Manal Rommani

Entretien avec Manal Rommani : « Dans ce nouveau monde, le Maroc peut exporter de l’intelligence, pas seulement du travail »

Entretien avec Manal Rommani : « Dans ce nouveau monde, le Maroc peut exporter de l’intelligence, pas seulement du travail »

Manal Rommani

Entretien réalisé par Zouhair Yata

Directrice des technologies d’intelligence artificielle et de transformation digitale chez ADP, Manal Rommani évolue depuis plusieurs années au cœur des grandes mutations technologiques qui redessinent les organisations et les chaînes de valeur.

Entre automatisation, intelligence artificielle générative et recomposition du travail, elle observe de l’intérieur la transformation profonde des modèles économiques à l’œuvre.

Dans cet entretien, elle analyse les effets structurants de l’IA sur les entreprises, les compétences et la productivité, tout en esquissant les opportunités qui s’ouvrent pour des pays comme le Maroc dans cette nouvelle phase de l’économie numérique.

La Nouvelle Tribune : Pouvez-vous nous présenter votre parcours ainsi que votre analyse des mutations technologiques en cours à la lumière de votre expertise ?

Manal Rommani : Mon parcours se situe à l’intersection de la technologie, de la stratégie et de la transformation des organisations.

J’ai commencé ma carrière dans le conseil, où j’ai accompagné de grands groupes dans leurs programmes d’automatisation et de transformation digitale.

Très tôt, j’ai été exposée à des sujets comme la RPA et l’automatisation intelligente, qui étaient encore émergents à l’époque.

Aujourd’hui, je suis Directrice des technologies d’intelligence artificielle et de transformation digitale chez ADP, où je travaille sur des programmes globaux autour de l’IA, de l’automatisation et de la data.

Mon rôle consiste à réfléchir à la manière dont ces technologies peuvent être intégrées au cœur des organisations pour transformer leurs opérations, leurs produits et leurs modèles de création de valeur.

Cette position me donne une perspective assez privilégiée pour observer les mutations technologiques qui sont en train de redessiner notre économie et notre rapport au travail.

Je ne serai pas la première à le dire, mais le monde est en train de changer à une vitesse assez bluffante.

Si je reviens une dizaine d’années en arrière, j’ai commencé ma carrière en travaillant sur la RPA, l’automatisation, la smart automation.

À cette époque, c’étaient des sujets d’intérêt dans certaines entreprises ou certains secteurs, mais ils restaient encore relativement ciblés.

Aujourd’hui, quand on observe le marché, les entreprises, les gouvernements, les stratégies nationales : la transformation digitale est devenue un enjeu central.

Et cette dynamique s’est encore accélérée avec l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, des LLMs et des agents d’IA.

On ne parle plus simplement d’une évolution technologique.

On parle d’une redéfinition profonde de la manière dont la valeur est créée dans les organisations.

L’intelligence artificielle bouleverse déjà énormément d’aspects de notre économie : la manière dont les entreprises opèrent, la façon dont elles servent leurs clients, la manière dont nous travaillons et même notre rapport au travail.

Dans certains secteurs, elle va jusqu’à remettre en question l’essence même de certains modèles économiques.

Et je pense que les organisations qui rateront ce virage risquent d’en payer le prix très cher dans les années à venir.

Sur quels sujets ou projets travaillez-vous aujourd’hui, et en quoi sontils révélateurs des recompositions actuelles des chaînes de valeur technologiques ?

Pour simplifier, mon travail consiste à transformer, grâce à l’intelligence artificielle et aux technologies digitales, la manière dont les organisations fonctionnent : la façon dont elles travaillent, gèrent leurs opérations et servent leurs clients.

L’objectif est bien sûr de créer de la valeur et de générer des gains d’efficacité, mais surtout de préparer les organisations au monde de demain.

Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que ces transformations ne sont plus des initiatives d’innovation isolées.

Dans mon cas, elles sont directement intégrées au cœur de la stratégie de l’entreprise.

Aujourd’hui, mon organisation se situe au centre de la stratégie d’ADP.

Ce n’est pas une petite structure d’innovation ou un laboratoire technologique à la périphérie.

