Entretien avec Mme Amal El Fallah Seghrouchni : « Le Maroc doit inventer, avoir sa propre vision du numérique et la déployer »
Mme Amal El Fallah Seghrouchni est Ministre déléguée auprès du Chef du Gouvernement, chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, depuis octobre 2024. Docteure en informatique et professeure universitaire, elle est reconnue pour son expertise en intelligence artificielle et en systèmes multi-agents.
Avant son entrée au gouvernement, elle présidait le Centre international d’intelligence artificielle du Maroc, centre de catégorie 2 sous l’égide de l’UNESCO, basé à l’UM6P, et dédié au développement d’une IA responsable au service de l’Afrique.
À la tête du département de la Transition numérique, elle pilote la mise en œuvre de la stratégie Maroc Digital 2030, qui vise à accélérer la transformation numérique de l’administration, à renforcer l’inclusion digitale, à structurer l’écosystème technologique national et à préparer le déploiement de la 5G dans le cadre des grandes échéances à venir.
Son action s’inscrit également dans la modernisation des services publics à travers le programme Idarati X.0, destiné à améliorer l’expérience usager, à simplifier les démarches administratives et à renforcer l’interopérabilité des services numériques de l’État.
À la tête de ce portefeuille stratégique, elle revient dans cet entretien sur l’ambition marocaine en matière de souveraineté numérique, les réformes engagées et les défis structurels d’une transformation appelée à redessiner en profondeur le rapport entre l’État, l’économie et le citoyen.
Entretien réalisé par Afifa Dassouli
La Nouvelle Tribune : Madame la ministre, l’intérêt du Maroc pour le numérique s’inscrit dans une tendance mondiale, mais votre approche est pragmatique puisqu‘elle porte sur l’implémentation du numérique au Maroc en tant que pays émergent, dans l’objectif de procéder à une transition comme le dit le plan 2030. Au-delà de la numérisation des administrations, pouvez-vous présenter à nos lecteurs vos projets et réalisations dans le cadre de l’ambitieux plan en question ?
Madame la ministre, Amal El Fallah Seghrouchni : Tout d’abord, ce qu’il faut savoir c’est que dans beaucoup de discours de Sa Majesté, le numérique revient en force et en particulier dans celui de 2022, dans lequel il a fait état de nouveaux modes de consommation et de production grâce à la digitalisation.
La stratégie Maroc numérique 2030, qui était attendue depuis la création de notre ministère en 2021, a été lancé en septembre 2024. Elle se base sur deux axes que sont la réforme de l’administration et l’économie numérique.
De mon point de vue, ce mariage entre l’administration et le numérique, est vraiment précoce. L’Allemagne par exemple, n’a commencé à le faire que l’année dernière, en réunissant ces deux départements. Alors que beaucoup d’autres pays, ne combinent pas ces deux fonctions. Car si le numérique est un outil au service de l’administration. Cette dernière en a besoin pour se moderniser.
Pour ce qui est de la réforme de l’administration, elle intervient à plusieurs niveaux. D’abord, sur la partie purement administrative, pour simplifier les procédures, faire en sorte qu’on demande moins de papiers aux citoyens et lui délivre des attestations ou des documents administratifs en exigeant moins de déplacements. Donc, réformer l’administration, c’est aussi repenser la mise en place des procédures, en prenant en compte les réglementations construites au fil des années. Alors que l’administration est beaucoup plus ancienne que le numérique, et qu’elle se constitue de strates.
Je vais vous donner un exemple. Pour la création d’une crèche, nous avons dû travailler en premier sur la simplification de la procédure de création en essayant de réduire au maximum le nombre de documents demandés à cet effet, pour raccourcir la bonne procédure à numériser.
Donc, le premier niveau purement administratif qui s’impose est de rationaliser les procédures. Le passage à la mise en œuvre est le second palier qui lui implique le numérique qui permettra de télécharger un document au lieu de le déposer ou le retirer de l’administration.
Après, la première étape qui consiste à simplifier et repenser les procédures et la seconde pour simplifier la vie aux citoyens, intervient une troisième, que les gens ne voient pas et qui consiste à concrétiser le processus informatique pour simplifier les procédures. Numériser, consiste à traduire dans le langage des machines, les procédures définitives en les optimisant.
C’est là-dessus que nous travaillons et c’est là-dessus que nous impliquons l’intelligence artificielle.
De bout à bout cette réforme de l’Administration est sous ma responsabilité avec un département dédié de 300 personnes qui travaille sur une feuille de route pour réformer l’administration. Quand, un autre département du ministère est en charge quant à lui de la numérisation.
Justement, où en sont les réformes des différentes administrations ? Pouvez-vous nous partager les résultats concrétisés ?
Dans les faits, le Ministère de la transition numérique et de la réforme de l’administration a bien avancé dans la réforme de l’administration. Nous avons commencé par créer un site, portail national qui regroupe tous les services administratifs pour centraliser toutes les demandes et répondre aux demandes des citoyens. Celui-ci qui se nomme Idarati.ma regroupe aujourd’hui plus de 600 services et vient de donner naissance grâce à des technologies émergentes à idarati x.0.
