Entretien avec Ouijdane Qacami : « Il est essentiel de valoriser davantage la présence des femmes dans les métiers techniques et industriels »
Propos recueillis par Selim Benabdelkhalek
Ingénieure en génie civil, doctorante spécialisée dans la durabilité des matériaux et fondatrice de la startup STRUCMEDICA, Ouijdane Qacami incarne une nouvelle génération d’entrepreneures issues de la recherche scientifique. Lauréate du Prix Pépite 2025, qui distingue en France les jeunes créateurs de startups innovantes, elle développe une technologie de diagnostic automatisé des structures en béton destinée à améliorer la surveillance et la durabilité des infrastructures. Formée notamment à l’École des Ponts ParisTech, et engagée dans une thèse menée entre l’Université de La Rochelle, le Karlsruhe Institute of Technology et le centre d’innovation de Holcim, elle travaille à l’intersection du génie civil, du numérique et de la transition écologique. Dans cet entretien, elle revient sur la genèse de son projet entrepreneurial, les mutations technologiques à l’œuvre dans le secteur du BTP et le rôle que peuvent jouer les innovations issues de la recherche pour prolonger la durée de vie des infrastructures tout en réduisant leur empreinte carbone.
La Nouvelle Tribune : Vous êtes ingénieure en génie civil et doctorante travaillant sur la durabilité du béton, tout en ayant fondé la startup STRUCMEDICA. Comment votre parcours académique et entrepreneurial s’est-il construit, et à quel moment l’idée de transformer votre recherche en entreprise s’est-elle imposée ?
Ouijdane Qacami : Mon parcours s’est construit à l’intersection de la rigueur académique et du pragmatisme industriel. J’ai d’abord suivi des classes préparatoires et une formation paramilitaire au Maroc, une expérience qui m’a inculqué une forte culture de l’exécution, de la discipline et de la résilience.
Je suis ensuite devenue ingénieure en génie civil diplômée de l’École des Ponts ParisTech, tout en poursuivant un master spécialisé en matériaux de construction durables ainsi qu’un diplôme européen en résilience climatique. Aujourd’hui, je mène une thèse CIFRE sur la durabilité du béton, en collaboration avec l’Université de La Rochelle, le centre d’innovation de Holcim et le Karlsruhe Institute of Technology (KIT). En parallèle, j’ai complété ce parcours scientifique par une formation en entrepreneuriat à HEC Paris.
L’idée de STRUCMEDICA est née à la fois d’un vécu personnel et d’une observation professionnelle. Sur le plan personnel, j’ai grandi dans une région du Maroc où les séismes et les inondations sont relativement fréquents, et où les catastrophes naturelles liées à la fragilité des infrastructures font malheureusement partie du quotidien. Je me souviens particulièrement du séisme de 2004 dans le nord du Maroc : pendant plusieurs jours, ma famille et moi avons dormi dans une voiture par peur de rentrer dans notre appartement fragilisé. C’est à ce moment-là que j’ai développé une véritable fascination pour le génie civil et pour la manière dont les infrastructures peuvent protéger — ou au contraire mettre en danger — les populations.
Plus tard, lorsque j’ai eu l’opportunité de travailler sur la durabilité des structures lors de mon parcours professionnel puis de ma thèse, j’ai immédiatement saisi cette chance. Sur le plan professionnel, j’ai constaté que face au vieillissement des infrastructures, les méthodes de diagnostic traditionnelles restent très lentes, souvent destructives et coûteuses. Les analyses sont fragmentées et chronophages, ce qui fait que les diagnostics arrivent parfois trop tard.
L’idée de transformer cette recherche en entreprise a commencé à émerger au début de ma carrière chez Holcim en 2022. Elle s’est réellement imposée lorsque nos premiers prototypes ont été validés sur des projets pilotes. À ce moment-là, nous avons démontré une valeur opérationnelle concrète, notamment en matière de durabilité des infrastructures et de réduction de l’empreinte carbone.
Le secteur du BTP est souvent perçu comme traditionnel. En quoi les diagnostics structurels automatisés que vous développez représentent-ils une véritable mutation technologique du secteur ?
Aujourd’hui, l’évaluation de l’état d’une structure en béton repose principalement sur deux niveaux d’inspection. D’un côté, les inspections visuelles, qui permettent de repérer certains signes de dégradation mais qui restent limitées. De l’autre, des méthodes destructives lorsque l’on souhaite analyser la structure en profondeur, comme le carottage suivi de tests chimiques en laboratoire, par exemple avec la phénolphtaléine.
On peut comparer cela à une consultation médicale : l’inspection visuelle revient à observer un patient, tandis que le carottage équivaut à une prise de sang ou à une analyse biologique. Ces méthodes sont utiles, mais elles sont fragmentées, longues à mettre en œuvre et nécessitent parfois d’interrompre l’usage de l’infrastructure.
STRUCMEDICA propose une approche radicalement différente. Nous avons développé ce que l’on pourrait comparer à un stéthoscope pour les bâtiments. Notre technologie permet d’analyser la santé et le vieillissement d’une structure en béton de manière non destructive.