Et cela montre quelque chose d’important : l’intelligence artificielle et la transformation digitale ne sont plus des sujets expérimentaux.

Elles sont devenues des leviers stratégiques essentiels pour l’avenir des organisations.

Mais ce qui est intéressant, c’est que ces projets ne sont pas simplement des projets technologiques.

Ils révèlent une transformation beaucoup plus profonde des chaînes de valeur.

L’IA et l’automatisation déplacent progressivement la création de valeur : on passe d’une logique où la valeur reposait principalement sur l’exécution humaine à une logique où elle repose de plus en plus sur la capacité à concevoir, orchestrer et gouverner des systèmes d’intelligence numérique.

Autrement dit, les entreprises ne se contentent plus de digitaliser leurs activités : elles redéfinissent la manière dont elles opèrent, prennent des décisions et interagissent avec leurs clients.

Et cela reconfigure progressivement toute la chaîne de valeur technologique, depuis la production jusqu’à la relation client.

Sommes-nous selon vous face à une révolution technologique ou à une reconfiguration complète des modèles économiques et productifs ?

Je parlerais davantage d’une reconfiguration profonde que d’une rupture brutale.

Les révolutions technologiques passées remplaçaient des outils.

Celle-ci transforme la manière dont les décisions sont prises, dont l’information circule et dont les chaînes de valeur sont organisées.

Nous redessinons la façon dont le travail est structuré, plus que nous ne le digitalisons simplement.

Ce n’est pas seulement la technologie qui change, c’est l’architecture même du travail.

L’intelligence artificielle est souvent décrite comme un accélérateur. Accélérateur de quoi exactement selon votre expérience terrain ?

L’IA est un accélérateur de productivité, d’accès au savoir et de vitesse de décision.

Elle réduit drastiquement le temps entre une idée et son exécution.

Mais elle est aussi un accélérateur d’écarts : entre les organisations qui s’adaptent vite et celles qui tardent à le faire.

Je dirai que l’IA récompense l’agilité et la capacité d’apprentissage continu.

Elle n’avantage pas les plus grands, mais elle avantage les plus adaptables.

Quels métiers ou fonctions sont déjà en train de disparaître sans que les organisations ne l’assument pleinement ?

Je dirai que les métiers disparaissent rarement du jour au lendemain ; ils évoluent.

Les tâches répétitives, y compris cognitives, sont les plus exposées.

En revanche, on voit émerger des rôles hybrides mêlant expertise métier, compréhension technologique et esprit critique.

Le véritable risque n’est pas la disparition des emplois, mais l’obsolescence des compétences.

Le défi donc n’est pas de protéger les métiers, mais de faire évoluer les compétences.

Comment le Maroc peut-il s’inscrire durablement dans cette nouvelle phase industrielle ?

Le Maroc a historiquement été positionné sur le nearshore et l’offshore de talents.

Je pense qu’avec l’IA, une nouvelle opportunité émerge pour le Maroc : passer d’une exportation de main-d’œuvre à une exportation d’intelligence numérique.

Le Maroc peut devenir un hub de “digital workers” : des agents IA sectoriels, multilingues et spécialisés, au service de marchés internationaux.

Sa position géographique, sa jeunesse et sa culture linguistique sont des atouts stratégiques.

Dans ce nouveau monde le Maroc peut exporter de l’intelligence, pas seulement du travail.

En termes d’inclusivité, que dit selon vous la place croissante des femmes dans les écosystèmes technologiques et d’innovation des transformations profondes du rapport à la technologie et de son rôle dans la société ?

Pour moi la question de la place des femmes n’est pas seulement sociale, elle est structurelle.

Les systèmes d’IA reflètent ceux qui les conçoivent.

Plus les équipes sont diverses, plus les systèmes sont pertinents et équilibrés.

L’inclusion améliore la qualité des solutions technologiques.

Je dis toujours qu’encourager les femmes dans la tech, c’est améliorer la technologie elle-même.

Car l’inclusion n’est pas juste un sujet d’image mais plus un sujet de qualité des systèmes technologiques

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