Il s’agit d’un portefeuille numérique que chacun peut avoir sur son téléphone portable et qui contient ses propres documents administratifs. Donc Idarati.ma reste la version web et idarati x.0 sera la version smartphone.
Ainsi, ces avancées permettent un accès à l’administration et à tous ses services. Les e-services ou les services électroniques sont de plus en plus utilisés par les citoyens.
Mais on peut se demander si les citoyens sont armés pour utiliser le numérique, télécharger des documents, etc.
Là, on est sur une autre question celle de la fracture numérique parce tous les citoyens ne sont pas bien outillés. Malgré le passage à la fibre et à la 5G qui élargit la connectivité des 3 opérateurs téléphoniques, certains Marocains ne savant pas interroger une application, utiliser le login et le mot de passe, télécharger des documents…
Que faites-vous pour corriger ces insuffisances ? Sont-elles concentrées dans certaines zones territoriales ?
Le ministère entreprend justement des campagnes de sensibilisation avec de la formation. Mais aussi, a mis en place des relais numériques et projetons pour idarati, la mise en place de bornes. Ces bornes seront placées dans les instituts Jazari par exemple et dans certains lieux comme les agences bancaires, lieux propices aux relais numériques.
Déjà aujourd’hui, on peut payer nos factures téléphoniques et autres sur des bornes destinées à cet effet sans avoir à se rendre aux guichets des opérateurs.
Sachant que notre démarche s’exerce toujours sur les 12 régions du pays où nous avons déjà créé les instituts Jazari et organisons le Hackathon, un concours national dans lequel les gens vont s’investir, développer des outils et des services sur le web.
Il s’agit de 2 000 participants qui vont développer des outils numériques pour résoudre les problèmes de leur territoire relatif à l’assainissement, la sûreté, l’éducation, la santé. L’un des 11 sujets, porte sur la préservation de la dignité humaine et les droits des citoyens dans l’espace numérique face aux fake news. Nous demandons aux citoyens d’innover, de trouver des solutions que nous pouvons concrétiser, une formation pour les jeunes de leur régions.
Quels sont les benchmarks internationaux de votre politique et vos partenaires internationaux ?
Chercher des benchmarks signifie voir et étudier tout ce qui se fait ailleurs. Nous sommes en train de benchmarker, et l’avons fait sur l’Europe qui est une institution sur le numérique et en termes de protection des données. La Chine, elle, a une vision du numérique différente et les Etats-Unis encore une autre vision.
Je prône un numérique responsable et inclusif, qui répond aux besoins du Maroc et de l’Afrique parce qu’on est un hub digital arabo-africain, comme nous le proposent le Programme des Nations Unies pour le Développement PNUD.
Car benchmarker, c’est une chose. Mettre en place des solutions, en est une autre. En conséquence, nous sommes en train de développer notre cadre juridique, notre méta-application, notre wallet avec une vision maroco-marocaine sur la base de collaborations et avec des conventions.
Le Maroc a ses spécificités qu’il faut les prendre en compte, celles du rural, de nos valeurs sociales qui rejettent certaines choses. Sachant qu’aujourd’hui, toute l’Afrique, ne possède que 1,5% de capacité de stockage mondiale. Et ne représente que 0,5% de la production scientifique mondiale.
Au Maroc, par rapport au niveau de la connaissance commune partagée de nos citoyens, à nos problématiques dont la question de sûreté alimentaire, un taux de pauvreté encore élevé, il faut qu’on ait une vision propre. Nous devons réfléchir à ce que l’on peut faire par rapport à nos moyens en se conformant à nos spécificités.
Le Maroc doit inventer, avoir sa propre vision du numérique et la déployer.
Madame la Ministre, votre seconde mission porte sur le développement de l’économie numérique au Maroc, où en est-on depuis votre prise de fonctions en octobre 2024 ?
En effet, nous développons l’économie numérique et avons à ce titre déjà lancé deux instruments très importants.
Le premier, c’est Venture Building, VB, à travers lequel, nous donnons des bourses pour appuyer toutes sortes d’initiatives, sous forme d’incitations.
Le deuxième instrument c’est VC, Venture Capital qui consiste à accompagner les start-up, en les faisant financer par des fonds d’investissement et intervenons nous-mêmes par Tamwilcom qui est notre intermédiaire financier, puisque c’est notre budget.
À ce titre nous intervenons également en partenariat avec la CDG et le Fonds Mohammed VI pour l’investissement.
Notre ministère détient un budget important de 1,3 milliards de dirhams pour contribuer au financement ou au co-financement des projets qu’il lance. Ceux-ci sont apportés par 9 fonds d’investissements sélectionnés sur un très grand nombre de 49. Et sur les 9, il y a 4 fonds d’investissements américains.
