Politique

Nabila Mounib, Secrétaire générale du PSU : «Ma victoire est celle de toutes les femmes»

le 26 janvier 2012


Alors que le gouvernement Benkirane est aujourd’hui vivement critiqué pour n’avoir désigné qu’une seule femme à un poste ministériel, le Parti Socialiste Unifié semble jouer à contre-courant en désignant une femme, Nabila Mounib, au poste de Secrétaire générale. C’est la première femme marocaine à obtenir un tel poste. Entretien.

La Nouvelle Tribune : Les félicitations s’imposent, vous êtes la première femme à occuper le poste de secrétaire général d’une formation politique, c’est une révolution quelque part. En tout cas, c’est du baume au cœur pour toutes les femmes. Cela voudrait-il dire qu’on est à un tournant de l’histoire politique du Maroc ?

Mme Nabila Mounib : L’arrivée d’une femme à la tête d’un parti politique est une victoire pour toutes les Marocaines. C’est une brèche dans un domaine qui n’est pas le plus propice à donner sa place à la femme, connaissant les mentalités, ou plutôt l’héritage culturel, qui continue à sévir même dans la tête des hommes des partis dits démocrates, progressistes, etc.

Partant, même si elle est respectée et même si dans certains partis, comme le nôtre par exemple où il y a près de 30% de femmes dans les instances de décision, l’arrivée d’une femme à sa tête n’était pas du tout une évidence. Je pense que c’est un concours de circonstances qui a fait que cela est possible aujourd’hui. Il y a un an et demi, un groupe de jeunes militants avait créé un blog intitulé: « Pour que Mme Nabila Mounib soit la prochaine secrétaire nationale du PSU ». L’idée avait émergé ainsi et ensuite elle a pris son petit chemin.

Est-ce à dire que les jeunes, et surtout les réseaux sociaux, accélèrent la cadence des changements ?

Cela veut dire que les idées, les innovations, peuvent être génératrices de changements et de réalisations. C’est vrai qu’aujourd’hui, il y a une conjoncture régionale avec le printemps arabe, et nationale avec l’arrivée du mouvement du 20 février, favorable au changement et qui fait  qu’il y a une aspiration à l’émancipation de tous. Je pense que la place de la femme est un reflet de l’état de démocratisation et d’émancipation de ces sociétés. Donc, je crois que le PSU a voulu donner un signal à travers ce choix. Cela veut dire également que c’est un parti qui a un projet auquel il croit et qu’il applique sur le terrain. C’est un projet qui a une portée culturelle égalitaire démocratique. Et donc, ma victoire, c’est aussi celle du parti et de toutes les femmes. C’est une victoire que je n’ai pas volée. Cela fait plus 25 ans que je milite, que ce soit au niveau du Syndicat National de l’Enseignement, au niveau de l’OADP, et ensuite au PSU. J’aimerais qu’on permette aux jeunes militants d’arriver rapidement aux instances de décision de leur parti. Ce qui n’a pas été le cas pour moi, puisque j’étais déjà dans la section des étudiants démocrates de l’OADP en France, quand je préparais ma thèse de fin d’études en 1985. C’est vrai que mon action politique a été relativement mise en veilleuse pendant une dizaine d’années après mon retour au Maroc, mais depuis 1996, je n’ai jamais cessé de militer activement. J’ai participé aux élections législatives de 2002, 2007, j’ai été membre du Bureau politique du parti, etc. C’est un cheminement, et mes camarades ont aujourd’hui voulu montrer l’exemple et faire un premier pas vers la démocratisation. S’il vrai que les lois permettent de changer les choses, le modèle a également un impact indéniable.

Votre élection permet-elle quelque part de compenser le déficit de la représentation féminine au parlement? Une seule femme au gouvernement, cela ne reflète-t-il pas le contraire de ce que vous disiez, c’est-à-dire tout, sauf une société moderne et démocrate ?

Comme je l’ai dit c’est une brèche qui est ouverte, c’est une ouverture. Cela donne de l’espoir aux jeunes filles qui militent ou aspirent à avoir une carrière politique. Mais, à mon sens, ce nouveau gouvernement a commis d’entrée de jeu, un faux pas. La répartition des différents ministères s’est  faite de manière insensée. Lorsqu’on a un projet de société, il faut le penser dans sa globalité. L’urgence n’est pas de mettre un tel ou un tel à la tête de tel ou tel département, mais c’est la portée du projet qui importe. C’est la responsabilité du chef du gouvernement qui est engagée.

Mais, il n’est pas le seul responsable, les partis formant la coalition ne le sont-ils pas également ?