Concrètement, il s’agit d’une méthode de mesure rapide qui s’applique directement sur site et permet d’obtenir un diagnostic complet en une trentaine de minutes. L’outil fournit également des éléments d’aide à la décision pour les gestionnaires d’infrastructures, ce qui transforme profondément la manière dont les structures sont surveillées et entretenues.
L’automatisation des diagnostics structurels repose-t-elle principalement sur l’IA, sur des capteurs intelligents, ou sur l’intégration de plusieurs technologies ? Que change cette hybridation dans la manière de gérer les infrastructures ?
Elle repose avant tout sur l’intégration de plusieurs technologies. STRUCMEDICA combine un module matériel , composé de capteurs autonomes et connectés , avec une modélisation numérique de la physique des matériaux et une plateforme logicielle alimentée par l’intelligence artificielle.
Cette hybridation change profondément la manière de gérer les infrastructures. Les capteurs collectent des données sur la santé mécanique et chimique du béton, tandis que les modèles physiques et l’IA analysent ces informations pour interpréter l’état réel de la structure et anticiper l’évolution des dégradations.
Les résultats sont ensuite traduits en recommandations conformes aux normes et réglementations en vigueur. Pour les gestionnaires d’infrastructures, cela signifie passer d’une logique de maintenance réactive à une véritable maintenance prédictive.
Ils peuvent ainsi prioriser les interventions de manière objective, optimiser leurs budgets d’investissement et réduire l’empreinte carbone.
La révolution technologique actuelle est souvent associée au numérique. Pourtant, votre travail touche aux infrastructures physiques. Sommes-nous face à une convergence entre révolution numérique et transition écologique ?
Absolument, et c’est même le cœur de notre mission. Le secteur du BTP représente près de 40 % des émissions mondiales de CO₂. Historiquement, le manque d’outils rapides et accessibles pour mesurer l’état réel des structures a conduit à des décisions parfois radicales, comme la démolition et la reconstruction, faute d’informations précises sur la durabilité des bâtiments existants.
Grâce au numérique, nous pouvons aujourd’hui évaluer beaucoup plus finement la durée de vie réelle des infrastructures et identifier les solutions de réparation ou de prolongation d’usage.
Un aspect encore peu connu concerne la capacité du béton à refixer du CO₂ au cours de sa vie, via un phénomène de carbonatation. Notre méthode permet d’intégrer cette dimension et d’estimer la quantité de CO₂ déjà captée par le béton, ainsi que celle qu’il pourrait encore fixer à l’avenir.
Cette approche est particulièrement utile pour les analyses de cycle de vie (ACV) et pour l’évaluation des bétons bas carbone. Elle permet également aux industriels cimentiers d’accélérer l’innovation, en testant plus rapidement de nouvelles formulations de béton à la fois durables et à faible impact environnemental.
En ce sens, le numérique devient un outil clé pour préserver les infrastructures existantes et accélérer la transition écologique du secteur.
Les dispositifs comme le Prix Pépite sont présentés comme des catalyseurs d’innovation. Concrètement, en quoi ce type de reconnaissance change-t-il la trajectoire d’un projet scientifique ?
Ce type de reconnaissance joue un rôle déterminant, notamment lors du passage de la recherche académique à la création d’entreprise. Des prix comme le Prix Pépite apportent d’abord une validation externe très importante : ils confirment que le projet répond à un véritable besoin de marché.
Concrètement, cette reconnaissance offre une visibilité stratégique qui facilite l’accès aux réseaux industriels, institutionnels et financiers. Elle permet également d’accélérer certaines étapes clés du développement, comme la mise en place de projets pilotes avec des acteurs majeurs du secteur ou la structuration des premières opportunités de financement.
Ces dispositifs agissent donc comme des accélérateurs de trajectoire pour des innovations issues de la recherche.
Si l’on transpose ces enseignements au Maroc, quels leviers devraient être renforcés pour encourager l’entrepreneuriat scientifique, notamment féminin, dans des secteurs industriels stratégiques ?
Mon éducation au Maroc m’a transmis un fort sens du pragmatisme, de la débrouillardise et de la responsabilité collective face aux enjeux liés à notre environnement bâti.
Pour encourager l’entrepreneuriat scientifique, le premier levier consiste à renforcer les passerelles entre la recherche académique et l’industrie. Mon projet a pu émerger grâce à une thèse CIFRE impliquant des collaborations internationales entre la France, l’Allemagne et des partenaires industriels comme Holcim. Ce type de dispositif garantit que la recherche développée répond directement à des besoins concrets du marché.
Le deuxième levier concerne l’accompagnement des chercheurs vers l’entrepreneuriat : incubateurs, pôles de compétitivité, financements d’amorçage et formations à l’innovation sont essentiels pour aider les scientifiques à acquérir les compétences entrepreneuriales nécessaires. Il est crucial de penser au modèle économique dès le début et d’itérer rapidement pour créer des solutions adaptées aux besoins réels.
Enfin, concernant l’entrepreneuriat féminin, il est essentiel de valoriser davantage la présence des femmes dans les métiers techniques et industriels. Voir des femmes ingénieures diriger des projets dans des secteurs comme le BTP ou la deeptech contribue à briser certains plafonds de verre. Mettre en avant ces parcours permet d’inspirer d’autres vocations et de montrer que les femmes ont un rôle stratégique à jouer dans les innovations technologiques et climatiques.