Au-delà du financement des start-up, nous les appuyons en leur permettant de s’intégrer aux réseaux internationaux pour leur ouvrir d’autres voies de croissance interne et externe.
Le meilleur exemple est le GITEX Africa, le salon numérique qui se tient chaque année à Marrakech. C’est un grand évènement technologique qui rassemble des experts, des gouvernements, entreprises et investisseurs du monde entier. En 2025, le GITEX a réuni plus de 200 de nos startups et accueilli 50 000 visiteurs.
De même, nous accompagnons nos starts up à d’autres évènements similaires comme le Web Summit, au Portugal et au Qatar et même au MEDAYS. Une start-up ne peut souvent pas participer à ces évènements parce que les coûts sont exorbitants, nous les prenons donc en charge.
Et, n’oublions pas que nous avons des technoparks, sous la tutelle du ministère qui accompagnent de bout en bout les start-ups.
À cela s’ajoute notre soutien de l’offshoring, qui à fin 2024, rapportait 26,22 milliards de dirhams d’export, en augmentation de 3,5% au premier semestre 2025. L’offshoring, est très important pour le Maroc, 1 200 entreprises sont installées dans des zones dédiées à travers le Royaume.
Mme Seghrouchni, comment le Maroc se positionne-t-il vis-à-vis de ses pairs dans le numérique ? Et à quel point l’IA est-elle centrale dans vos projets ?
Le Maroc a été classé récemment troisième au niveau de l’Afrique sur les écosystèmes d’entrepreneuriat. Il a dépassé l’Égypte et la Tunisie qui nous devançaient.
Et sur un autre volet, il a gagné 14 places dans le classement mondial de la préparation des gouvernements à l’adoption de l’IA et est considéré comme le 5ème pays africain le plus préparé à l’IA. Sur 25 pays, il était le 111ème en 2024 et se trouve aujourd’hui à la 87ème place.
À la faveur du développement de l’IA, sachez que l’on multiplie les laboratoires de R&D avec des entreprises comme Oracle, Nokia, Mistral, One Point, pour faire face à l’évolution du offshoring qui mute vers un nouveau modèle déjà en cours de mise en œuvre, où les call centers sont amenés à disparaitre.
Parce qu’avec l’IA générative, un robot répond mieux tout le temps sur un temps long donc plus besoin d’humain. Une étude du Kenya a montré qu’en 2032, la main-d’œuvre la moins chère en Afrique sera plus chère que le robot.
Mais le nouvel offshoring cherche des compétences pointues au Maroc comme les ingénieurs. Et un nouveau écosystème s’impose avec la création des laboratoires de R&D comme celui signé avec Oracle en juin dernier avec 640 ingénieurs marocains embauchés.
Et aussi, le Maroc cible la formation de 100 000 ingénieurs de bon niveau par an, en créant de nouvelles formations dans les facultés et écoles d’ingénieurs.
Nous avons ainsi lancé 568 doctorats dans les universités. Et avons créé des laboratoires, comme le CIC avec la DGSSI, sur l’IA et la cybersécurité ou l’innovation en IA, en septembre 2025. Nous finançons donc la formation pour la montée en maturité technologique.
À ce titre, nous lançons actuellement une formation Ramadan, gratuite sur deux ans, pour une promotion de 1 200 jeunes par an, avec embauche à l’appui, dans le cadre d’un engagement.
D’ici 2030, on aura 10 000 nouveaux ingénieurs formés, qui sauront fabriquer des capteurs made in Morocco et peut être dans une seconde étape des semi-conducteurs.
Nous ciblons également d’intégrer des BAC plus 2 en les intégrant dans ces cycles de formation, ce qui permettrait d’éponger le chômage de la jeunesse.
En conclusion, à quel rythme le plan Maroc Numérique de 2030 avance-t-il ?
À mon sens, qualité ne rime pas avec lenteur. Bien au contraire, l’exigence qualitative suppose aujourd’hui rapidité et efficacité. Aller vite est essentiel : c’est ce qui crée une dynamique, génère de l’émulation et stimule l’ensemble de l’écosystème. Nous avons besoin d’un rythme soutenu pour faire progresser tous les chantiers.
C’est pourquoi, pour bâtir le Digital 2030, nous redoublons — parfois même triplons — d’efforts afin d’atteindre nos objectifs.
Le défi est d’autant plus important qu’il est transversal. Toutes les administrations n’évoluent pas au même niveau de maturité numérique, et la coordination entre institutions aux réalités différentes constitue un exercice complexe.
Dans ce contexte, nous ne pouvons pas nous permettre la latence. Il est impératif de prendre des décisions claires et de les mettre en œuvre rapidement, en réduisant au maximum les délais d’exécution.
Au-delà des infrastructures et des classements internationaux, l’enjeu est avant tout celui d’une vision, d’une souveraineté assumée et d’une capacité réelle d’exécution. L’ambition est claire : faire en sorte que le Maroc ne subisse pas la révolution technologique mondiale, mais qu’il y prenne pleinement part, selon ses propres priorités.