C’est une responsabilité partagée, mais c’est d’abord, le chef du Gouvernement qui est responsable. Il aurait très bien pu, se basant sur les nouvelles dispositions de la Constitution, essayer de trouver un outil à mettre en place pour justement rendre effective cette parité, cette évolution à laquelle on aspire, en exigeant des dits partis de proposer des femmes. Et qu’on arrête de dire que c’est un problème de compétence, car on sait tous que les compétences dans le rang des femmes ne manquent pas. Aujourd’hui, il est évident qu’il est question d’une politique de discrimination à l’égard des femmes. Et j’irais plus loin en disant que c’est peut-être le reflet de leur vision du projet de société, où la femme ne peut pas être aux commandes, elle ne fait pas partie des priorités, etc. Ceci dit, je pense que tous les partis de la coalition se partagent la responsabilité. Ainsi, on ne comprend pas que le PPS, qui avait porté en 2000 le Plan d’Intégration de la femme, n’en ait pas présenté en cette occasion. Comme on ne comprend pas, non plus, qu’il participe à ce gouvernement, parce qu’il faut une cohérence entre les différentes composantes d’une équipe pour travailler ensemble.

Mais encore ?

Lorsqu’on fait des alliances, il faut qu’elles soient cohérentes. Et c’est ce genre d’alliance « anormales » qui fait que les Marocains n’ont plus confiance dans l’action politique. On ne comprend pas ce que peut faire un parti de gauche avec des conservateurs. Cette absence de cohérence se traduit par une absence de clarté qui fait qu’il devient difficile de rétablir la confiance de la population dans les politiques.

Cela nous amène justement au programme du gouvernement, quelle lecture en faites-vous au PSU ?

En tant que parti qui se respecte, on a mis en place une commission qui va se pencher sur l’analyse de cette déclaration gouvernementale. Mais, de prime abord, je peux déjà avancer que c’est une déclaration de bonnes intentions, qui ne renseigne pas sur les moyens de les réaliser.  Les chiffres concernant le taux de croissance, la réduction du taux de chômage, paraissent trop idylliques. Sinon, au niveau des grands chantiers, on constate également que c’est une continuation des programmes lancés. Or, ce qui manque à tous ces grands chantiers, c’est une cohérence dans la vision économique de ce pays. Comment on compte développer le pays sur tous les plans ? Aujourd’hui, nous avons un ensemble de politiques développées ça et là dans différents secteurs par le précédent gouvernement. Est-ce que la nouvelle équipe gouvernementale va mettre en place une approche plus globale, avec un fil conducteur commun à tous ces programmes, en vue d’aboutir à une cohérence entre ces différentes politiques et par conséquent plus de visibilité ? Ou bien va-t-on continuer à travailler à travers des actions éparpillées ?

Autre chose, les  déclarations pré et post électorales du PJD allaient toutes dans le sens d’une politique sociale et publique en rupture avec le passé. Or, dès le départ, on remarque que ce parti a lâché l’Éducation, un secteur qui  souffre de tous les  maux. Depuis que nous avons cassé la mixité sociale, c’est-à-dire le fait que l’école publique soit réservéE uniquement aux enfants démunis, au moment où d’autres vont dans le privé, les choses n’ont cessé de se détériorer. Or, c’est cette mixité qui crée la richesse, à travers les échanges, les challenges, etc. C’est ce qui permet de donner un sens à l’égalité des chances. Dans le cadre de la privatisation, le Maroc a certes fait le choix d’un système néo-libéral, mais ce système ne peut pas fonctionner normalement tant qu’on encourage l’économie de rente, les passe-droits.

De plus, il faut savoir que le Maroc n’a pas été préparé à tirer des bénéfices de ce système. On s’est également engagé dans des accords internationaux tels que l’accord des échanges des biens et services qui a été mis en place par l’OMC, qui dit qu’il faut aller vers la privatisation, des biens et services dont l’école. Que fait-on du public?

En suivant à la lettre les diktats des USA, qui recommandent la réduction des masses salariales, le Maroc a effectué l’opération des départs volontaires qui a vidé l’Administration et l’Université marocaine de ces compétences.  Aujourd’hui, nous sommes en sous effectifs d’encadrement pédagogique. Ce sont des erreurs fatales, qu’on paie cher. On produit des diplômés condamnés au chômage. Quelle est la réponse du gouvernement à tous ces maux, que compte-t-il faire face à des jeunes qui s’immolent ?

Aujourd’hui, je ne comprends pas que le PJD renonce à ce portefeuille et à d’autres aussi vitaux d’ailleurs. Je me pose encore une fois la question, est-ce que les politiques mises en place dans ce gouvernement l’ont été par hasard ou pour des intérêts individuels ?

Vous dites que le PJD ne peut pas sortir le Maroc de la crise, est-ce que vous avez des contre propositions ?

