Entretien avec Hind Kadi Hamman : « La scène artistique marocaine et africaine est en pleine croissance »
Née à Fès et formée à l’ingénierie et au management à l’université Al Akhawayn, Hind Kadi Hamman incarne un parcours atypique à la croisée de la rigueur scientifique et de la sensibilité artistique. Autodidacte en peinture, engagée dans l’éducation et aujourd’hui porteuse d’une vision qui relie création, musique et transmission, l’artiste développe une œuvre marquée par l’ambivalence, l’exploration intérieure et la liberté formelle. Dans cet entretien, elle revient sur la manière dont ce double héritage façonne son travail, sur l’évolution de la scène artistique marocaine et sur les axes de recherche qu’elle souhaite approfondir dans les années à venir.
La Nouvelle Tribune : Vous êtes née à Fès et vous avez suivi une formation en ingénierie et management à l’université Al Akhawayn. Comment ce double héritage, scientifique et artistique, structure-t-il aujourd’hui votre manière de créer ?
Hind Kadi Hamman : En effet, j’ai suivi un parcours académique purement en ingénierie avant de m’orienter vers l’éducation et la formation. En parallèle, j’ai toujours peint et j’ai préparé une première collection grâce notamment à l’accompagnement de mon mentor Richard D’Harcourt, qui m’a encouragée à exposer pour la première fois. Après cette exposition, je me suis lancée pleinement dans le domaine de l’art tout en restant engagée dans l’éducation, notamment à travers un projet autour du baccalauréat international.
Le fait d’avoir suivi une formation en ingénierie a structuré mon travail tel qu’il est aujourd’hui. Cela m’a aidée à « engineer my life ». Le management m’a permis d’avancer dans ma carrière professionnelle et de gérer aussi le côté vente, marketing et business de la création. Ce double héritage crée un contraste visible dans mes œuvres, souvent en noir et blanc, avec beaucoup de nuances. J’ai toujours été scientifique et créative à la fois, ce paradoxe et cette ambivalence ont façonné mon style artistique. J’ai appris à accepter ces différents pôles en moi, ce qui m’a menée à un épanouissement continu, dans une exploration qui ne s’arrête jamais.
Vous vous définissez comme une artiste autodidacte. Qu’est-ce que cet apprentissage en dehors des cadres académiques vous a apporté, notamment dans la construction de votre identité picturale ?
Mon exploration hors de l’académique m’a naturellement orientée vers l’abstrait. Je cherche à explorer des dimensions que je n’ai jamais abordées auparavant, que ce soit dans ma vie personnelle ou professionnelle. Je peins souvent de l’abstrait, car cela me donne une liberté d’expression, une manière de penser sans objectifs prédéfinis ni résultats imposés. J’oscille entre l’abstrait et l’illustration, parfois c’est complètement abstrait, parfois c’est un amalgame des deux, et c’est ce qui a construit mon identité picturale.
L’éducation fait aussi une grande partie de mon travail. À la SBG Academy, notamment avec l’encouragement de sa fondatrice et directrice Mme Soukaina Benkirane, j’ai développé le sens artistique dans l’éducation : la création, l’exploration interne, le courage et la connectivité. Tout cela se reflète naturellement dans mes peintures, car ce que je peins traduit mon expérience de la vie, mon regard, mes « lunettes » pour voir le monde.
Comment percevez-vous aujourd’hui la place de la peinture contemporaine marocaine sur la scène artistique nationale et internationale, et où situez-vous votre propre démarche dans cet écosystème ?
Nous sommes impatients de pouvoir entamer le Programme du diplôme du Baccalauréat International en septembre 2027, d’accueillir de nouveaux élèves et, surtout, de construire ensemble avec l’équipe une collaboration riche et multidirectionnelle. Cette collaboration visera avant tout à favoriser le développement créatif et à redonner à l’art la place essentielle qu’il mérite dans l’éducation, en contribuant à en renouveler profondément la vision.
Au Maroc, nous avons besoin de développer ce côté ensemble : artistes, professionnels et toute personne qui peut encourager l’art. La visibilité, l’impact et la continuité de l’activité artistique dépendent de cet effort collectif. Ce qui est optimiste aujourd’hui, c’est que la scène artistique marocaine et africaine est en pleine croissance, avec un intérêt international croissant. Des curateurs et collectionneurs viennent d’Europe, d’Amérique ou d’Asie pour explorer l’identité et la créativité africaines. Cela promet un avenir meilleur pour l’art, à condition de poursuivre cet effort collectif.
Enfin, quels sont les projets ou axes de recherche artistique que vous souhaitez développer dans les prochaines années, et quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes qui hésitent encore à exprimer leur sensibilité créative ?
Mes axes d’exploration actuels portent beaucoup sur la musique : le violon, le piano, les sons qui rythment ma vie. Mon instrument fait partie de moi et m’a aidée à surmonter beaucoup de challenges. Aujourd’hui, je cherche à traduire ce ressenti musical sur la toile : comment un son peut s’exprimer de manière picturale. Ce transfert d’émotions d’un médium à un autre me fascine et nourrit aussi mon projet éducatif, notamment dans le cadre de la candidature de la SBG Academy au baccalauréat international.
Aux jeunes, je dirais : si la peinture vous passionne, montrez votre art. Je suis multi-passionnée et je crois qu’il ne faut pas se limiter à une seule chose. Pour devenir artiste professionnel, il faut absolument networker, rencontrer les bonnes personnes et saisir les opportunités, tout en gardant son essence et sa vérité interne. Il faut partager, même quand on est introverti, sortir parfois de sa coquille tout en protégeant son espace créatif. Il ne faut pas s’arrêter ni se décourager, car un jour l’esprit vous demandera pourquoi vous n’avez pas essayé. Et ce n’est pas une expérience agréable. Alors il faut y aller.
