Ilaria Carnevali (PNUD)

Entretien avec Ilaria Carnevali, PNUD : « Pour les Femmes, s’engager dans le numérique, c’est contribuer à façonner le futur »

Entretien avec Ilaria Carnevali, PNUD : « Pour les Femmes, s’engager dans le numérique, c’est contribuer à façonner le futur »

Ilaria Carnevali (PNUD)

Représentante Résidente du PNUD au Maroc depuis septembre 2024, Ilaria Carnevali cumule plus de vingt ans d’expérience au sein du système onusien. Gouvernance, égalité des sexes, résilience, financement du développement, de l’Ukraine au Niger, du Mozambique à la Mauritanie, son parcours est celui d’une professionnelle du développement, engagée sur les fronts les plus exigeants du développement humain.

Aujourd’hui à Rabat, elle accompagne le Maroc, à travers le programme Pays du PNUD, dans une phase stratégique de sa transformation numérique, y compris un projet d’appui à l’établissement du Morocco Digital for Sustainable Development Hub (D4SD Hub), une initiative sous leadership nationale, lancée conjointement avec le ministère de la Transition numérique.

Pour cette édition spéciale, elle revient sur les ambitions de ce hub régional, les conditions d’un numérique réellement inclusif, et le rôle clé que les femmes doivent y jouer.

Propos recueillis par Afifa Dassouli

La Nouvelle Tribune : Madame Ilaria Carnevali, en tant que représentante des Nations Unies pour le développement (PNUD), pouvez-vous expliquer ce qui vous a conduite à travailler sur des enjeux de transformation digitale à l’échelle régionale, en particulier dans le cadre du Digital for Sustainable Development Hub lancé conjointement avec le ministère de la Transition numérique et le PNUD ?

Mme Ilaria Carnevali : Au niveau mondial, le PNUD considère désormais le numérique et l’intelligence artificielle comme des accélérateurs majeurs du développement humain, à condition qu’ils soient gouvernés de manière inclusive, éthique et orientée vers l’impact.

Le Rapport mondial sur le développement humain 2025 du PNUD, qui a par ailleurs confirmé l’inclusion du Maroc dans le groupe de Pays à indice de développement humain élevé, rappelle un constat central : l’IA progresse rapidement, mais le développement humain, lui, marque le pas. Les écarts entre pays à très haut IDH et pays à faible IDH se creusent à nouveau, et les gains de développement ralentissent à l’échelle mondiale.

Dans ce contexte, la transformation digitale ne peut pas être abordée comme un simple chantier technologique. Pour le PNUD, il s’agit avant tout d’un levier de politiques publiques, permettant d’améliorer l’efficacité de l’action publique, d’élargir l’accès aux services essentiels, et de renforcer la capacité des États à faire des choix éclairés au service de leurs citoyens.

Au Maroc, cet engagement s’inscrit dans une trajectoire de long terme. En effet, dès 2016, le PNUD, qui travaille toujours en appui aux priorités nationales de développement, a accompagné les premières réformes liées à la digitalisation de l’administration.

Cette dynamique s’est fortement accélérée durant la période COVID, lorsque le numérique est devenu un outil indispensable pour assurer la continuité des services publics et renforcer la résilience institutionnelle, et s’est poursuivie avec une dynamique très positive, suivant les investissements croissants du Royaume en la matière, de la Stratégie Maroc Digital 2030, à un focus accru sur l’IA sur la base des résultats des assises nationales de l’IA en 2025 qui ont jeté les bases d’un engagement stratégique dans ce domaine, avec des partenariats clés et des initiatives phare lancées par le Royaume dans la dernière année.

Le D4SD Hub s’inscrit dans cette continuité, en accompagnement àune ambition nationale claire : faire du digital un levier de transformation au service des citoyens, tout en positionnant le Maroc comme un acteur engagé dans les dynamiques régionales et internationales autour de l’utilisation du digital pour des solutions de développement. Il traduit aussi une conviction forte du PNUD : le numérique doit être gouverné, et non simplement adopté.

