autres pays parlaient avec envie.
Et pourtant, à peine quelques mois après une CAN saluée mondialement pour son organisation, son ambiance et l’élégance de son public, voilà que les mêmes enceintes deviennent le décor de scènes dignes de guérillas urbaines. Le contraste est brutal et il interroge autant sur les responsabilités que sur les solutions.
D’autant qu’il faut s’en souvenir, pendant la CAN, de très nombreuses voix, y compris celle du sélectionneur national et de plusieurs joueurs, avaient pointé un déficit de ferveur dans les tribunes. On accusait alors la « bourgeoisification » du public, l’invasion des influenceuses et des amateurs de selfies, le foot transformé en divertissement de week-end et confisqué au « vrai public ». En filigrane, on entendait aussi une critique plus large, celle d’un Maroc qui s’offrait des stades dignes des plus grands quand, disait-on, « il avait besoin d’autre chose ».
Et puis, à peine la CAN terminée, ce sont précisément les gradins qu’on accusait d’être trop sages qui s’embrasent. Le 30 avril, à Rabat, un classico AS FAR-Raja qui aurait dû être une fête bascule en chaos. Affrontements en tribunes, projectiles, tribune de presse envahie, journalistes pris pour cible, dégradations dans une enceinte fraîchement rénovée. Onze jours plus tôt, à Safi, c’est à l’international que le Maroc se donnait en spectacle, avec des supporters de l’USM Alger envahissant la pelouse avant le coup d’envoi, des chaises utilisées comme armes, un photographe marocain blessé et transporté à l’hôpital, et un coup d’envoi retardé d’une heure et vingt minutes. Et ce ne sont pas des cas isolés. La finale de la CAN elle-même, au stade Moulay Abdellah, avait déjà été marquée par les débordements des supporters sénégalais. Avant cela, les ultras de Casablanca, de Marrakech, d’Agadir et d’ailleurs ont régulièrement défrayé la chronique, parfois jusqu’à la tragédie.
Alors la question, désormais, ne peut plus être esquivée. Maintenant que les stades sont là, neufs, modernes, sécurisés, à la disposition de cette passion populaire que nous revendiquons fièrement, pourquoi sont-ils si systématiquement et si violemment dégradés par ceux-là mêmes qui les réclamaient ? Que dit cet acharnement à briser ce qui a été construit pour soi ? Est-ce la responsabilité de ces jeunes, de leurs parents, de l’État, de la société dans son ensemble ? Quelles qu’en soient les causes, les conséquences semblent dépasser tout le monde.
Les sanctions tombées au lendemain du classico de Rabat sont, il faut le reconnaître, exemplaires et inédites. Cinq matchs à huis clos pour l’AS FAR, trois pour le Raja, 200 000 dirhams d’amende pour chaque club, frais de remise en état partagés, et surtout interdiction généralisée de déplacement des supporters visiteurs jusqu’à la fin de la saison (qui de toute façon est bientôt terminée), pour tous les clubs. Les clubs paieront donc la facture, leurs supporters seront privés de fête. Mais cette fermeté, légitime et nécessaire, ne règle en rien le problème à moyen ou long terme. Comment expliquer, en effet, que les forces de l’ordre, déployées en nombre, soient malgré tout débordées ? Comment expliquer que la police soit prise à partie avec une telle violence, que des centaines d’armes blanches soient confisquées aux abords des stades à chaque rencontre à risque ? Une réponse répressive, aussi exemplaire soit-elle, ne semble pas pouvoir endiguer la marée qui s’y heurte.
Or c’est bien d’une marée qu’il s’agit. Comme lorsque les vagues se brisent trop fort sur le littoral, ces débordements rappellent ce que l’on feint de ne pas voir, et que toutes les avancées concrètes et objectives du pays n’épongent pas. Une partie de notre jeunesse est laissée pour compte, livrée à elle-même, aux mains de la drogue et d’une violence ordinaire qui devient finalement le seul sport auquel elle s’adonne vraiment. Cela les dédouane-t-il ? Bien sûr que non. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que le poison ne peut pas être l’antidote. On peut leur fermer les stades, jouer toute la saison à huis clos, multiplier les arrestations et les peines, on ne fera que se mettre des œillères pour ne pas regarder en face la misère économique, sociale et intellectuelle qui nourrit cette colère.
Le serpent se mord la queue. Ils sont violents, ils saccagent ce qui se construit pour eux, et en même temps ils ont toutes les raisons du monde de l’être, faute qu’on leur ait offert la moindre alternative crédible. C’est exactement le mouvement que l’on a vu à l’œuvre lorsque les manifestations de la GenZ, somme toute pacifistes dans leurs revendications, ont été suivies presque chaque soir par des mouvements d’une violence inouïe, cagoules, émeutes urbaines, dégradations sans cause apparente, sans slogans, sans leaders, sans demandes formulées. Juste le besoin brut de se défouler, de crier sa haine et son désespoir. Le stade en est désormais une autre scène, plus visible, plus médiatisée, mais le ressort est le même.
Que peuvent faire, dans ce contexte, les parents, les voisins, les éducateurs, les autorités, les passionnés de football eux-mêmes face à cette déferlante ? Qui aura le courage politique de s’attaquer au problème de fond, qui ne se compte plus en quelques dizaines de fauteurs de troubles, mais en milliers de citoyens en perdition ? Faudra-t-il, comme trop souvent, attendre un drame pour que la question soit enfin posée à sa juste hauteur ?
Le Maroc joue, dans les cinq prochaines années, l’une des partitions les plus exigeantes de son histoire récente en organisant cette fameuse Coupe du monde 2030. Dans quelques semaines, la finale de la Ligue des champions africaine se tiendra au stade Moulay Abdellah, des échéances électorales ont lieu en septembre, et en trame de fond c’est tout un modèle de développement qui peine à être incarné.
Le pays a démontré, et la CAN en a été la preuve éclatante, qu’il savait organiser, accueillir, sécuriser, séduire. Reste à démontrer, avec autant d’ambition, qu’il sait aussi réparer ce qui se fissure à l’intérieur, dans les marges qu’on préfère ne pas filmer.
Parce que de quelque côté de la barrière qu’on se trouve, il y a vraiment de quoi s’inquiéter.
Zouhair Yata