Nous sommes en train de travailler sur un projet alternatif, qui va dans le sens de la dynamique nationale. Pour aboutir à la justice sociale, il faut produire des richesses et distribuer équitablement ces richesses. Lesquelles richesses sont créées par des hommes et des femmes. Pour cela, il faut aller à la base à savoir la formation. Il faut réhabiliter l’école, pour former les générations futures, car c’est là que ça se passe. Il faut que les Marocains se réconcilient avec l’école publique. Hélas, on fait le contraire. Aujourd’hui, le mot clef pour sortir d’une multitude de problèmes est la créativité, l’innovation et la recherche scientifique, qui est quasi inexistante dans le programme de nos politiques. Même la nouvelle Constitution y fait à peine allusion. Notre identité est là, elle est plurielle, elle est magnifique, mais ce n’est pas là la priorité. Tout ceci nous amène à dire que le gouvernement ne veut pas aller dans le fond des choses, on a l’impression que c’est une simple course aux strapontins, dans des institutions de façade. Il est évident que ce gouvernement n’a pas le pouvoir. Et on refuse que cette équipe vienne à la fin de son mandat nous dire qu’elle n’avait pas le pouvoir.

Aujourd’hui, la Constitution permet de demander des comptes et de ne pas attendre la fin du mandat…

Certainement. On souhaite tous au PJD de réussir, mais on ne veut pas qu’il dise lui, qu’il a accepté de renoncer aux ministères de souveraineté, ou qu’il n’est pas responsable. En fait, le présent gouvernement est mal parti. D’abord parce qu’il ne défend pas un projet moderne, égalitaire mais un projet qui mise tout sur la moralisation de la vie publique et la bonne gouvernance. Ce concept a été inventé par les think tanks de l’Occident pour dire qu’aujourd’hui, nous, pays pauvres, nous n’avons pas besoin de démocratie, de droits de l’Homme, mais juste de la bonne gouvernance. Et on plus tout le monde sait qu’il y a deux gouvernements, un qui travaille dans l’ombre et celui de Benkirane.

C’est pour cela que vous continuez à revendiquer une monarchie parlementaire ?

Absolument. Dans tous les régimes de part le monde, il y a des monarchies démocratiques et d’autres qui ne le sont pas, de même qu’il y a des républiques démocratiques et d’autres non. C’est la nature du système qui compte. L’urgence, ce n’est pas d’avoir une monarchie ou une république. Depuis le début de l’Indépendance, on a raté beaucoup de rendez-vous avec la démocratie. On a, certes, intégré l’idée de la démocratisation de l’intérieur des institutions, en disant qu’on va améliorer tout ça, on va assainir le champ politique, on va clarifier les choses, pour aboutir à une alternance démocratique.

Mais notre système ne nous prédispose pas à cela. Lorsque vous avez des partis politiques créés sur une base idéologique et d’autres partis qu’on a créés pour peupler ce champ politique, cela engendre l’amalgame et les gens n’ont plus confiance.

En 1996, la majorité de l’opposition, a voté Oui à la nouvelle Constitution. En 1998, on a eu l’alternance consensuelle, qui ne pouvait en aucun cas aboutir à une alternance démocratique. D’ailleurs, dès 2002, le processus enclenché pour aller progressivement vers la démocratie a avorté, suite aux événements du 11 septembre, lesquels ont chamboulé toute la politique internationale, parce que la priorité était sans conteste la lutte contre le terrorisme. Et, à partir de 2002, on est allé vers le même modèle tunisien, avec la constitution d’un grand parti inspiré par l’Etat. Le scénario de 2012 était déjà ficelé… s’il n’y avait pas eu le printemps arabe et le Mouvement du 20 février.

Quand on analyse toute cette évolution, on arrive à la question suivante, que voulons-nous, en tant que Marocains, pour ce pays  une monarchie et une démocratie ? Les deux font une monarchie parlementaire. Pourquoi les Marocains ne mériteraient-ils pas une monarchie à l’anglaise ? Cela permettra de libérer les grandes potentialités dont regorge ce pays, de booster les investisseurs étrangers frileux à cause du système, à nos intellectuels de se remettre à penser, à créer. Aujourd’hui, il y a une accélération des événements dans la région, et nous estimons qu’il est temps d’aller vers plus de démocratie. Le Mouvement du 20 février a démontré qu’on savait manifester pacifiquement, et il a formulé 20 propositions.  Il est donc évident que pour aboutir à une alternance démocratique, il faut une séparation des pouvoirs. La Constitution apporte, certes, des avancées, mais elle ne consacre pas la monarchie parlementaire.

Entretien réalisé par
Leila Ouazry

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