Le D4SD Hub ambitionne de faire du Maroc une plateforme régionale pour une transformation digitale inclusive, éthique et à fort impact. Concrètement, sur quels chantiers travaillez-vous aujourd’hui et que révèlent-ils de l’état réel de la révolution numérique dans l’espace afro-arabe ?

Le D4SD Hub s’inscrit dans une dynamique portée en premier lieu par le Maroc, qui a engagé des réformes ambitieuses en matière de transformation digitale, d’intelligence artificielle et de modernisation de l’action publique.

Dans ce cadre, le D4SD constitue un levier stratégique pour structurer et amplifier cette vision. Il vise à consolider la gouvernance de la donnée et de l’IA, à soutenir l’innovation publique et à renforcer la cohérence des initiatives digitales à l’échelle nationale et régionale.

Le PNUD y joue un rôle de facilitateur et de partenaire technique, en appui à une ambition marocaine clairement affirmée : faire du digital un vecteur de souveraineté, d’efficacité administrative et d’inclusion sociale.

Au-delà de ses dimensions opérationnelles, le D4SD Hub porte également une ambition plus structurante : contribuer à repenser les modalités du multilatéralisme à l’ère de l’intelligence artificielle, en favorisant un dialogue renforcé entre l’Afrique et le monde arabe. À travers le D4SD Hub, le Maroc ne se limite pas à accélérer sa propre transformation ; il se positionne également comme une plateforme de coopération régionale, capable de fédérer d’autres expertises africaines et arabes autour d’une vision partagée d’un numérique responsable, souverain et orienté vers le développement durable.

Le Hub met l’accent sur l’intelligence artificielle appliquée à des secteurs clés comme la santé, l’éducation ou la gouvernance. Selon vous, quelles mutations technologiques auront un impact structurel durable, au-delà de l’effet d’annonce autour de l’IA ?

L’impact structurant de l’IA dépend moins de ses performances techniques que des choix collectifs qui orientent son usage.

Le dernier Rapport sur le développement humain du PNUD montre clairement que l’IA peut accélérer le développement, mais aussi creuser les inégalités si elle n’est pas accompagnée de politiques adaptées. Aujourd’hui, l’écart d’usage entre pays reste considérable, ce qui souligne que l’enjeu principal est celui des capacités et de la gouvernance.

Trois transformations majeures se dégagent. La première est le passage à une décision publique fondée sur les données : lorsqu’elle est bien gouvernée, l’IA permet aux institutions d’anticiper les besoins, d’améliorer la qualité des services et de renforcer la transparence. La deuxième concerne l’intégration de l’IA dans des secteurs à fort impact humain : santé, éducation, protection sociale, climat. Le Rapport montre que près de deux tiers des personnes interrogées dans le monde s’attendent à utiliser l’IA dans ces domaines dans l’année à venir, y compris dans les pays à faible et moyen IDH. Enfin, la troisième transformation est celle de la gouvernance : l’IA ne peut pas être laissée aux seules dynamiques de marché ou d’innovation privée. Le PNUD plaide pour des cadres inclusifs, transparents et responsables, capables de préserver l’agence humaine.

Je crois que le D4SD Hub contribuera à une réponse structurée à ces enjeux, en renforçant les capacités des institutions, en favorisant l’apprentissage collectif et en accompagnant l’intégration responsable de ces technologies.

Le projet affiche une ambition forte en matière de leadership féminin à travers le programme Women Leading Ethical AI. Comment éviter que cette dimension ne reste symbolique et s’assurer qu’elle transforme réellement les rapports de pouvoir dans l’écosystème technologique ?

Les inégalités de genre dans le numérique ne relèvent pas seulement de l’accès, mais aussi des rôles, du pouvoir et de la prise de décision. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, les femmes restent sous-représentées dans les filières STEM et dans la conception des systèmes d’IA, ce qui a des conséquences directes sur les biais intégrés dans ces technologies.

Le D4SD Hub s’inscrit dans une approche structurelle : il ne s’agira pas seulement de former des femmes aux compétences techniques, mais de leur donner les outils pour se positionner là où les décisions sont prises, dans les administrations, les instances de régulation, les écosystèmes d’innovation.

L’IA n’est pas neutre. Elle reflète les choix, les valeurs et les priorités de celles et ceux qui la conçoivent. Renforcer le leadership féminin dans l’IA, c’est donc à la fois un enjeu d’équité, de qualité des politiques publiques et de performance des systèmes numériques.

Au regard de votre expérience, où se situe aujourd’hui le principal frein à la transformation digitale dans nos pays, dans les capacités technologiques, dans les financements, ou dans la gouvernance et les cultures organisationnelles ?

Les analyses du PNUD au niveau mondial montrent que le principal frein n’est ni technologique ni financier. Il réside dans la gouvernance, les cultures organisationnelles et la capacité à conduire le changement.

La transformation digitale suppose de repenser les pratiques, de renforcer la coordination entre acteurs et d’adopter des approches plus agiles. Il s’agit avant tout d’un processus de conduite du changement. C’est précisément dans cette dimension que le PNUD intervient, en accompagnant les institutions pour structurer ces transitions dans la durée.

Le dernier Rapport sur le développement humain 2025 du PNUD met en évidence des écarts importants dans l’accès et l’usage de l’IA : dans certains pays à revenu élevé, près de deux personnes sur trois utilisent déjà ces technologies, contre environ 5 % dans les pays à faible revenu.

Ces écarts illustrent que l’enjeu central n’est pas uniquement technologique, mais bien lié à la capacité des États à structurer leurs écosystèmes numériques et à investir dans les compétences. Le rapport souligne également le risque d’une nouvelle divergence mondiale, où les différences en matière de capacités institutionnelles et de gouvernance pourraient se traduire par des écarts croissants de performance économique et de développement. Si l’adoption de l’IA est extrêmement rapide (plus d’un milliard d’utilisateurs en quelques années) son impact dépendra avant tout des choix politiques et des cadres de gouvernance mis en place.

Que révèle selon vous le fait qu’un hub régional de cette nature soit porté depuis Rabat, de l’évolution du positionnement stratégique du Maroc dans les mutations technologiques globales ?

Le Rapport 2025 insiste sur le risque d’une nouvelle divergence mondiale, liée aux capacités institutionnelles et à la gouvernance de l’IA. En portant un hub régional depuis Rabat, le Maroc peut contribuer à réduire cette fracture, en offrant un espace de dialogue, de partage et de coconstruction pour l’Afrique et le monde arabe.

Cela positionne le Royaume non seulement comme un utilisateur de technologies avancées, mais comme un acteur normatif et stratégique du numérique au service du développement humain, ce que démontrent également d’autres engagements du pays au niveau multilatéral, comme le rôle de leadership joué par le Royaume dans la préparation de la résolution de l’Assemblée Générale de l’ONU adoptée en 2024.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes femmes marocaines qui souhaitent s’engager dans le digital et les technologies ?

Je leur dirais d’abord que leur place est pleinement légitime dans ces domaines, et qu’elles ont un rôle essentiel à jouer dans la transformation en cours. Le digital et l’intelligence artificielle ne sont pas seulement des secteurs techniques, ce sont des espaces où se dessinent les sociétés de demain. Le Maroc dispose aujourd’hui d’un écosystème en pleine évolution. S’engager dans le numérique, c’est contribuer à façonner ce futur.

Il est important d’oser, de se former et de s’engager, mais aussi de porter une vision : celle d’un numérique inclusif, éthique et ancré dans les réalités locales et les besoins concrets des citoyennes et citoyens.

Le numérique et l’intelligence artificielle sont des espaces de pouvoir et de transformation. Osez les saisir !

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